Le dîner touchait à sa fin. Je fumais ma dernière cigarette, la dame
buvait sa dernière coupe de vin de Champagne, l'Espagnol jetait dans le
vide son dernier mot, quand je vis passer tout près de moi un homme et
un enfant:
Cet homme, jeune encore, figure sévère, chapeau d'une autre saison,
redingote râpée, paraissait appartenir à l'honorable corporation des
travailleurs à la plume d'un ministère ou d'une banque.
Il y en a comme cela cent mille dans Paris, des héros du devoir
quotidien, qui traînent la misère sans jamais lui jeter sur le dos la
robe d'or de la fortune. Ils assistent à toutes les fêtes sans en être,
vrais comparses à qui on ne sert que des festins illusoires.
Celui-ci promenait une petite fille de sept à huit ans, toute pâle,
quelque peu attristée, mais qui prenait un vif plaisir à voir au passage
tous les tableaux de la vie aux Champs-Élysées.
Elle s'était arrêtée devant les chevaux de bois, en demandant à son père
de la mettre à califourchon sur le plus joli; mais le père avait répondu
de sa voix grave: «Pas aujourd'hui!» Déjà il avait dit le même mot
devant le petit carrosse des chèvres. Pareille réponse devant le cirque.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de payer les plaisirs qui ne
coûtent rien. La petite fille, d'ailleurs, n'insistait pas: elle savait
que son père était pauvre et qu'il lui fallait souvent se refuser le
tramway, même les jours de pluie.
Elle sembla s'amuser à voir tant de gourmands et de gourmandes attablés
à toutes ces petites tables si bien servies.
--Vois, papa, il y a aussi des enfants. Le père soupira.
--Oui, dit-il en embrassant sa fille, mais ce n'est pas là notre
cuisine.
Et comme l'enfant voulait s'attarder:
--Allons-nous-en, reprit-il, tu sais qu'il y a loin d'ici à l'île
Saint-Louis.
Une soudaine émotion avait pâli la figure du père.
S'il voulait entraîner l'enfant, ce n'était pas parce qu'il y avait loin
des Champs-Élysées à l'île Saint-Louis, c'est qu'il venait de voir la
jeune femme qui dînait avec l'Espagnol.
On ne saurait peindre les sentiments qui passèrent dans ses yeux et sur
ses lèvres. C'était la colère, l'indignation, l'amour trahi, la jalousie
résignée.
Il ferma les yeux comme s'il rêvait. Deux larmes sillonnèrent ses joues.
Ce fut à cet instant qu'un mot inattendu s'échappa des lèvres de là
petite fille.
--Maman!
L'homme prit l'enfant dans ses bras pour étouffer ses sanglots. Que
voulez-vous, ce n'était pas un stoïcien. C'était un pauvre mari qui
venait de retrouver sa femme et qui n'avait pas le courage de comprimer
son coeur.
Sa femme avait quitté la maison, son homme et son enfant depuis six
mois. On ne s'était pas revu; on avait beaucoup pleuré à la maison;
peut-être avait-on pleuré hors la maison.
Mille fois la petite fille avait demandé à son père si sa mère
reviendrait le lendemain. Elle ne savait pas pourquoi elle était partie;
mais, quoiqu'elle fût jeune encore, elle ne questionna pas son père
quand elle vit sa mère attablée en face de l'Espagnol: les enfants
comprennent tout.