III

Le dîner touchait à sa fin. Je fumais ma dernière cigarette, la dame

buvait sa dernière coupe de vin de Champagne, l'Espagnol jetait dans le

vide son dernier mot, quand je vis passer tout près de moi un homme et

un enfant:

Cet homme, jeune encore, figure sévère, chapeau d'une autre saison,

redingote râpée, paraissait appartenir à l'honorable corporation des

travailleurs à la plume d'un ministère ou d'une banque.

Il y en a comme cela cent mille dans Paris, des héros du devoir

quotidien, qui traînent la misère sans jamais lui jeter sur le dos la

robe d'or de la fortune. Ils assistent à toutes les fêtes sans en être,

vrais comparses à qui on ne sert que des festins illusoires.

Celui-ci promenait une petite fille de sept à huit ans, toute pâle,

quelque peu attristée, mais qui prenait un vif plaisir à voir au passage

tous les tableaux de la vie aux Champs-Élysées.

Elle s'était arrêtée devant les chevaux de bois, en demandant à son père

de la mettre à califourchon sur le plus joli; mais le père avait répondu

de sa voix grave: «Pas aujourd'hui!» Déjà il avait dit le même mot

devant le petit carrosse des chèvres. Pareille réponse devant le cirque.

Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de payer les plaisirs qui ne

coûtent rien. La petite fille, d'ailleurs, n'insistait pas: elle savait

que son père était pauvre et qu'il lui fallait souvent se refuser le

tramway, même les jours de pluie.

Elle sembla s'amuser à voir tant de gourmands et de gourmandes attablés

à toutes ces petites tables si bien servies.

--Vois, papa, il y a aussi des enfants. Le père soupira.

--Oui, dit-il en embrassant sa fille, mais ce n'est pas là notre

cuisine.

Et comme l'enfant voulait s'attarder:

--Allons-nous-en, reprit-il, tu sais qu'il y a loin d'ici à l'île

Saint-Louis.

Une soudaine émotion avait pâli la figure du père.

S'il voulait entraîner l'enfant, ce n'était pas parce qu'il y avait loin

des Champs-Élysées à l'île Saint-Louis, c'est qu'il venait de voir la

jeune femme qui dînait avec l'Espagnol.

On ne saurait peindre les sentiments qui passèrent dans ses yeux et sur

ses lèvres. C'était la colère, l'indignation, l'amour trahi, la jalousie

résignée.

Il ferma les yeux comme s'il rêvait. Deux larmes sillonnèrent ses joues.

Ce fut à cet instant qu'un mot inattendu s'échappa des lèvres de là

petite fille.

--Maman!

L'homme prit l'enfant dans ses bras pour étouffer ses sanglots. Que

voulez-vous, ce n'était pas un stoïcien. C'était un pauvre mari qui

venait de retrouver sa femme et qui n'avait pas le courage de comprimer

son coeur.

Sa femme avait quitté la maison, son homme et son enfant depuis six

mois. On ne s'était pas revu; on avait beaucoup pleuré à la maison;

peut-être avait-on pleuré hors la maison.

Mille fois la petite fille avait demandé à son père si sa mère

reviendrait le lendemain. Elle ne savait pas pourquoi elle était partie;

mais, quoiqu'elle fût jeune encore, elle ne questionna pas son père

quand elle vit sa mère attablée en face de l'Espagnol: les enfants

comprennent tout.

Les douze nouvelles nouvelles · 第 25 / 114 题