Quoique Froissard nous ait souvent parlé de lui dans ses _Chroniques_
comme dans ses _Poésies_, somme toute il nous en apprend peu de chose,
et ce qu'il nous en apprend mieux eût valu le plus souvent nous le
laisser ignorer; car ces détails ont trait à ses goûts qui ne prouvent
guère beaucoup de sérieux dans l'esprit et cette gravité de moeurs
qu'exigeait son caractère, puisque Froissart était prêtre. Mais tout
probablement ces confidences concernent l'époque où, libre encore de
lui-même, il n'était point entré dans les ordres:
En mon jouvent (jeunesse), tout tel estoie
Que trop volontiers m'esbatoie.
Et tel que fui encor le sui....
Très que n'avoie que douze ans
Estoie fortement goulousans (désireux)
De vésir (voir) danses et carolles,
D'oïr ménestrels et parolles,
Qui s'appartiennent à déduit,
Et de ma nature introduit
D'aimer par amour tous ceauls (ceux)
Qui aiment et chiens et oiseauls;
.........
Et si destoupe mes oreilles,
Quand j'oï vin verser de bouteilles,
Car au boire prens grand plaisir.
Aussi fais en beaux draps vestir,
En viande fresche et nouvelle.
Violettes en leurs saisons
Et roses blanches et vermeilles
Voi volontiers, car c'est raison,»
«Cette confession est explicite», dit avec raison un biographe qui la
donne un peu plus au long et ne s'est pas fait scrupule, comme nous, de
reproduire tel ou tel passage qui trahit chez le poète des goûts plus
mondains encore. «On voit que la chasse, la musique, les joyeuses
assemblées, les danses, la parure, la bonne chère, le vin et les dames
tinrent de bonne heure une grande place dans la vie de Froissart. Mais
il trouva aussi du temps pour l'étude.»
À bien dire cette vie se passa surtout à voyager, non pour le seul
plaisir de voir du pays, mais, comme il nous l'apprend, dans un but plus
sérieux:
«Je cherchai la plus grande partie de la chrétienté, et partout où je
venais, je faisais enquête aux anciens chevaliers et écuyers qui avaient
été en faits d'armes et qui proprement en savaient parler, et aussi à
aucuns herauts de crédence, pour vérifier et justifier toutes matières.
Ainsi ai-je rassemblé la haute et noble histoire et matière, et le
gentil comte de Blois dessus nommé y a rendu grande peine; et tant comme
je vivrai, par la grâce de Dieu, je la continuerai; car comme plus j'y
suis et plus y laboure, et plus me plaît; car ainsi comme le gentil
chevalier et écuyer qui aime les armes, et en persévérant et en
continuant il s'y nourrit parfait, ainsi en labourant et ouvrant sur
cette matière je m'habilite et délecte.»
Et cette vie nomade, cette éternelle chevauchée à laquelle une curiosité
toujours en éveil donnait tant d'attrait, commença pour lui de bonne
heure.
«Et pour vous informer de la vérité, je commençai jeune dès l'âge de
vingt ans; et si suis venu au monde avec les faits et aventures; et si y
ai toujours pris grand plaisance plus que de tout autre chose.»
Froissart (Jean) était né à Valenciennes, en 1337; autant qu'on peut
conjecturer par quelques-uns de ses vers, son père, appelé Thomas, était
peintre d'armoiries. Tout jeune, il fut destiné à l'état ecclésiastique
qui ne semblait guère pourtant dans le sens de sa vocation; car son
humeur vagabonde était celle d'un ancien trouvère. Il n'avait pas vingt
ans lorsque «à la prière de son cher et seigneur et maître messire
Robert de Namur, chevalier seigneur de Beaufort», il entreprit d'écrire
l'histoire de son temps, mais envisagée surtout au point de vue
anecdotique et guerrier. La première partie de ses récits ou
_chroniques_, ayant un caractère tout rétrospectif (de 1326 à 1340),
«était fondée et ordonnée sur celles qu'avait jadis faites et
rassemblées vénérable homme et discret seigneur monseigneur Jehan le
Bel» chanoine de Saint Lambert de Liége dont le livre manuscrit,
retrouvé, il y a quelques années seulement, par M. Polain, archiviste de
la province de Liége, a été publié en 1850.
La première partie de son travail terminée, Froissart partit pour
l'Angleterre afin de faire hommage du dit volume à la reine Philippa de
Hainaut, femme du roi Édouard III «laquelle liement et doucement le
reçut de lui et lui en fit grand profit... et Dieu m'a donné, dit
Froissart, tant de grâce que j'ai été bien de toutes les parties et des
hôtels des rois, et par espécial de l'hôtel du roi d'Angleterre et de la
noble reine sa femme, Madame Philippa de Hainaut, dame d'Irlande et
d'Acquitaine... Ainsi, au titre de la bonne dame et à ses coûtages et
aux coûtages de hauts seigneurs en mon temps, je cherchais la plus
grande partie de la chrétienté.»
En effet, après un court séjour en Angleterre, il revint sur le
continent, puis retourna à Londres, l'année suivante (1362) où la reine
le fit clerc de sa chapelle, ce qui ne l'obligeait pas sans doute à
résidence, car nous le voyons, en 1364, visitant l'Écosse; en 1366, il
suit le prince de Galles (Prince Noir) à Bordeaux qu'il quitte pour
retourner en Angleterre. En 1368, il passe en Italie avec le duc de
Clarence, Lionel, et assiste, à Milan, aux fêtes du mariage de ce prince
avec la fille de Galéas Visconti. Libre alors, il visite successivement
la Savoie, Bologne, Ferrare, Rome et revient par l'Allemagne en Flandre
où il pensait s'embarquer pour l'Angleterre quand la nouvelle de la mort
de la reine vint modifier ses projets et il se résolut à demeurer en
Flandre. Nommé à la cure de Lestines, il n'exerça que peu de temps le
ministère; cette existence sédentaire, toute remplie par des occupations
sérieuses, ne convenait aucunement à son humeur vagabonde, et résignant
ses fonctions curiales, il se remit à courir le monde. Nous le voyons
tour à tour dans le Brabant, la Touraine, le Berry, le Béarn,
l'Auvergne, la Hollande, etc, tant qu'enfin, vers 1390, il s'arrête à
Chimay. Là, riche de tous les matériaux si divers recueillis par lui
dans ses continuelles pérégrinations, il reprit la rédaction de sa
_Chronique_, travail qui l'occupa plusieurs années et dont il se
délassait par la composition de ses poésies. Il en forma tout un recueil
qu'il fit magnifiquement copier, enluminer et relier afin de pouvoir
l'offrir au roi d'Angleterre (1394), Richard, fils du prince de Galles
et neveu par conséquent d'Édouard III et de Philippa de Hainaut. Le
présent, offert par Froissart lui-même venu dans ce but en Angleterre,
fut reçu à merveille.
«Et voulut voir le roi le livre que j'avais apporté.... Il l'ouvrit et
regarda dedans, et lui plut, et plaire lui devait, car il était
enluminé, écrit et historié, et couvert de vermeil velours à dix clous
d'argent dorés d'or, et roses d'or au milieu et à deux grands fermaux
(fermoirs) dorés, et richement ouvrés au milieu de rosiers d'or.... et
me fit très bonne chère, pour la cause de ce que de ma jeunesse j'avais
été clerc et familier au noble roi Édouard son tayan (oncle) et à Madame
Philippa de Hainaut, sa taye (tante); et fus un quart d'an en son hôtel;
et quand je me départis de lui, ce fut à Windsor. À prendre congé, il me
fit par un chevalier donner un gobelet d'argent doré, pesant deux marcs
largement, et dedans cent nobles dont je valus mieux depuis tout mon
vivant. _Et suis moult tenu à prier pour lui._»
On remarquera cette dernière phrase soulignée par nous à dessein; car
elle prouve que, par une contradiction peu rare alors, et qui est,
hélas! de tous les temps, le poète historien trouvait moyen d'accommoder
et de concilier une vie parfois assez mondaine avec l'esprit religieux.
La théorie était parfaite encore que la pratique laissât souvent à
désirer. C'est là le caractère de ses ouvrages qui nous charment dans le
vieil idiome par la vivacité des tableaux, la vérité des portraits,
l'entrain de la narration toujours animée qui reflète si bien la
physionomie du siècle, mais sans autre préoccupation, ce semble, que de
peindre ce que voit l'auteur et comme il le voit, c'est-à-dire en
s'arrêtant aux apparences, à la surface brillante, mais sans trop aller
au fond des choses. Lui prêtre, il écrit comme pourrait le faire un
lettré du monde, un joyeux et vaillant chevalier. Dans ses _Chroniques_,
il faut chercher l'agrément, le plaisir qui résulte de la description
pittoresque des moeurs du temps, de la variété des épisodes, de détails
curieux contés avec grâce et naïveté, plutôt que la sévère appréciation
des faits et ces graves réflexions qui donnent à l'histoire même des
temps mauvais sa moralité. Comme l'a dit fort bien un écrivain déjà
cité:
«En racontant la vie de Froissart, nous avons fait connaître le
caractère de son ouvrage; ce n'est pas une histoire sérieuse, à la fois
impartiale et nationale, telle que l'a écrite le Religieux de
Saint-Denis, c'est un tableau brillant et artificiel du quatorzième
siècle... Il est indifférent aux souffrances du peuple et réserve ses
complaisants récits pour les combats et fêtes des seigneurs. Il prend
également ses héros en Angleterre et en France, mais toujours parmi les
nobles, et il ne leur demande que du courage, de la libéralité, l'amour
des lettres, fort disposé d'ailleurs à leur pardonner tous les excès. En
un mot, une moralité élevée manque tout à fait à ces charmantes
peintures[96].»
Pourtant dans son Prologue Froissart avait dit excellemment: «.... Je
veux traiter et recorder histoire et matière de grande louange. Mais
ainsi que je la commence, je requiers au Sauveur de tout le monde, qui
de néant créa toutes choses, qu'il veuille créer et mettre en moi sens
et entendement si vertueux que ce livre que j'ai commencé je le puisse
continuer et persévérer en toute matière que tous ceux et celles qui le
liront, verront et orront y puissent prendre esbatement et plaisance et
je enchoir en leur grâce.... Donc, pour ainsi atteindre et venir à la
matière que j'ai entreprise de commencer, premièrement par la grâce de
Dieu et de la benoite Vierge Marie dont tout confort et avancement
viennent, je me veux fonder et ordonner sur les vraies chroniques jadis
faites et rassemblées par vénérable homme et discret seigneur
monseigneur Jehan le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liége, qui
grand'cure et toute bonne diligence mit en cette matière.»
C'est bien là le langage de l'historien chrétien et cet admirable
programme on peut regretter que l'auteur ne s'en soit pas assez souvenu
dans le cours de son travail, car le livre ne perdrait certes pas à nos
yeux s'il était toujours, comme le voulait Jacques Amyot, «une lecture
qui délecte et profite à la fois.» Un esprit plus fortement chrétien
donnerait tout autrement d'élévation et de vigueur à la pensée, en même
temps qu'une âme plus largement sympathique aux douleurs humaines
communiquerait plus souvent à la narration cette grandeur et cette
émotion qui rendent si pathétique le récit du dévouement des bourgeois
de Calais. Dommage que ce récit soit trop long, car nous aurions eu
plaisir à le citer tout entier. Détachons-en quelques pages seulement.
«Si (or) vint messire Gautier de Mauny et les Bourgeois de Calais
(Eustache de Saint Pierre, Jean d'Aire, Jacques de Vissant, Pierre de
Vissant et les deux autres), et descendit en la place et puis s'en vint
devers le roi et lui dit:
»Sire, voici la représentation de la ville de Calais, à votre
ordonnance.
«Le roi se tint tout coi et les regarda moult fellement (cruellement),
car moult héait (haissait) les habitants de Calais pour les grands
dommages et contraires que au temps passé sur mer lui avaient faits. Ces
six bourgeois se mirent tantôt à genoux devant le roi, et dirent ainsi
en joignant leurs mains:
»Gentil sire et gentil roi, veez-nous (voyez-nous) cy six qui avons été
d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands: si vous apportons
les clefs de la ville et du chastel de Calais et les rendons à votre
plaisir et nous mettons en tel point que vous voyez, en votre pure
volonté, pour sauver le demeurant du peuple de Calais, qui a souffert
moult de grièvetés. Si veuillez avoir de nous pitié et merci par votre
très haute noblesse.
»Certes il n'y eut adonc en la place seigneur, chevalier, ni vaillant
homme qui se pût abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de
grand'pièce (de longtemps) parler. Et vraiment ce n'était pas merveille;
car c'est grand'pitié de voir homme déchoir, et être en tel état et
danger. Le roi les regarda très ireusement (avec colère), car il avait
le coeur si dur et si épris de grand courroux qu'il ne put parler. Et
quand il parla, il commanda qu'on leur coupât tantôt les têtes[97].
Tous les barons et chevaliers, qui là étaient, en pleurant prièrent si
acertes que faire pouvaient au roi qu'il en voulut avoir pitié et mercy;
mais il n'y voulait entendre.
».... Adonc fit grande humilité la reine d'Angleterre, qui était
durement enceinte et pleurait si tendrement de pitié qu'elle ne se
pouvait soutenir. Si se jeta à genoux pardevant le roi son seigneur et
dit ainsi:
»Ha! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand péril, si comme
vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé: or, vous prie-je
humblement et requiers en propre don que, pour le fils de Sainte Marie
et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six hommes merci.
»Le roi attendit un petit à parler et regarda la bonne dame sa femme qui
pleurait à genoux moult tendrement; si lui amollia (amollit) le coeur,
car envis (malgré soi) l'eut courroucée au point où elle était; si dit:
»Ha! dame, j'aimerais trop mieux que vous fussiez autre part qu'ici.
Vous me priez si acertes (fort) que je ne le vous ose éconduire
(refuser); et combien que je le fasse envis, tenez, je vous les donne,
si en faites à votre plaisir.
»La bonne dame dit: «Monseigneur, très grand merci.» Lors se leva la
reine et fit lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres
(cordes) d'entour leur cou, et les emmena avec elle en sa chambre et les
fit revêtir et dîner tout à l'aise, et puis donna à chacun six nobles,
et les fit conduire hors de l'ost (armée) à sauveté.»
Tout cela est admirable et, dans les historiens les plus renommés de
l'antiquité, je ne sais pas beaucoup d'épisodes qui vaillent celui-ci.
Une citation encore, non moins intéressante quoique d'un genre
différent:
«Vérité fut selon la fame (renommée) qui courait, que le roi de Navarre
(Charles-le-Mauvais), du temps qu'il se tenait en Normandie et que le
roi de France (Charles V) était duc de Normandie, il le voulut faire
empoisonner; et reçut le roi de France le venin; et fut si avant mené
que tous les cheveux de la tête lui churent, et tous les ongles des
pieds et des mains, et devint aussi sec qu'un bâton, et n'y trouvait-on
point de remède. Son oncle, l'empereur de Rome, ouït parler de sa
maladie; si (or) lui envoya tantôt et sans délai un maître médecin qu'il
avait de lez (près de) lui, le meilleur maître et le plus grand en
science qui fût en ce temps au monde, ni que on sût ni connût, et bien
le voyait-on par ses oeuvres. Quand ce maître médecin fut venu en France
de lez le roi, qui lors était duc de Normandie, et il eut la
connaissance de sa maladie, il dit qu'il était empoisonné et en grand
péril de mort. Si fit adonc, en ce temps, de celui qui puis fut roi de
France, la plus belle cure dont on put ouïr parler; car il amortit en
tout ou en partie le venin qu'il avait pris et reçu; et lui fit
recouvrer cheveux et ongles et santé, et le remit en point et en force
d'homme parmi ce que, tout petit à petit, le venin lui issait et coulait
par une petite fistule qu'il avait au bras. Et à son département, car
on ne put le retenir en France, il donna une recette dont on userait
tant qu'il vivrait. Et bien dit au roi de France et à ceux qui de lez
lui étaient:
«Si très tôt que cette petite fistule laira (cessera) de couler et
sèchera, vous mourrez sans point de remède, mais vous avez quinze jours
au plus de loisir pour vous aviser et penser à l'âme. Bien avait le roi
de France retenu toutes ces paroles; et porta cette fistule vingt-trois
ans, laquelle chose par maintes fois l'avait fort ébahi... Si quand
cette fistule commença à sécher et non couler, les doutes (craintes) de
la mort lui commencèrent à approcher. Si ordonna, comme sage homme et
vaillant qu'il était, toutes ses besognes.» (Froissart: Livre II.)
Froissart mourut à Chimay vers 1410. D'après un vieux manuscrit
découvert dans cette ville: «Son corps est ensepulturé à Chimay, en la
chapelle où sont les fonts baptismaux.» Après sa mort, on fit beaucoup
de vers à sa louange, nous citerons seulement une de ces pièces en façon
d'épitaphes.