FÉNELON

I

«Dans sa douleur elle (Calypso) se trouvait malheureuse d'être

immortelle; etc.»

Que de fois et que de fois n'ai-je pas copié cette ritournelle du temps

que j'étais écolier, et que de fois, professeur, à mon tour ai-je

infligé cet ennui aux pauvres élèves! C'est pour moi un problème dont je

cherche vainement la solution, une énigme dont le mot m'échappe, de

penser que le _Télémaque_ soit devenu le livre des collégiens

concurremment avec _Robinson Crusoé_, et même le livre des bambins,

presque des bébés; car j'ai connu plusieurs écoles où l'on avait fait de

ce grave volume le livre de lecture à l'usage de la petite classe, soit

des enfants qui, ayant appris à épeler dans le Syllabaire, commençaient

à déchiffrer couramment la lettre moulée.

Fénelon, tout le premier, me paraît s'être mépris à ce sujet quand il

dit avoir fait son livre «pour amuser en l'instruisant son élève, le duc

de Bourgogne.» Toutefois on peut l'admettre quant au jeune prince dont

l'intelligence était singulièrement précoce alors que sa position

contribuait encore à la développer plus vite et lui permettait de

comprendre bien des choses absolument inintelligibles pour le fils d'un

artisan ou d'un petit bourgeois. Ce poème, car, pour la plus grande

partie, l'ouvrage, comme l'a dit excellemment Chateaubriand, n'est

qu'une épopée écrite en prose harmonieuse, pour être goûté, exige non

pas seulement un esprit cultivé, mais déjà une certaine connaissance du

monde; nous disons cela surtout pour l'épisode relatif à Eucharis et

Calypso, pour celui du roi de Tyr, etc, destinés à prémunir le jeune

prince contre certains écueils trop fréquents dans les cours, mais qu'il

peut n'être pas sans inconvénient de faire prématurément connaître à

d'autres. Les chapitres, j'allais dire, les chants consacrés à Idoménée

et à la fondation de Salente, sont faits pour être lus ou plutôt médités

moins par des écoliers que par l'historien et l'homme d'état, et je

trouve qu'il y a exagération quoique avec un fond de vérité dans ce

jugement d'un critique très judicieux d'ailleurs:

«Le livre dans son ensemble ne saurait être considéré comme un traité de

politique pratique. À côté de maximes très sages on trouve des pensées

chimériques et des détails un peu puérils. On sent en le lisant qu'on

n'a pas affaire à un homme d'état.»

Que dans la pensée de Fénelon, l'ouvrage ait pu être même indirectement

une critique du gouvernement de Louis XIV, on ne peut le croire alors

que lui-même affirme le contraire en disant: «Je l'ai fait dans un temps

où j'étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le roi

m'honorait.... Je n'ai jamais songé qu'à amuser M. le duc de Bourgogne

et qu'à l'instruire en l'amusant par ces aventures sans jamais vouloir

donner cet ouvrage au public.»

En effet, le livre ne vit le jour du vivant de l'auteur que par

«l'infidélité d'un domestique auquel Fénelon avait confié son manuscrit

pour en faire une copie. Cette transcription circula clandestinement

dans quelques sociétés dès le mois d'octobre 1698, et la curiosité

qu'elle fit naître encouragea le copiste à la vendre à un libraire sans

désignation d'auteur. La veuve Barbier obtint un privilége et l'ouvrage

s'imprimait lorsque, au mois d'octobre 1699, la cour, ayant été informée

que le _Télémaque_ était de l'archevêque de Cambrai, fit saisir les

exemplaires des feuilles imprimées et prit les mesures les plus sévères

pour sa destruction totale.»

Elle n'y réussit pas néanmoins; une partie de l'édition fut soustraite à

la vigilance des agents, et les exemplaires se répandirent dans le

public. Un libraire de La Haye, Moetyens, en profita pour faire

réimprimer le livre qui eut à l'étranger comme en France un immense

retentissement. La _Bibliothèque Britannique_ de l'année 1743, le

constate en ces termes: «À peine les presses pouvaient suffire à la

curiosité du public; et quoique ces éditions fussent pleines de fautes,

à travers toutes ces taches, il était facile d'y reconnaître un grand

maître.»

Ce succès prodigieux, qui n'avait pas pour seule et sans doute pour

principale cause le mérite du livre, acheva d'indisposer Louis XIV déjà

fort mécontent de Fénelon depuis l'affaire du Quiétisme: «Louis XIV ne

lui pardonnait pas l'obstination qu'il avait mise à défendre une

doctrine où le roi ne voyait que des illusions et des éblouissements de

l'esprit qui répugnaient à son bon sens pratique.»

La publication du _Télémaque_ qui, par une coïncidence fâcheuse, sous le

voile transparent de la fiction, semblait la critique ou plutôt la

condamnation sévère de l'administration de Louis XIV, acheva la disgrâce

de Fénelon; l'archevêque de Cambrai même put craindre un moment qu'on ne

lui créât des difficultés qui le paralyseraient dans l'exercice de son

ministère pastoral. Mais cette appréhension n'était point fondée, le

roi, faisant taire ses répugnances personnelles, non-seulement laissa

toujours liberté pleine et entière au prélat pour tout ce qui concernait

le salut des âmes, mais plus d'une fois il l'aida de sa protection.

Du reste, Fénelon n'usa jamais de cette protection qu'avec une grande

réserve et pour faire le bien, se montrant dans son diocèse le modèle

accompli des pasteurs.

Revenons au _Télémaque_ qui, en dehors des circonstances indiquées plus

haut, méritait son succès par le bonheur de l'invention, la solidité des

pensées et surtout le charme du style auquel on ne pourrait reprocher

qu'une certaine recherche de la phrase trop fleurie parfois. Cet excès

de parure n'est pas le défaut des autres écrits de Fénelon, car dans

leur élégance et leur correction, ils se recommandent en général par la

sobriété de l'expression et l'auteur n'abuse pas de l'épithète. Pourtant

je ne saurais désapprouver les louanges données par Chateaubriand à ce

style tout imprégné du parfum de l'antiquité, tout virgilien dans la

forme, encore que, dans la pensée, il s'élève jusqu'au plus pur idéal

par une inspiration toute chrétienne, témoin ce merveilleux épisode des

Champs-Élysées que l'auteur du _Génie du Christianisme_ a tant raison de

citer en exemple, car cette admirable prose, dans sa suavité, enchante

l'oreille comme les plus beaux vers.

«.... Ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains

désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y

finit point, et la nuit avec ses sombres voiles, y est inconnue: une

lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et

les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est

point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables

mortels et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste

qu'une lumière: elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais

que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal: elle

n'éblouit jamais; au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le

fond de l'âme je ne sais quelle sérénité; c'est d'elle seule que ces

hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre: elle

les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à

nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent; elle fait naître

en eux une source intarissable de paix et de joie; ils sont plongés dans

cet abîme de délices comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus

rien, ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise

la faim de leur coeur; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur

plénitude les élève au dessus de tout ce que les hommes vides et affamés

cherchent sur la terre: toutes les délices qui les environnent ne leur

sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne

leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au

dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et

d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on

leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels.»

Virgile chrétien et écrivant en prose n'aurait dit ni mieux ni

autrement, on peut l'affirmer.

Mais avant le _Télémaque_, Fénelon avait publié plusieurs ouvrages fort

appréciés, et l'un des premiers, son _Traité de l'Éducation des Filles_,

qu'on a le tort de ne plus assez lire aujourd'hui; car, à part un petit

nombre de passages, il n'a rien perdu de son actualité et de son

utilité. Je ne sais pas de livre sur l'éducation qui puisse faire plus

de bien, qui soit plus rempli de conseils excellents, de leçons

pratiques, d'observations prises sur le vif et d'après la nature. Ce

court volume, qui vaut des centaines et des milliers de gros livres, est

un trésor d'instructions précieuses dont les mères de famille doivent

faire leur _vade mecum_ et que je voudrais voir mettre dans la corbeille

de la mariée tout d'abord avant les bijoux et les cachemires. Si je

n'écoutais que mes prédilections, je le copierais ici en entier, car

tout en est admirable la forme comme le fond, du moins je ne me

refuserai pas la joie de quelques citations que personne, j'en suis sûr,

ne pensera à regretter, fussent-elles un peu longues. Qui pourrait

songer à s'en apercevoir, et pour faire connaître, admirer, aimer

Fénelon, comme écrivain et comme homme, vaudront-elles pas mieux que

tous mes commentaires et les plus élogieux?

Détachons du premier chapitre cette page éloquente: «Le monde n'est

point un fantôme; c'est l'assemblage de toutes les familles; et qui

est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes qui,

outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont

encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail,

industrieuses, insinuantes et persuasives? Mais les hommes peuvent-ils

espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite

société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Mais les

enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que

deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs premières années... Il

est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que

celle des hommes puisque les désordres des hommes viennent souvent et de

la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères et des passions

que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé.»

Mais voici qui me paraît plus remarquable encore: «L'ignorance d'une

fille est cause qu'elle s'ennuie et qu'elle ne sait à quoi s'occuper

innocemment. Quand elle est venue jusqu'à un certain âge sans

s'appliquer aux choses solides, elle n'en peut avoir ni le goût ni

l'estime; tout ce qui est sérieux lui paraît triste, tout ce qui demande

une attention suivie la fatigue, la pente aux plaisirs, qui est forte

pendant la jeunesse, l'exemple des personnes du même âge qui sont

plongées dans l'amusement, tout sert à lui faire craindre une vie réglée

et laborieuse.... La piété lui paraît une occupation languissante et une

règle ennemie de tous les plaisirs. À quoi donc s'occupera-t-elle? à

rien d'utile. Cette inapplication se tourne même en habitude incurable.

Cependant voilà un grand vide, qu'on ne peut espérer de remplir de

choses solides; il faut donc que les frivoles prennent la place. Dans

cette oisiveté, une fille s'abandonne à sa paresse, et la paresse, qui

est une langueur de l'âme, est une source inépuisable d'ennuis.

».... Les filles mal instruites et inappliquées ont une imagination

toujours errante. Faute d'aliment solide, leur curiosité se tourne en

ardeur vers les objets vains, dangereux. Celles qui ont de l'esprit

s'érigent souvent en précieuses, et lisent tous les livres qui peuvent

nourrir leur vanité; elles se passionnent, pour des romans, pour des

comédies, pour des récits d'aventures chimériques, où l'amour profane

est mêlé. Elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accoutumant au

langage magnifique des héros de roman; elles se gâtent même par là pour

le monde; car tous ces beaux sentiments en l'air, toutes ces passions

généreuses, toutes ces aventures que l'auteur du roman a inventées pour

le plaisir, n'ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans

le monde et qui décident des affaires, ni avec les mécomptes qu'on

trouve dans tout ce qu'on entreprend.

»Une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée

dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de

vrais personnages qui ressemblent à ces héros: elle voudrait vivre comme

ces princesses imaginaires qui sont dans les romans toujours charmantes,

toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dégoût

pour elle de descendre de l'héroïsme jusqu'au plus bas détail du

ménage!»

Tout cela est-il assez vrai non moins admirable par la sagacité de

l'observation, la force et la délicatesse des pensées que par la

propriété des expressions? Quelle pureté de style? c'est un diamant de

la plus belle eau enchâssé dans un or très-pur. Je continue à citer

quoique un peu au hasard. L'éducation doit se commencer dès la plus

tendre enfance: «Si peu que le naturel des enfants soit bon, on peut les

rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles: au lieu que

si on néglige ce premier âge, ils y deviennent ardents et inquiets pour

toute leur vie; leur sang se brûle, les habitudes se forment, le corps

encore tendre, et l'âme, qui n'a encore aucune pente vers aucun objet,

se plient vers le mal; il se fait en eux une espèce de second péché

originel, qui est la source de mille désordres quand ils sont plus

grands.»

«Souvent le plaisir qu'on veut tirer des jolis enfants les gâte; on les

accoutume à hasarder tous ce qui leur vient dans l'esprit et à parler de

choses dont ils n'ont pas encore des connaissances distinctes.... Ce

plaisir qu'on veut tirer des enfants produit encore un effet pernicieux:

ils aperçoivent qu'on les regarde avec complaisance, qu'on observe tout

ce qu'ils font, qu'on les écoute avec plaisir; par là, ils s'accoutument

à croire que le monde sera toujours occupé d'eux.»

«.... Il faut donc prendre soin des enfants, sans laisser voir qu'on

pense beaucoup à eux. Montrez-leur que c'est par amitié et par le besoin

où ils sont d'être redressés que vous êtes attentif à leur conduite, et

non par l'admiration de leur esprit. Contentez-vous de les former peu à

peu selon les occasions qui viennent naturellement: quand même vous

pourriez avancer beaucoup l'esprit d'un enfant sans le presser, vous

devriez craindre de le faire; _car le danger de la vanité et de la

présomption est toujours plus grand que le fruit de ces éducations

prématurées qui font tant de bruit_.»

«Laissez jouer un enfant, et mêlez l'instruction avec le jeu; que la

sagesse ne se montre à lui que par intervalle et avec un visage riant;

gardez-vous de le fatiguer par une exactitude indiscrète. Si l'enfant se

fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le

dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est

perdu, vous travaillez en vain.

«Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires; on met tout le

plaisir d'un côté et tout l'ennui de l'autre: tout l'ennui dans l'étude,

tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire un enfant,

sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les

jeux?»

Voici, quant au divertissement lui-même, une précieuse observation:

«Quand on ne s'est encore gâté par aucun grand divertissement, et qu'on

n'a fait naître en soi aucune passion ardente, on trouve aisément la

joie; la santé et l'innocence en sont les vraies sources; mais les gens

qui ont eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents perdent le

goût des plaisirs modérés, et s'ennuient toujours dans une recherche

inquiète de la joie.

»Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai:

les autres enlèvent l'âme en remuant les ressorts des passions. Mais les

plaisirs simples sont d'un meilleur usage; ils donnent une joie égale et

durable sans aucune suite maligne: ils sont toujours bienfaisants; au

lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés qui plaisent

d'abord plus que les naturels, mais qui altèrent et qui nuisent à la

santé. Le tempérament de l'âme se gâte, aussi bien que le goût, par la

recherche de ces plaisirs vifs et piquants.»

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 69 / 84 题