Quelques mots encore sur Mathieu de Dombasle écrivain. Son style facile
et courant, qui se préoccupe moins de l'élégance que de la netteté, dit
bien ce qu'il veut dire et ne manque point d'agrément dans sa
simplicité qui le rend intelligible au lecteur le moins lettré. Ces
qualités recommandent le _Calendrier du Bon Cultivateur_, paru pour la
première fois en 1821 et que Mathieu de Dombasle affectionnait
particulièrement: «C'était sa première publication agricole, dit
l'éditeur de la huitième édition; puis il avait trop de foi dans le bon
sens des masses pour n'être pas flatté et frappé en même temps du succès
d'un livre qui, sans prôneurs, sans aucun patronage, s'était en moins de
vingt ans répandu au nombre de plus de vingt mille exemplaires.» _Le
Calendrier du Bon Cultivateur_ forme un gros volume in-12 de plus de 600
pages, rempli d'excellents conseils, d'instructions pratiques, disposées
avec méthode et dans l'ordre des saisons, ou mieux des douze mois de
l'année. Le livre se termine par une sorte de récit en plusieurs
chapitres, ayant pour titre: _La richesse du cultivateur_ ou _les
secrets de Jean Benoit_, et dont nous détacherons quelques passages pour
faire connaître la manière de l'auteur. L'histoire de Benoit se lit avec
un vif intérêt quoique ne rappelant en rien le roman ou la nouvelle,
témoin la façon dont l'auteur raconte le mariage de son héros:
«Benoit avait le projet de visiter l'Angleterre parce qu'il avait
entendu dire que plusieurs parties de ce royaume sont cultivées avec une
grande perfection; mais ayant fait connaissance d'une fille qui était en
service chez le même maître que lui, il se détermina à l'épouser. Cette
fille venait d'hériter d'un de ses oncles qui lui avait laissé une
maison et quelques terres, dans un village du pays de Hanovre. Ils
partirent ensemble pour aller cultiver leur petit bien..... Comme la
femme de Benoit était forte et aussi laborieuse que lui presque, tout
cela fut labouré à la bêche et biné de leurs propres mains.»
Voilà qui est simple et primitif. Quoiqu'il en soit, à la fin de
l'année, grâce à la vente du lait et du beurre, des grains et des
fruits, il restait à l'ami Benoit un bénéfice net de 800 francs. «Il
aurait bien pu employer cet argent à acheter des terres, car il y en
avait alors à vendre à très bon marché et qui lui auraient bien convenu;
mais il s'en garda bien parce qu'il s'était imposé la loi de ne jamais
acheter de terres que lorsque celles qu'il avait seraient parfaitement
amendées, et lorsqu'il aurait du fumier en abondance pour en amender de
nouvelles; il savait bien qu'un jour (arpent) de terre bien amendé en
vaut deux, et que les terres sans fumier ne paient pas les frais de
culture.»
Benoit employa ses 800 francs à agrandir son étable ce qui lui permit de
doubler le nombre de ses vaches et la quantité de ses produits. Bref, au
bout de quatre années, il lui fallait une charrue et même deux pour
labourer ses terres. Au bout de vingt années, Benoit était devenu
presque riche; mais, comme il arrive si souvent dans le monde, en même
temps que la fortune le malheur venait frapper à sa porte.
Successivement il perdit sa femme et deux enfants déjà grands, sa joie
et sa consolation. «Accablé de tous ces malheurs, le pays où il les
avait éprouvés lui devint insupportable; il se détermina à vendre tout
ce qu'il avait et à revenir dans son pays natal, pour achever ses jours
dans la société de quelques parents qu'il y avait laissés.
«Il y a maintenant quatre ans que Benoit revenu en France, s'est fixé à
R.....[79] où il est né; il y a acheté une jolie petite maison et un
vaste jardin qu'il cultive lui-même, car il lui serait impossible de
demeurer oisif. J'habite dans le voisinage de ce brave homme, et jamais
je n'éprouve plus de plaisir que lorsque je m'entretiens avec lui.»
On n'en doute pas d'après le portrait que l'auteur nous fait du digne
homme qu'il est difficile de ne pas croire peint d'après nature. Ne
serait-ce pas Mathieu de Dombasle qui s'est ainsi _pourtrait_ lui-même à
son insu dans cette honnête homme si sympathique? «Benoit a aujourd'hui
soixante-quatre ans; mais il jouit d'une santé parfaite qu'il doit à une
vie constamment laborieuse; à peine ses cheveux sont-ils gris et il
conserve une vivacité qui ferait croire qu'il n'a que vingt ans. C'est
un petit homme assez maigre, mais dont la physionomie est remarquable
par le feu du génie qui étincelle dans ses yeux, et par un air de
franchise qui prévient en sa faveur aussitôt qu'on le voit. Il a
conservé toute la simplicité du costume et des moeurs des cultivateurs du
pays qu'il a habité si longtemps; mais dans ses vêtements, dans son
ameublement, dans toute son habitation, respire la propreté la plus
soignée.
«Il parle très peu lorsqu'il se trouve avec des étrangers; mais dans ses
entretiens avec les hommes qu'il voit habituellement, il devient très
communicatif. On voit surtout qu'il éprouve un vif plaisir à parler
d'agriculture: alors il parle beaucoup et longtemps. Cependant on ne se
lasse pas de l'entendre, parce qu'il sait beaucoup, qu'il ne parle que
de ce qu'il sait bien, et que toutes ses paroles portent le caractère de
ce bon sens naturel et de ce jugement exquis et sûr qui ont dirigé
toutes les actions de sa vie.»
Aussi, que de progrès réalisés dans tout le voisinage, au point de vue
agricole, par la seule influence de sa parole et de son exemple! Mais ce
n'est pas de ses conseils seulement qu'il est prodigue: «Il donne
beaucoup à ses parents et même à quelques étrangers, mais c'est à la
condition qu'ils soient actifs, laborieux et probes; les paresseux et
les négligents ne sont pas bien venus près de lui: il dit souvent qu'il
ne peut mieux faire que d'imiter la Providence qui ne distribue ses dons
qu'à ceux qui s'en rendent dignes par le travail.
Aide-toi et le Ciel t'aidera.
«Des malheurs survenus à un homme industrieux et rangé, sont un titre
qui donne des droits certains à sa générosité. C'est ainsi qu'il a sauvé
d'une ruine complète un père de famille de son voisinage qui avait
éprouvé des pertes énormes dans les invasions.... Benoit le connaissait
à peine, mais il a un tact sûr pour juger les hommes; il n'hésita pas à
lui avancer une forte somme, et il n'a pas lieu de s'en repentir; car la
plus grande partie lui est déjà remboursée, et l'état prospère qu'ont
repris les affaires de l'homme qu'il a ainsi aidé est un gage certain
pour ce qui lui reste dû. Il s'est acquis un ami qui ne peut parler de
lui sans verser des larmes d'attendrissement.»
J'ai réservé pour la fin un dernier trait qui achève le portrait: «du
brave homme» et qui prouve que Mathieu de Dombasle n'avait jamais oublié
les leçons de ses anciens et vénérables maîtres. «Benoit a habité trente
ans un pays où le culte catholique n'est pas exercé, et où il n'existe
pas de pasteur; cependant il n'a rien perdu de son attachement à la
religion, et par sa piété franche et douce, il est aujourd'hui le modèle
du canton.»
Faut-il s'étonner ensuite que l'ami Benoit ait conquis à l'auteur tant
de sympathies dont témoignent les lettres en fort grand nombre qu'il
reçut après la publication de son livre? Entre ces lettres dont beaucoup
expriment, avec une affectueuse reconnaissance et parfois une éloquente
naïveté, les sentiments dont étaient pénétrés les signataires, je
n'aurais que l'embarras du choix. Je me bornerai à une seule citation,
tirée d'une lettre datée du 24 mai 1827 et curieuse autant que touchante
dans sa simplicité pleine de bonhomie:
«J'ai lu avec beaucoup de plaisir les secrets de votre ami, J.-N.
Benoit. Je désirerais bien l'avoir avec moi, pour quelque temps, dans
une propriété que j'exploite à un quart d'heure de cette ville, dans une
position des plus agréables, où nous ferions quelque chose de beau; le
terrain y est très facile. Aimant l'agriculture autant que vous pouvez
l'aimer, ainsi que M. Benoit, je désirerais beaucoup être aidé d'un
homme entendu tel que lui, je vous prie de lui en faire part et de me
dire ce qu'il en pense.»
Pour qu'on pût s'y tromper ainsi certes l'ingénieuse fiction devait
s'inspirer beaucoup de la réalité? Mais quel bon sourire dut illuminer
la figure de Mathieu de Dombasle quand il lut cette épitre qui
témoignait d'une confiance si ingénue et de cette naïve crédulité?
[76] Année 1844.
[77] Leclerc-Thouin.--_Notice._
[78] _Notice biographique_, par M. Thouin.
[79] Roville.