Un soir que j'étais arrivé tard, j'eus toutes les peines du monde à
trouver un coin presqu'en dehors des limites, si bien que les promeneurs
des Champs-Élysées m'effleuraient en passant.
Un de mes amis, beau pourfendeur de moulins à vent, Parisien de Madrid,
car il y a là des Parisiens de tous les pays, m'avait offert une place
à sa table, mais il était en trop bonne fortune et je le remerciai en
saluant sa Dulcinée. C'était la première fois que je voyais cette dame.
Je m'aperçus bientôt qu'on la regardait beaucoup, parce que c'était une
nouvelle venue, aussi ne se sentait-elle pas bien chez elle à cette
table pourtant hospitalière, égayée par une bouteille de vin de
Champagne dans un seau tout perlé de glace, ce qui n'empêchait pas une
bouteille de Château-Laffitte, datée de 1865, de faire bonne figure,
sans parler des crevettes et des radis, qui sont comme le sourire rose
d'un bon dîner.
La dîneuse était fort jolie, beauté expressive et parlante sous son
chapeau-ombrelle, cette féerique création de la mode pour le minois
parisien.
A première vue, cette jeune femme paraissait s'amuser à cette petite
fête plus ou moins intime; mais pour quiconque la regardait bien,
l'inquiétude prenait son coeur.
Elle semblait enchantée d'être là, comme tant d'autres qui s'y déploient
en queue de paon, mais elle aurait bien voulu être ailleurs. Elle
semblait craindre les oeillades qui la dévisageaient, ce qui lui donnait
plus de charme encore.
--Eugénie, vous ne m'écoutez pas! lui cria l'Espagnol.
Elle était distraite et n'appréciait pas tout l'esprit de son compagnon
d'aventure. C'était bien dommage.