Dupuytren (Guillaume), naquit à Pierre-Buffière, en Limousin, le 6
octobre 1777. Voici sur sa première enfance des détails assez curieux.
On raconte qu'une dame, passant en poste dans les rues de la petite
ville, avisa un jeune garçon de l'âge d'environ trois ans dont la
gentille figure lui plut tout d'abord. Cette dame n'avait point
d'enfant, l'idée lui vint d'enlever celui-ci pour en faire son fils
adoptif; et en effet, le bambin séduit par les douces paroles de la
dame, peut-être affriandé par la vue de quelques bonbons ou gâteaux,
monta dans la voiture qui aussitôt s'éloigna de toute la vitesse des
chevaux. Il fallut que le père averti, pour ravoir son enfant,
poursuivît la dame jusqu'à Tours.
On peut croire cependant que la tendresse du père n'empêchait point de
sa part une assez grande négligence, puisque, bon nombre d'années après,
nous retrouvons encore l'enfant courant seul les rues de la ville où sa
figure intelligente, son air délibéré et surtout la vivacité et
l'à-propos de ses réparties frappèrent un capitaine de cavalerie nommé
Keffer qui, d'après la légende, le prit en croupe, l'amena à Paris, et
le plaça au collége de la Marche dont un sien frère était principal. Des
biographes, dont le témoignage paraît plus vraisemblable, disent que le
capitaine, avant de se charger de l'éducation du bambin, demanda le
consentement des parents qui ne le firent pas attendre. Soit que son
protecteur fût mort, soit qu'il se le fût aliéné, le jeune Guillaume,
ses classes terminées, revint à Pierre-Buffière, assez incertain sur sa
vocation quoiqu'il parût incliner vers la carrière militaire, pourtant
sans grand enthousiasme. Mais son père un jour coupa court à ses
hésitations en disant:
--Tu seras chirurgien.
Et, chose remarquable! comme si la décision paternelle l'eût soudain
éclairé pleinement sur sa vocation, Guillaume ne manifesta plus aucune
incertitude. De retour à Paris, il retrouva, au collége de la Marche, sa
chambre d'écolier, commença et poursuivit ses études médicales avec une
opiniâtre persévérance, s'aidant tout à la fois des livres et des leçons
orales des professeurs en renom, Boyer pour l'anatomie, Vauquelin et
Bouillon-Lagrange pour la chimie. Constamment, à ce qu'on raconte, il
avait à la bouche cette parole: «Que rien n'est tant à redouter pour un
homme que la médiocrité.»
Aussi, aiguillonné sans cesse par cette pensée d'ambition qui, à cette
époque comme plus tard, fut trop, paraît-il, son mobile, il travaillait
avec une ardeur fiévreuse, et lors de la création des écoles de santé
(février 1795), il put se présenter pour l'une des six places de
prosecteurs mises au concours. Il ne vint qu'au quatrième rang; mais
c'était beaucoup déjà pour un adolescent qui comptait dix-huit ans à
peine. Néanmoins il s'indigna contre lui-même, ne se pardonnant point de
n'avoir réussi qu'à demi; aussi nous le voyons redoubler d'efforts, et,
peu d'années après (mars 1801), il était nommé par un vote unanime chef
des travaux anatomiques.
«Maître de cette position indépendante, dit le docteur Malgaigne, il ne
tarda pas à apporter dans le service des dissections une discipline et
une activité jusqu'alors inconnues. En quinze mois, il déposa, dans les
cabinets de l'École, quarante pièces anatomiques relatives à toutes les
parties des systèmes artériel et veineux. Il poursuivait des recherches
d'anatomie normales sur les canaux différents, la rate, etc; il
multipliait les vivisections, etc.» En même temps, il professait un
cours d'anatomie non sans succès quoiqu'il ne pût se dissimuler qu'il
restait inférieur à Bichat et plus tard à Laënnec pour la science
pathologique. Cette conviction sans doute contribua à le lancer dans une
autre direction. Bien que nommé chirurgien de seconde classe à
l'Hôtel-Dieu (1802), il s'était jusqu'alors assez peu occupé de
chirurgie lorsqu'il fut amené par les circonstances à se vouer presque
exclusivement à cette partie si importante de la science médicale.
Devenu par le départ de Giraud, chirurgien-adjoint, il gagna à juste
titre la confiance du chirurgien en chef Pelletan, qui se reposa sur lui
d'une partie importante du service et lui donna ainsi l'occasion de se
produire.
Sa position était déjà assez honorable pour qu'elle lui permît de faire
un mariage avantageux; il épousa Mlle de Sainte-Olive qui lui
apportait en dot au moins 80,000 francs. Mais il se brouillait en même
temps avec Boyer dont il avait demandé la fille, et qui ne lui
pardonnait pas une rupture nullement motivée et aggravée par cette
circonstance fâcheuse qu'elle avait eu lieu le jour même fixé pour la
signature du contrat.
En 1811, Dupuytren obtint, au concours et à l'unanimité des suffrages,
la chaire de médecine opératoire vacante par la mort de Sabatier. En
1815, par la retraite un peu forcée de Pelletan, il se trouva chirurgien
en chef de l'Hôtel-Dieu, et il se promit bien de ne pas la partager. Le
service chirurgical comptait parfois jusqu'à trois cents malades:
c'était un travail d'Hercule qui allait peser sur lui seul, il s'y
dévoua sans réserve. Tous les jours levé régulièrement à cinq heures, il
accomplissait ses visites de 6 à 9 heures, faisait une leçon d'une heure
à l'amphithéâtre, donnait ensuite des consultations aux malades du
dehors, et quittait rarement l'hôpital avant onze heures; enfin, le
soir, il faisait une seconde visite de six à sept heures, et jusqu'en
1825, à peine y manqua-t-il un jour.»
Rallié au gouvernement de la Restauration, il fut, lors de l'assassinat
du duc de Berry, l'un des premiers appelé auprès du blessé. Faut-il
croire à cette anecdote rapportée par quelques biographes et qui serait
une des causes, suivant eux, du peu de faveur dont Dupuytren jouit
auprès du roi Louis XVIII qui, comme on le sait, se piquait de
littérature. Lorsqu'il arriva près du lit de son neveu, le roi dans la
crainte d'être entendu du blessé, dit en latin au chirurgien:
_Superest-ne spes aliqua salutis?_ Reste-t-il quelque chance de salut?
Dupuytren, soit qu'il fût préoccupé, soit qu'il eût en effet oublié tout
à fait la langue de l'ancienne Rome, n'eût pas l'air de comprendre et ce
fut Dubois qui se chargea de la réponse. Aussi, quoique Dupuytren eût
été créé baron au mois d'août, trois années s'écoulèrent avant qu'il fût
nommé chirurgien consultant. J'ai peine à croire, d'ailleurs, que
Dupuytren, pour se concilier de hautes influences, se soit abaissé, lui
si peu dévot alors, jusqu'à ce petit et honteux manége que lui prête un
biographe et qui n'eût été que de la misérable hypocrisie.
Pendant une messe célébrée à la chapelle du château de Saint-Cloud,
Dupuytren laissa tomber avec fracas, au moment de l'élévation, son
volumineux Livre-d'Heures garni d'épais fermoirs. Mme la duchesse
d'Angoulême dit en levant les yeux:
--Voici M. Dupuytren qui perd ses Heures!
--Mais qui ne perd pas son temps! murmura le duc de Maillé.
Le mot est joli, mais ne paraît point réellement avoir été prononcé,
parce que l'occasion n'en fut point donnée par Dupuytren, qui témoigna
d'une façon dure, brutale même, son indignation à la personne qui la
première, d'après ce qu'il croyait, avait mis en circulation cette
petite calomnie. Appelé par cette dame, la duchesse de ***, auprès du
lit de sa fille, gravement malade, il entra dans la chambre sans
paraître même s'apercevoir de la présence de la mère, sans répondre
autrement que par un silence glacial à ses politesses empressées,
examina la malade, fit son ordonnance, et sortit comme il était entré,
en n'ayant pas l'air de voir la maîtresse de la maison dont les regards,
plus encore que les paroles, trahissaient une si terrible anxiété.
Charles X, aussitôt après son avènement, parut empressé de dédommager
Dupuytren des procédés de son frère, et tout d'abord il le nomma son
premier chirurgien. Il usa également de sa haute influence pour écarter
les obstacles qui empêchaient qu'il ne fût reçu à l'Institut où la mort
de Percy laissait une place vacante. Dupuytren, pour qui les biographes
en général se montrent sévères, prouva qu'il comprenait la
reconnaissance et de la façon la plus large; car, après la Révolution de
1830, apprenant que le roi Charles X, dans l'exil, se trouvait à la
veille de manquer d'argent, il lui écrivit spontanément:
«Sire, grâce en partie à vos bienfaits, je possède trois millions, je
vous en offre un, je destine le second à ma fille, et je réserve le
troisième pour mes vieux jours.»
M. Richerand, dans la _Biographie universelle_, nie d'un ton assez aigre
ce trait si honorable pour son confrère: «En remontant à la source de
cette anecdote, dit-il, on s'est bientôt convaincu qu'elle n'avait aucun
fondement: c'était une de ces rumeurs adroitement propagées et qui
n'étaient pas inutiles à sa renommée et à ses succès.»
Pourtant dans sa _Notice_ publiée ultérieurement[80], M. Malgaigne
maintient le fait en s'appuyant du témoignage si considérable de M.
Cruveilhier: «Dupuytren, dit-il, écrivit une lettre ainsi rapportée par
M. Cruveilhier.» Or, on ne voit point que celui-ci ait démenti
l'affirmation. On ne saurait d'ailleurs suspecter Malgaigne de
partialité en faveur de Dupuytren, au contraire, car il dit de lui entre
autres choses: «Pour réaliser ces idées de suprématie qu'il nourrissait
dès sa jeunesse, il sacrifia son repos, sa santé, quelquefois jusqu'à
son orgueil. Toute supériorité naissante lui était importune, et ses
élèves les plus distingués étaient ceux dont il prenait le plus
d'ombrage. Par ses jalousies, par ses noirceurs, il avait fini par
éloigner tous ses amis, tous ses collègues; et comme nul ne se fiait
plus à lui, il en vint à son tour à se méfier de tous. Il vit partout
des ennemis et sous son toit domestique et dans la foule qui se pressait
à ses leçons et dans les journaux qui les répétaient, et dans ceux qui
ne les répétaient pas; et n'ayant personne à qui confier ni ses joies ni
ses peines, il mena vraiment, au comble de la fortune et de la
prospérité, la vie la plus misérable.»
Formidable exemple pour les ambitieux que celui de cet homme en
apparence si favorisé de la fortune, riche à millions; ayant la gloire,
ayant la célébrité plus grande qu'il ne l'avait rêvée, et avec tout cela
malheureux, misérable, comme dit M. Malgaigne qui continue:
«Fier et hautain, il aimait qu'on pliât devant lui-même jusqu'à terre;
et cependant par un contraste étrange, il réservait son estime aux
caractères indépendants, alors même qu'il les écartait de son entourage,
etc.» Il ne se peut guère un jugement plus sévère, et l'on en doit
croire assurément l'écrivain dans ce qu'il dit de favorable à Dupuytren
auquel comme homme, des biographes accordent davantage. Il faut lire à
ce sujet ce que le recueil intitulé: _Portraits et histoire des hommes
utiles_, nous apprend de sa bienveillance, de sa bonté vraiment
singulière pour les enfants malades près desquels il oubliait ses
brusqueries, laissant sa figure d'ordinaire dure, impassible, rigide, se
détendre par le plus paternel des sourires. Au milieu d'eux il oubliait
ses hauteurs, son amer dédain des hommes qui paraît avoir eu sa
principale source dans ce désenchantement résultant de l'expérience, et
aussi et davantage peut-être, dans ce triste scepticisme, dans cette
misérable incrédulité, alors comme aujourd'hui trop peu rare chez des
praticiens même éminents et qui n'en reste pas moins pour nous une
aberration incompréhensible. Car, quoi! ne devraient-ils pas avoir
toujours présente à l'esprit cette magnifique profession de foi de l'un
des plus illustres patriarches de la science, qui, encore armé du
scalpel, devant un cadavre dont le thorax et les flancs étaient ouverts,
après avoir fait en quelque sorte toucher du doigt à ses nombreux élèves
les merveilles de l'organisme, ne pouvait s'empêcher de s'écrier dans un
élan de religieux enthousiasme:
«Ô Éternel, quel hymne je viens de chanter à ta gloire!»
Il ne pensait pas autrement, le savant Ambroise Paré, quand il disait à
propos du duc de Guise, je crois: «Je le pansai, Dieu le guérit.»
On a peine vraiment à comprendre le médecin, le chirurgien, sceptique,
impie, ou seulement indifférent, à moins que ce ne soit par un
prodigieux aveuglement, suite de passions viles, ou de préjugés
grossiers inculqués par cette première et inepte éducation qu'on reçoit
trop souvent dans les colléges, les facultés, les cliniques et qui ne
pouvait qu'être pire à l'époque où Dupuytren commença ses études, et
après les avoir terminées, obtint ses diplômes. L'orgueil, la vanité
aidant, et aussi la dévorante activité de cette vie qui ne permet guère
le repos non plus que la réflexion au médecin en vogue, ses préjugés,
son indifférence ou plutôt son hostilité persistèrent longtemps. Mais
enfin, il vint un jour, il vint une heure, heure à jamais bénie, où
d'autres pensées, des pensées pour lui bien nouvelles, bien inattendues,
tout à coup étonnèrent, inquiétèrent ce grand esprit; des sentiments
qu'il ne connaissait plus, qu'il n'avait jamais connus peut-être, firent
soudain palpiter son coeur et dans des circonstances singulières et
providentielles. Mais le fait a été si admirablement raconté par un
illustre et à jamais regrettable orateur qu'il y aurait présomption à
vouloir refaire ce récit où il semble en quelque sorte s'être surpassé
lui-même. Je me trouve trop heureux de pouvoir le reproduire tout au
long en remettant sous les yeux du lecteur qui m'en saura gré ces pages
incomparables. Mon humble prose ne gagnera pas sans doute à pareil
voisinage, mais qu'importe!
«Notre âge se rappelle encore la célébrité dont jouissait, il y a un
quart de siècle, un homme qui avait porté dans les oeuvres de la
chirurgie une intrépidité d'âme aussi rare que la précision de sa main.
Cet homme, déjà vieux, vit entrer dans son cabinet une figure simple,
grave et douce, qu'il reconnut aisément pour un curé de campagne. Après
l'avoir entendu et examiné quelques instants, il lui dit d'un ton
brusque qui lui était naturel:
»--Monsieur le curé, avec cela on meurt.
»--Monsieur le docteur, répondit le curé, vous eussiez pu me dire la
vérité avec plus de ménagement; car bien qu'avancé dans la vie, il y a
des hommes de mon âge qui craignent de mourir. Mais en quelque manière
qu'elle soit dite, la vérité est toujours précieuse, et je vous remercie
de ne me l'avoir pas cachée.» Puis posant sur la table une pièce de cinq
francs préparée d'avance, il ajouta: «Je suis honteux plus que je ne
puis le dire de si mal témoigner ma reconnaissance à un homme comme
monsieur le docteur Dupuytren: mais je suis pauvre, et il y a bien des
pauvres dans ma paroisse; je retourne mourir au milieu d'eux.»
»Cet accent parvint au coeur de l'homme que le cri de la douleur n'avait
jamais troublé; il se sentit aux prises avec lui-même; et courant après
le vieillard qu'il avait repoussé d'abord, il le rappela du haut de sa
porte et lui offrit son secours. L'opération eut lieu. Elle touchait aux
organes les plus délicats de la vie; elle fut longue et douloureuse.
Mais le patient la supporta avec une sérénité de visage inaltérable, et
comme l'opérateur étonné lui demandait s'il n'avait rien senti:
»--J'ai souffert, répondit-il, mais je pensais à quelque chose qui m'a
fait du bien.
»Il ne voulait pas lui dire: J'ai pensé à Jésus-Christ, mon Maître et
mon Dieu crucifié pour moi; il eût craint de blesser peut-être
l'incroyance de son bienfaiteur, et retenant sa foi sous le voile de la
plus aimable modestie, il lui disait seulement: J'ai pensé à quelque
chose qui m'a fait du bien. À plusieurs mois de là, par un grand jour
d'été, le docteur Dupuytren se trouvait à l'Hôtel-Dieu, entouré de ses
élèves à l'heure de son service. Il vit venir de loin le vieux prêtre,
suant et poudreux, comme un homme qui a fait à pied un long chemin et
tenant à son bras un lourd panier.
»--Monsieur le docteur, lui dit le vieillard, je suis le pauvre curé de
campagne que vous avez opéré et guéri il y a déjà bien des semaines;
jamais je n'ai joui d'une santé plus solide qu'aujourd'hui, et j'ai
voulu vous en donner la preuve en vous apportant moi-même des fruits de
mon jardin que je vous prie d'accepter en souvenir d'une cure
merveilleuse que vous avez faite et d'une bonne action dont Dieu vous
est redevable en ma personne.» «Dupuytren prit la main du vieillard;
c'était la troisième fois que le même homme l'avait ému jusqu'au fond
des entrailles.»
Dès lors, il n'est point douteux que des pensées d'un ordre tout nouveau
préoccupèrent souvent l'illustre docteur encore que son caractère
ombrageux, concentré, ait retenu toujours peut-être sur ses lèvres le
cri de son angoisse intérieure, l'aveu poignant de ses troubles secrets,
de ses doutes, de ses perplexités, qui devaient faire explosion, à la
grande stupeur de beaucoup de ses contemporains, par un acte de foi
solennel autant que sincère. Voici dans quelles circonstances: atteint
d'une pleurésie latente, il ne put douter bientôt, à de certains
symptômes, que son état ne fût des plus graves. «On lui proposa la
ponction; il accepta d'abord, dit M. Malgaigne, et finit par refuser.
»--Que ferai-je de la vie? disait-il, la coupe en a été si amère pour
moi!
»Il se regarda donc mourir, conservant la plénitude de son intelligence
jusqu'au dernier moment. La veille même de sa mort, il se fit lire le
journal:
»--Voulant disait-il, porter là-haut des nouvelles de ce monde. Il
expira le 8 janvier 1835, à trois heures du matin.»
Rien de plus dans le récit du docteur. Mais grâce à Dieu, d'après les
témoignages les plus authentiques, la mort de Dupuytren n'eut point ce
caractère froidement stoïque, sceptique, et les plus précieuses des
consolations ne manquèrent pas à son agonie. Écoutons encore le grand
orateur.
«Enfin, cet homme illustre, le docteur Dupuytren, se trouva lui-même sur
son lit de mort, et du regard dont il avait jugé le péril de tant
d'autres, il connut le sien. Cette heure le trouva ferme; il avait eut
trop de gloire pour regretter la terre et se méprendre sur son néant.
Mais la révélation du peu qu'est la vie ne suffit pas pour éclairer
l'âme sur sa destinée, et peut-être est-elle le plus grave péril de
l'orgueil aux prises avec la mort. Il faut, à ce moment suprême,
reconnaître également la misère et la grandeur de l'homme, et si le
génie peut de lui-même s'élever jusqu'à sentir sa misère, il ne peut pas
en même temps sentir sa grandeur. Ce double secret ne s'unit et ne se
manifeste à la fois que dans une clarté qui vient de plus haut que la
gloire. Dupuytren la vit venir. En roulant dans les replis de sa mémoire
le spectacle des choses auxquelles il avait assisté, parmi tant de
figures qui s'abaissaient sous son dernier regard, il en était une qui
grandissait toujours, et dont la simplicité pleine de grâce lui
rappelait des sentiments qu'il n'avait éprouvés que par elle. Le vieux
curé de campagne était demeuré présent à son âme, et il en recevait,
dans ce vestibule étroit de la mort, une constante et douce apparition.
Messieurs, je ne vous dirai pas le reste: Dupuytren touchait aux abîmes
de la vérité, et pour y descendre vivant, il n'avait plus qu'à tomber
dans les bras d'un ami. C'est le don que Dieu a fait aux hommes depuis
le jour où il leur a tendu les mains du haut de la croix, le don de
recevoir la vie d'une âme qui la possède avant nous et qui la verse dans
la nôtre parce qu'elle nous aime. Dupuytren eut ce bonheur. Au terme
d'une mémorable carrière, il connut qu'il y avait quelque chose de plus
heureux que le succès et de plus grand que la gloire: la certitude
d'avoir un Dieu pour père, une âme capable de le connaître et de
l'aimer, un Rédempteur qui a donné son sang pour nous, et enfin la joie
de mourir éternellement réconcilié avec la vérité, la justice et la
paix. Messieurs, la Providence gouverne le monde, et son premier
ministre vous venez de l'apprendre, c'est la vertu[81].»
Dans un petit volume où vu son titre[82] comme la table des chapitres et
aussi le nom de l'auteur, je ne m'attendais certes pas à rencontrer de
telles pages, j'ai lu tout un récit ayant pour titre: _La mort de
Dupuytren_. Là se trouvent les détails les plus curieux relatifs soit à
la fameuse opération qui sauva la vie au bon curé, soit aux derniers
moments du célèbre chirurgien. Ils offrent, par leur caractère de
précision, un commentaire intéressant qui complète dans ce qu'il a d'un
peu vague, vers la fin, l'admirable récit du père Lacordaire. Aussi
quelques citations ne déplairont pas au lecteur. Voici d'abord ce qui a
trait à l'opération:
«La maladie était un abcès de la glande sous-maxillaire compliqué d'un
anévrisme de l'artère carotide. La plaie était gangrenée en plusieurs
endroits..... Dupuytren taillait et tranchait avec le couteau et les
ciseaux; ses pinces d'acier sondaient le fond de la plaie et ramenaient
des fibres qu'il tordait et qu'il attachait ensuite. Puis la scie enleva
en grinçant des fragments cariés du maxillaire inférieur. Les éponges,
pressées à chaque instant, rendaient le sang qui coulait à flots.
L'opération dura vingt-cinq minutes. L'abbé ne fronça pas le sourcil,
mais il était un peu pâle.
«--Je crois que tout ira bien, lui dit amicalement Dupuytren. Avez-vous
beaucoup souffert?
«--J'ai tâché de penser à autre chose, répondit le prêtre.»
«...Chaque matin, lorsque Dupuytren arrivait, par une étrange infraction
à ses habitudes, il passait les premiers lits et commençait la visite
par son malade favori. Plus tard, lorsque celui-ci put se lever et faire
quelques pas, Dupuytren, la clinique achevée, allait à lui, prenait son
bras sous le sien, et harmonisant son pas avec celui du convalescent,
faisait avec lui un tour de salle. Pour qui connaissait l'insouciante
dureté avec laquelle Dupuytren traitait habituellement ses malades, ce
changement était inexplicable.»
Plus inexplicable ou plus admirable, alors que, quelques pages plus
haut, l'auteur nous dit: «Poussant jusqu'aux dernières limites ses
doctrines de positivisme, Dupuytren s'acharna avec la plus excessive
ténacité contre ce qu'il appelait les utopies spéculatives
(religieuses), chaque fois qu'il trouva à les combattre sous quelque
forme que ce fût. Par degrés son antipathie devint de l'exécration.»
Après avoir raconté les visites du bon curé apportant, chaque année, le
6 mai, jour anniversaire de l'opération, à Dupuytren son petit cadeau:
«son inévitable panier et ses inévitables poires et poulets,» M. Nadar
termine par le récit de la mort du grand chirurgien, récit des plus
émouvants dans sa brièveté:
»L'amélioration n'était qu'apparente et Dupuytren le sentait bien. Il se
voyait mourir et avait compté ses instants. Son caractère devint plus
inexpansif et plus sombre à mesure qu'il approchait du terme fatal...
Tout à coup il appelle M..., son fils adoptif, qui veillait dans un
cabinet voisin.
»--M..., lui dit-il, écrivez au curé de ***, près Nemours, vous savez
l'adresse:
«Mon cher abbé,
»Le docteur a besoin de vous à son tour. Venez vite: peut-être
arriverez-vous trop tard:
»Votre ami,
DUPUYTREN.»
«Le petit curé accourut aussitôt. Il resta longtemps enfermé avec
Dupuytren. Nul ne sait ce que tous deux se dirent; mais quand l'abbé
sortit de la chambre du mourant, ses yeux étaient humides, et sa
physionomie rayonnait d'une douce exaltation. Le lendemain, Dupuytren
appelait auprès de lui l'archevêque de Paris (Mgr de Quelen).
»Le jour de l'enterrement.... l'église Sainte-Eustache eut peine à
contenir le cortége. Après le service, les élèves portèrent à bras le
cercueil jusqu'au cimetière.
«Le petit prêtre suivait le convoi en pleurant.»
L'auteur ajoute assez étrangement, quoique je ne puisse le regretter,
puisque ce langage même donne plus de poids à son témoignage: «Que ceux
qui viennent de lire ces lignes n'y veuillent pas avoir une _intention
dogmatique_ et ne s'occupent pas d'y chercher la pensée de celui qui les
a écrites. Il raconte cette histoire tout simplement comme on la lui a
racontée, sans autre dessein de persuader ou d'instruire (et quel mal à
cela, honnête Nadar?), parce que c'est une histoire vraie et qu'elle se
rattache à un grand nom.»
À la bonne heure, et nous en remercions l'historien fidèle, malgré cette
réflexion dernière qui pourrait bien, fût-ce à l'insu de l'auteur, avoir
été soufflée par le respect humain. Quoi qu'il en soit, voilà certes un
mémorable exemple et que feront bien de méditer, non pas seulement les
jeunes étudiants, ceux qu'on appelle d'un autre nom dont je m'abstiens
parce qu'il ressemble à une injure; mais aussi, mais surtout certains de
leurs professeurs, de leurs maîtres, docteurs plus ou moins célèbres,
qui, trop oublieux des plus sacrés devoirs, compromettent l'honneur de
leur profession, laquelle est aussi un sacerdoce, par des prédications
honteuses, sceptiques, matérialistes, athées, alors que de leurs chaires
il ne devrait tomber que de graves, disons mieux, de religieuses
paroles, «des hymnes à la gloire de l'Éternel.»
[80] _Biographie nouvelle_, 1858.
[81] Lacordaire: _Conférences de Notre-Dame_.
[82] _Quand j'étais étudiant_: in-18, par Nadar.