Le père s'était donc éloigné; mais à l'instant où la petite fille disait
«maman!», la dîneuse ressentait un coup au coeur.
--Lui!
Ce n'était qu'une demi pervertie; elle se leva, cette mère, et courut à
sa fille, sans s'inquiéter de l'Espagnol, qui se demandait si elle était
folle. Le père n'était pas à dix pas de moi quand la mère lui voulut
prendre l'enfant dans les bras.
--Marguerite, dit-elle toute égarée.
Mais le père gardait bien sa fille. Vainement Marguerite voulut se jeter
dans les bras de sa mère, l'homme tenait l'enfant à distance.
--Madame, votre dîner refroidit, vous savez bien que votre fille n'est
plus votre fille: je vous défends de la toucher. Vivez de votre luxe,
comme nous vivrons de notre misère. Nous serons encore plus riches que
vous, grâce à Dieu.
Et, parlant à Marguerite:
--Tu vois bien, mon enfant, que cette femme n'est pas ta mère,
puisqu'elle a des diamants aux oreilles et que tu n'as pas de souliers à
tes pieds.
L'homme, par sa colère comme par sa dignité et sa tristesse, avait
frappé la femme d'immobilité. Elle baissait la tête, et ne savait que
faire; d'un côté son coeur, de l'autre côté son orgueil.
Le mari disparut, emportant Marguerite.
L'Espagnol survint.
--Vous êtes folle, ma belle amie, de nous donner ainsi en spectacle. Qui
est-ce donc que cet homme?
La femme dit tout haut, de l'air du monde le plus dégagé:
--C'est mon frère. J'ai voulu embrasser ma nièce qui est ma filleule.
Et l'Espagnol, entraînant la dame:
--Toutes ces scènes de famille me font pitié. Prenez-vous une glace
avant le café?
Naturellement j'avais tout vu sans avoir l'air de ne rien voir. Pour mes
voisins, je n'avais suivi des yeux que la fumée de ma cigarette. Aussi
l'Espagnol me dit-il, comme si rien ne s'était passé.
--Vous ne me refuserez pas de prendre le café avec nous.
--Oui, répondis-je, dans ma curiosité de mieux connaître cette femme.
J'allai donc m'asseoir à la table de l'Espagnol qui, pour me faire
honneur, demanda au petit Japonais, car il y a là un Japonais, comme
partout, de la fine champagne vraiment fine: quatre francs le petit
verre. Et Dieu sait si le verre est petit!
On causa de ceci et de cela, sans rappeler le moins du monde la scène de
famille.
Mais l'Espagnol s'étant éloigné de quelques tables, appelé par Angel de
Miranda, qui régalait deux femmes du monde, je dis sans préambule à la
jeune mère.
--Vous avez bien envie de pleurer, n'est-ce pas?
Elle me regarda et montra deux larmes. Je lui pris la main.
--A la bonne heure, voilà le coeur qui parle.
--En doutiez-vous?
--Eh bien, alors, que diable faites-vous ici?
--Ah! c'est toute une histoire, l'histoire d'une fille bien élevée,
mariée à un brave homme qui meurt à la peine. Si vous saviez ce que
c'est que la vie à Paris avec dix-huit cents francs par an!
--Oui, c'est la misère noire, parce que c'est la misère qui ne rit
jamais.
--Que voulez-vous qu'on fasse dans un intérieur où il n'y a ni de
quoi vivre ni de quoi s'habiller. Je me suis exténuée à faire de la
tapisserie et du coloriage, ne me couchant jamais qu'après minuit.
J'avais fait le sacrifice de moi-même, mais ma fille était si gentille!
Comment n'avoir pas de quoi la faire belle, la pauvre petite? Mon mari!
Je n'avais plus le courage de sortir avec lui, si mal habillés, lui
comme moi. Et la cuisine! Je ne suis pas gourmande, mais à la fin
l'estomac se révolte.
--Et vous aimez mieux cette cuisine des Ambassadeurs?
--Ma foi, oui; je ne me fais pas meilleure que je ne suis; mais quand
j'ai vu ma fille, qui peut-être n'avait pas dîné, j'aurais voulu être à
cent pieds sous terre.
--Croyez-moi, lui dis-je, puisque Dieu vous a donné une fille, soyez sa
mère.
--Et que voulez-vous que je fasse?
Je ne suis pas un apôtre, mais je crois que je pris la parole
évangélique.
--C'est bien simple, madame, vous allez sauter dans un fiacre qui
arrivera plus vite que votre mari et votre fille dans l'île Saint-Louis;
vous monterez quatre à quatre, après avoir défendu à la portière de rien
dire; un quart d'heure après vous, le père et l'enfant ouvriront la
porte. Vous les recevrez à genoux, et tout le monde sera content.
La jeune femme me regarda pour voir si je ne me moquais pas d'elle.
--Pourquoi me dites-vous ça.
--Je vous dis ça, parce que j'ai vu votre enfant pleurer.
Mais j'eus beau dire, la mère coupable ne se laissa pas gagner à sa
cause. Elle fit la superbe; elle déclara qu'elle s'était fanée dans
cette vie absurde. Elle «engueula» son mari--le pauvre homme!--parce
qu'il n'avait pas eu le génie, comme tant d'autres, de lui donner sa
place au soleil. Quand il revenait vers elle, il ne lui apportait que
sa tristesse. Elle parla de son héroïsme à elle pour lutter contre
la cuisine des pauvres gens. Elle en était devenue anémique. Elle se
promettait de faire sa fille riche pour l'affranchir de toutes les
peines de sa mère.
Comme elle était en train de se donner raison, l'Espagnol vint reprendre
sa place. Je désespérais de rendre à la mère l'enfant. Mais voilà qu'à
propos d'un mot malsonnant, ils se disputent tous les deux, comme on
se dispute quand on ne s'aime pas, car ils en étaient, comme a dit
Chamfort, au contact de deux épidermes.
Naturellement, j'attisai la dispute en donnant raison à tous les deux;
si bien que tout à coup elle s'emporte, elle se lève, elle brise sa
coupe, elle s'enfuit comme une bourrasque.
L'Espagnol, qui latinisait un peu, éclata de rire en disant: _Fugit ad
salices_.
Eh bien! qui le croirait? elle retourna chez son mari, dont tous les
torts étaient effacés par les torts de l'amant. Dans sa gourmandise des
joies de ce monde, elle avait déjà mangé trop de fruit défendu. Le foyer
la reprit à l'enfer.
V
Le lendemain, je reçus un petit billet renfermant ces lignes:
«Monsieur, vous avez raison. Dieu peut me
faire subir toutes les misères sans pour cela
effacer le bonheur que j'ai eu de me retrouver
mère sous le pardon de mon mari. Il m'a
dit: J'ai tout oublié. Mais moi, je me souviens.
Ma fille dans mes bras, tous les sacrifices
me seront doux. C'est égal, puisque vous
aimez les enfants, faites-moi vendre des éventails,
c'est tout ce que je sais faire.