Mais d'ailleurs il resta toujours, pour lui-même et un peu pour les
siens[93], aussi étranger à la vie pratique, ayant l'imprévoyance de
l'enfant ou de l'homme primitif, et trouvant tout simple, pour faire
face aux embarras du moment, de vendre pièce à pièce son patrimoine.
Aussi la mort de Mme de la Sablière (1693) fut-elle pour lui un
très-grand malheur. «En perdant cette illustre amie, La Fontaine perdit
aussi les douceurs de la vie qui lui étaient les plus chères. Son repos
et sa tranquillité en furent troublés. Il se vit isolé, et contraint de
pourvoir à ses besoins devenus plus sensibles par l'âge et que
l'attention et la générosité de sa bienfaitrice lui avaient laissé
ignorer pendant une bonne partie de la vie. La nécessité, s'il faut le
dire, pensa pour lors l'exiler de sa patrie.» En effet, peut-être il eût
cédé aux sollicitations d'amis dévoués, la duchesse de Mazarin, Mme
Harvey, veuve de l'ambassadeur, le duc de Devonshère, milord Montaigu,
milord Godolphin, qui lui offraient, en Angleterre, par l'entremise de
Saint-Evremont, une généreuse hospitalité lorsqu'il tomba gravement
malade; lui, qui si longtemps avait joui d'une santé excellente, il fut
forcé de s'aliter ce qui dut lui rendre plus pénible la solitude. Mais
cette grande épreuve était pour le poète une grâce singulière de la
Providence. Quoique nullement impie au fond, tout absorbé par la passion
littéraire et cédant aussi à d'autres moins louables entraînements, il
avait vécu, chose rare pour l'époque, trop étranger à la pratique
religieuse, au point même d'avoir presque oublié les premiers
enseignements du christianisme, témoin cette parole adressée par lui au
P. Pouget venu avec un ami pour lui rendre visite. «Après les politesses
d'usage, dit un biographe, l'ecclésiastique fit tomber insensiblement la
conversation sur la religion et sur les preuves qu'on en tire tant de la
raison que des Livres Saints. Sans se douter du but de ces discours:
«Je me suis mis, lui dit La Fontaine avec sa naïveté ordinaire, depuis
quelque temps à lire le _Nouveau-Testament_: je vous assure que c'est un
fort bon livre, oui, vraiment, c'est un bon livre. Mais il y a un
article sur lequel je ne me suis pas rendu; c'est l'éternité des peines;
je ne comprends pas comment cette éternité peut s'accorder avec la bonté
de Dieu.»
«Le P. Pouget satisfit à cette objection par les meilleures raisons
qu'il put trouver dans ce moment; et La Fontaine, après plusieurs
répliques fut si content de l'entendre qu'il le pria de revenir. Le P.
Pouget ne demandait pas mieux» car il n'était venu que pour cela. Après
une suite d'entretiens prolongés avec le jeune et savant ecclésiastique,
La Fontaine, pleinement éclairé, voulut faire une confession générale en
se résignant aux sacrifices que lui imposait son directeur et de la
nécessité desquels il n'avait pas été facile d'abord de le convaincre:
un désaveu public de ses contes, puis la promesse de ne pas donner aux
comédiens une pièce composée depuis peu et qui avait été fort goûtée
par tous les amis du poète.
La répugnance qu'éprouvait La Fontaine à céder sur ces deux points lui
suggéra plus d'une objection à laquelle le théologien répondit avec sa
charité ordinaire, ce qui n'empêcha point, par la contrariété du poète,
que la discussion fût parfois assez vive. On sait à ce sujet la
réflexion originale de la garde-malade:
«Eh! ne le tourmentez pas tant, dit-elle un jour avec impatience au P.
Pouget, il est plus bête que méchant.» Et une autre fois, avec un air de
compassion: «Dieu n'aura jamais, dit-elle, le courage de le damner.»
Enfin, après plusieurs semaines de conférences assidues, La Fontaine
reçut le Saint Viatique «avec des sentiments dignes de la candeur de son
âme et des vertus du meilleur chrétien.» Plusieurs de ses confrères de
l'Académie, sur sa demande expresse, assistaient à la cérémonie, et en
leur présence il témoigna hautement d'un profond repentir de ses
égarements passés comme de la publication de ses _Contes_, promettant,
s'il recouvrait la santé, de ne plus employer ses talents qu'à la
composition d'oeuvres morales et pieuses, et il tint exactement parole.
Il ne faut pas oublier un noble trait du jeune duc de Bourgogne à peine
âgé de onze ans. «De son pur mouvement, dit Montenault, et sans y être
porté par aucun conseil, il envoya un gentilhomme à La Fontaine pour
s'informer de l'état de sa santé et pour lui présenter de sa part une
bourse de cinquante louis d'or. Il lui fit dire en même temps qu'il
aurait souhaité d'en avoir davantage; mais que c'était tout ce qui lui
restait du mois courant et de ce que le roi lui avait fait donner pour
ses menus plaisirs.»
Tous ces évènements firent abandonner complètement la pensée du départ
pour l'Angleterre; et l'on peut douter que La Fontaine ait jamais songé
sérieusement à cet exil, alors qu'il savait avoir en France des amis sur
lesquels il pouvait compter. Dès qu'il put sortir, il se dirigea vers la
demeure de M. d'Hervard, conseiller au parlement, et qui lui était tout
dévoué. Chemin faisant, il rencontra le conseiller qui, avec la plus
touchante bonté, lui dit:
«Je venais vous chercher, ma femme et moi nous vous offrons
l'hospitalité de l'amitié et nous vous prions de venir demeurer avec
nous.
--J'y allais! répondit La Fontaine avec cette simplicité de la pleine
confiance qui ne fait pas moins d'honneur au poète qu'à ses amis. La
postérité doit une reconnaissance non moins vive à ceux-ci qu'à Mme de
la Sablière puisque, grâce à eux, languissant, presque infirme, pendant
les deux années qu'il vécut encore, La Fontaine se vit entouré de toutes
les sollicitudes d'une affection presque filiale. Mme d'Hervard, jeune
femme encore, fut pour le septuagénaire une garde-malade des plus
dévouées. Ce fut dans les bras de ces deux excellents amis que La
Fontaine mourut à l'âge de soixante-treize ans (13 mars 1695). Alors
seulement on s'aperçut que sous sa chemise le poète pénitent portait un
cilice, ce qui fit dire à Racine le fils.
Vrai dans tous ses écrits, vrai dans tous ses discours,
Vrai dans sa pénitence à la fin de ses jours,
Du maître qu'il approche il prévient la justice,
Et l'auteur de _Joconde_ est armé d'un cilice.
Mais mieux encore que Racine, La Fontaine témoigne des sentiments qui
l'animaient par cette lettre qu'il écrivit, un mois à peine avant sa
mort, à son ami de Maucroy[94]:
«Tu te trompes assurément, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de
Soissons me l'a dit, que tu me crois plus malade d'esprit que de corps.
Il me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage; mais ce n'est pas de
quoi je manque. Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à
compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point si
ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier,
comme j'en revenais, il me prit, au milieu de la rue... une si grande
faiblesse que je crus véritablement mourir. Ô mon cher, _mourir n'est
rien_; mais songes-tu _que je vais comparaître devant Dieu_? Tu sais
comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de
l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi.»
Pareille lettre n'a pas besoin de commentaire; et certes nous préférons
de beaucoup ce grave et admirable langage à celui que tenait, bien des
années auparavant, il est vrai, et sans doute en se jouant, le poète:
Jean s'en alla comme il était venu,
Mangeant son fonds avec son revenu,
Et crut les biens chose peu nécessaire.
Quant à son temps bien sut le dispenser;
Deux parts en fit, dont il soulait passer
L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
Voici le portrait que D'Olivet, qui avait vécu avec plusieurs des amis
du poète, nous a laissé de La Fontaine et qu'on peut croire plus fidèle
que celui de La Bruyère, enclin à exagérer:
«À sa physionomie on n'eut point deviné ses talents. Rarement il
commençait la conversation, et même pour l'ordinaire, il y était si
distrait qu'il ne savait ce que disaient les autres. Il rêvait à tout
autre chose sans qu'il pût dire à quoi il rêvait. Si pourtant il se
trouvait entre amis et que le discours vînt à s'animer par quelque
agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauffait véritablement,
ses yeux s'allumaient, c'était La Fontaine en personne et non pas un
fantôme revêtu de sa figure.
«On ne tirait rien de lui dans un tête à tête, à moins que le discours
ne roulât sur quelque chose de sérieux et d'intéressant pour celui qui
parlait. Si des personnes dans l'affliction s'avisaient de le consulter,
non seulement il écoutait avec grande attention, mais, je le sais de
gens qui l'ont éprouvé, il s'attendrissait; il cherchait des expédients,
il en trouvait; et cet idiot (_sic_), qui de sa vie n'a fait à propos
une démarche pour lui, donnait les meilleurs conseils du monde; autant
était-il sincère dans le discours, autant était-il facile à croire ce
qu'on lui disait.
«Une chose qu'on ne croirait pas de lui et qui est pourtant très-vraie,
c'est que, dans ses conversations, il ne laissait rien échapper de libre
ni d'équivoque. Quantité de gens l'agaçaient dans l'espérance de lui
entendre faire des contes semblables à ceux qu'il a rimés; mais il était
sourd et muet sur ces matières; toujours plein de respect pour les
femmes, donnant de grandes louanges à celles qui avaient de la raison,
et ne témoignant jamais de mépris à celles qui en manquaient[95].»
Une anecdote encore avant de terminer, anecdote qui nous est racontée
par l'auteur de la _Vie de La Fontaine_, mise en tête de l'édition des
_Fables_ de l'année 1813. «On aime à voir, comme le dit Walckenaer, aux
temps les plus affreux de la Révolution, le nom seul de La Fontaine
sauver d'une mort inévitable ses derniers descendants.»
Après avoir perdu toute sa fortune par suite des évènements politiques,
madame de Marson, arrière-petite fille de La Fontaine, vivait
obscurément à Versailles avec son fils et sa fille, et s'occupait de
leur éducation, quand on surprit une lettre à elle écrite par un de ses
parents émigré. «Mandée au comité révolutionnaire, dit M. Creuzé de
Lessert, madame de Marson y comparut accompagnée de ses deux enfants. Il
était incontestable qu'elle avait été en correspondance avec un parent
proscrit: on lui prononçait son arrestation qui, d'après ce fait alors
si criminel, la perdait infailliblement, lorsqu'un des nombreux témoins
de cette scène, un homme du peuple qui venait souvent dans sa maison
s'écria:
«Ô ciel! faire périr une petite fille de La Fontaine, une dame qui élève
si bien ses enfants!»
«Cette exclamation fit le plus grand effet sur l'assemblée et même sur
le comité. Le président, se tournant vers le petit de Marson, alors âgé
de dix ans, lui dit:
«Que t'apprend-on?»
«À cet interrogatoire qui ressemblait fort à celui fait par Athalie, la
mère tremblante craignait que son fils n'eût un peu la franchise de
Joas; mais heureusement l'enfant répondit:
«On m'enseigne à être bon.»
«À ce mot si touchant, ces hommes de fer sentirent leurs entrailles
s'amollir. On fit encore quelques questions à l'enfant qui y répondit
aussi bien: la mère fut renvoyée chez elle et l'affaire assoupie.»
Le biographe, qui nous a transmis ce trait touchant, apprécie
très-judicieusement l'omission inconcevable que Boileau a faite du
Fabuliste dans l'_Art poétique_: «Il ne manque pas à La Fontaine de
n'avoir pas été apprécié par Boileau; mais il manque à Boileau de
n'avoir pas apprécié La Fontaine.»
La Fontaine pour nous est surtout dans ses _Fables_; c'est là qu'il se
montre génie original, inimitable, en tant qu'écrivain, si parfois,
comme moraliste, il laisse à désirer. Aussi nous comprenons que des
esprits judicieux aient paru douter que ses Fables, du moins un certain
nombre d'entre elles, puissent être mises sans inconvénient aux mains de
la jeunesse. Peut-être même ses chefs-d'oeuvre irréprochables de tout
point et qui sont pour nous des joyaux sans prix, des diamants de la
plus belle eau: _Le Savetier et le Financier_, _le Lion et le
Moucheron_, _le Meunier, son Fils et l'Âne_, _la Laitière et le Pot au
lait_, _les Animaux malades de la Peste_, et vingt autres gagneraient à
n'être point déflorés en quelque sorte à l'avance parce qu'on les fait
apprendre par coeur à l'écolier avant l'âge où, son goût étant formé,
il pourrait apprécier le bon sens exquis pour le fond et cet art
merveilleux de la forme qui se dérobe sous une si adorable simplicité.
[88] _Épître à Madame de la Sablière._
[89] _Psyché._
[90] La Fontaine avait alors 26 ans.
[91] _Mélanges._
[92] La première édition, comprenant les six premiers livres, parut en
un volume in 4º, chez Claude-Barbin.--1668.
[93] Son fils fut élevé par le président Hénault et La Fontaine paraît
s'en être assez peu occupé.
[94] Maucroy était chanoine de Reims et lié avec La Fontaine depuis
l'année 1645.
[95] D'Olivet:--_Histoire de l'Académie française._