Combien d'autres passages non moins instructifs on pourrait emprunter à
cet inestimable petit volume! Que de citations excellentes aussi
pourrait nous offrir ce beau et solide _Traité de l'existence de Dieu_,
d'une argumentation si serrée, d'un style si ferme, et qui enchante tout
à la fois le coeur et l'esprit. En le relisant tout récemment, le crayon
à la main, à l'intention de mes lecteurs, j'avais noté, pour la
citation, nombre de passages qui multiplieraient plus que de raison les
pages de cette étude. Il y faut plus de discrétion d'autant que le
volume est de ceux qui se trouvent facilement sous la main et il ne
manque dans aucune bibliothèque de famille. Tel regret que j'en aie, je
me bornerai donc à la reproduction de deux ou trois passages, au lieu de
huit ou dix que j'avais indiqués, celui-ci par exemple:
«Tout ce que la terre produit se corrompt, rentre dans son sein et
devient le germe d'une nouvelle fécondité. Ainsi elle reprend tout ce
qu'elle a donné pour le rendre encore. Ainsi la corruption des plantes
et les excréments des animaux qu'elle nourrit la nourrissent elle-même
et perfectionnent sa fertilité. Ainsi plus elle donne plus elle reprend;
et elle ne s'épuise jamais pourvu qu'on sache, dans sa culture, lui
rendre ce qu'elle a donné. Tout sort de son sein, tout y entre et rien
ne s'y perd. Toutes les semences qui y retournent se multiplient.
Confiez à la terre des grains de blé, en se pourrissant, ils germent, et
cette mère féconde nous rend avec usure plus d'épis qu'elle n'a reçu de
grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le
marbre pour les plus superbes édifices. Mais qui est-ce qui a renfermé
tant de trésors dans son sein, à condition qu'ils se reproduisent sans
cesse? Voyez tant de métaux précieux et utiles, tant de minéraux
destinés à la commodité de l'homme.... C'est du sein inépuisable de la
terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe,
vile et grossière, prend toutes les formes les plus diverses; et elle
seule donne tour à tour tous les biens que nous lui demandons. Cette
boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux.»
L'auteur nous montre ensuite les plantes, herbes, fleurs, arbres,
arbustes qui sortent du sol et font à la terre une si admirable parure;
puis il continue: «Regardons maintenant ce qu'on appelle l'_eau_. C'est
un corps liquide, clair et transparent. D'un côté, il coule, il échappe,
il s'enfuit. De l'autre, il prend toutes les formes des corps qui
l'environnent, n'en ayant aucune par lui-même. Si l'eau était un peu
plus raréfiée, elle deviendrait une espèce d'air, toute la face de la
terre serait sèche et stérile. Il n'y aurait que des animaux volatiles:
nulle espèce d'animal ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre;
il n'y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse
a su épaissir l'eau en subtilisant l'air, et distinguer si bien ces deux
espèces de corps fluides? Si l'eau était un peu plus raréfiée, elle ne
pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants qu'on nomme
vaisseaux. Les corps les moins pesants s'enfonceraient d'abord dans
l'eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste
configuration des parties et un degré si précis de mouvement pour rendre
l'eau si fluide, si insinuante, si propre à échapper, si incapable de
toute consistance; et néanmoins si forte pour porter, et si impétueuse
pour entraîner les plus pesantes masses?»
Combien d'autres passages non moins intéressants à citer sur le feu, sur
l'air, sur les animaux, sur l'homme, etc. «Un homme qui vit sans
réflexion ne pense qu'aux espaces qui sont auprès de lui, ou qui ont
quelque rapport à ses besoins. Il ne regarde la terre que comme le
plancher de sa chambre, et le soleil qui l'éclaire pendant le jour que
comme la bougie qui l'éclaire pendant la nuit. Ses pensées se renferment
dans le lieu étroit qu'il habite. Au contraire, l'homme accoutumé à
faire des réflexions étend ses regards plus loin, et considère avec
curiosité les abîmes presque infinis dont il est environné de toutes
parts. Un vaste royaume ne lui paraît alors qu'un petit coin de la
terre: la terre elle-même n'est à ses yeux qu'un point dans la masse de
l'univers; et il admire de s'y voir placé sans savoir comment il y a été
mis.»
Dans les _Fables_ et les _Dialogues des morts_, Fénelon fait preuve d'un
esprit aussi ingénieux qu'agréable et judicieux. Dans les _Lettres
spirituelles_, les âmes qui aspirent à la perfection trouvent de
précieux conseils donnés avec cet accent de la conviction et cette
autorité de la vertu qui prêche d'exemple. Mais cette admirable
correspondance, dans sa plus grande partie au moins, ne me semble pas à
l'usage des néophytes qu'elle pourrait déconcerter en leur parlant un
langage qui ravit avec raison les âmes d'élite et exalte les parfaits.
Dans les _Dialogues sur l'Éloquence_, je trouve ce remarquable passage
qui peut s'appliquer aux écrivains, poètes, historiens, etc, aussi bien
qu'à l'orateur: «Il faut donc que les orateurs ne craignent et
n'espèrent rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. Si vous
admettez des orateurs ambitieux et mercenaires, s'opposeraient-ils à
toutes les passions des hommes? S'ils sont malades de l'avarice, de
l'ambition, de la mollesse, en pourront-ils guérir les autres? S'ils
cherchent les richesses en pourront-ils détacher autrui? Je sais qu'on
ne doit pas laisser un orateur vertueux et désintéressé manquer du
nécessaire: aussi cela n'arrive-t-il jamais s'il est vrai philosophe,
c'est-à-dire tel qu'il doit être pour redresser les moeurs des hommes. Il
mènera une vie simple, modeste, frugale, laborieuse; il lui faudra peu,
ce peu ne lui manquera point, dût-il de ses propres mains le gagner. Le
surplus ne doit pas être sa récompense et n'est pas digne de l'être. Le
public lui pourra rendre des honneurs et lui donner de l'autorité, mais
s'il est dégagé des passions et désintéressé, il n'usera de cette
autorité que pour le bien public, prêt à la perdre toutes les fois qu'il
ne pourra la conserver qu'en dissimulant et flattant les hommes. Ainsi,
l'orateur, pour être digne de persuader les peuples, doit être un homme
incorruptible; sans cela son talent et son art se tourneraient en poison
mortel contre la république même: de là vient que, selon Cicéron, la
première et la plus essentielle des qualités d'un orateur est la vertu.
Il faut une probité qui soit à l'épreuve de tout, et qui puisse servir
de modèle à tous les citoyens; sans cela, on ne peut paraître persuadé
ni par conséquent persuader les autres.»
Tout serait à souligner dans cette page qu'on croirait écrite d'hier et
à l'intention de tels de nos députés et journalistes qui sûrement ne
l'ont point lue ou ne songent guère à en faire leur règle de conduite.
Les écrits relatifs à la controverse se recommandent par les mêmes
mérites du fond et de la forme, et par cette courtoisie du langage qui
trahit à la fois le vrai chrétien et le gentilhomme. Malheureusement,
ces ouvrages n'ont plus qu'un intérêt purement rétrospectif puisque
presque toutes les questions qui y sont traitées, et qui soulevaient à
l'époque des polémiques si ardentes, sont pour nous non pas seulement
comme les almanachs de l'autre année, mais comme ceux d'il y a cinquante
ans. Le _Jansénisme_ est mort et bien mort, et aussi le _Quiétisme_ qui
fournit à l'évêque de Cambrai l'occasion d'un si beau triomphe par
l'empressement et la sincérité de sa soumission. On ne peut trop
déplorer d'ailleurs que cette malheureuse controverse ait séparé des
hommes comme Fénelon et Bossuet, si bien faits, chacun de leur côté,
pour se comprendre; et dont l'amitié, malgré la divergence des opinions
sur certains points, aurait dû rester indissoluble. La désunion de ces
deux grands coeurs et de ces deux sublimes esprits est à jamais
regrettable et nous doit être à tous un sujet de graves réflexions. Je
regarderais presque comme une témérité de me prononcer entre ces deux
illustres qui me sont chers également; toutefois, s'il faut l'avouer,
j'inclinerais à croire que Bossuet doit avoir la plus grande part de
responsabilité dans la rupture. Je trouve d'ailleurs dans un écrit assez
récent une appréciation qui m'a frappé par son cachet d'impartialité et
me semble bien près de la vérité.
«Avant l'enregistrement du bref à la cour du parlement et dès qu'il eut
reçu l'autorisation du roi, Fénelon fit un mandement dans lequel il
accepta sa condamnation avec une simplicité et une dignité remarquables.
Cette soumission fut généralement admirée; toutefois les protestants et
les journalistes en furent mécontents. Vers la fin de sa vie,
l'archevêque de Cambrai constata de nouveau sa soumission par un
ostensoir d'or qu'il offrit à son église, et qui représentait un
personnage symbolique foulant aux pieds plusieurs livres hérétiques sur
l'un desquels on lisait ces mots: _Maximes des Saints_. Ainsi finit ce
fameux débat dans lequel Bossuet, par intérêt pour la religion qu'il
croyait menacée, se montra quelquefois importé, dur et même injurieux,
(_Relation du Quiétisme_, 1698). Fénelon n'est pas non plus exempt de
reproches. Par égard pour une femme dont la doctrine était généralement
réprouvée, il ne paraît pas toujours sincère dans les protestations
qu'il prodiguait à ses adversaires. La situation qu'il s'était faite lui
créa des difficultés; elle l'obligea par exemple à se défendre par des
subtilités qui prouvèrent la souplesse de son esprit, mais qui gâtèrent
parfois sa cause. Ces deux prélats y gagnèrent cependant quelque chose:
Bossuet une connaissance de la théologie mystique qu'il n'avait point et
qui lui servit à corriger ses idées sur la charité; Fénelon, une plus
grande circonspection dans la matière extrêmement épineuse de la
spiritualité. Si le triomphe de l'un a été glorieux, la défaite de
l'autre n'est pas moins digne d'éloges,[86] A. K.»