II

Loin de perdre courage cependant, il envisagea froidement le désastre

dans toute son étendue et confiant dans les ressources qu'il sentait en

lui-même et surtout dans les résultats d'un travail intelligent et

persévérant, il n'hésita pas, quoique déjà plus jeune (il avait alors

trente-huit ans) à recommencer une nouvelle carrière; son penchant comme

le bonheur des circonstances le poussèrent, cette fois, exclusivement

vers l'agriculture. Un de ses voisins, M. Bertier, riche propriétaire,

avait depuis longtemps le désir de transformer sa terre de Roville en

école d'agriculture, genre d'établissement qui manquait en France

quoique des fermes ouvertes à l'instruction publique existassent déjà

dans presque toutes les contrées de l'Europe. M. Bertier sut apprécier

Dombasle à sa valeur, et en homme éclairé, en véritable ami de

l'agriculture, il proposa un bail à long terme, conçu sur les bases les

plus larges, et qui, tout en assurant l'amélioration foncière,

garantissait au fermier un intérêt convenable de ses avances et une

juste rémunération de ses travaux. Il fournissait de plus pour

l'exploitation une part importante du capital complété par d'autres

actionnaires qui, réunis en assemblée générale, le 1er septembre,

arrêtèrent la nouvelle destination de Roville et nommèrent directeur

Mathieu de Dombasle. Celui-ci vint trois mois après, le 4 décembre,

s'installer à la ferme, et il travailla dès lors sans relâche à lui

acquérir cette célébrité européenne qui a tant contribué, pendant vingt

ans, à appeler l'attention publique sur l'agriculture et à propager ses

progrès.»

La ferme de Roville comptait environ 200 hectares. Malgré la médiocrité

du sol, le nouveau fermier sut, au bout de peu d'années, en obtenir

d'admirables récoltes, en céréales, maïs, pommes de terre, betteraves,

carottes; Mathieu Dombasle en outre améliora la fabrication des

instruments aratoires, inventa une charrue qui porte son nom, et livra

un grand nombre de ces instruments perfectionnés à l'agriculture. Mais

ce qui surtout fit de Roville un établissement important c'est qu'il

devint une excellente école d'agriculture où des jeunes gens, envoyés

par leurs parents ou par les conseils généraux, se mettaient rapidement

en état de diriger eux-mêmes une grande exploitation, grâce à l'habile

enseignement du maître.

«La pratique du chef d'exploitation, disait souvent Mathieu de

Dombasle, est tout intellectuelle quoiqu'elle ait pour objet la

direction des opérations manuelles. Connaître et prévenir l'effet de ces

opérations, les combiner entre elles et les modifier selon les

circonstances, voilà en quoi elle consiste véritablement et voilà

pourquoi il s'efforçait de placer les jeunes gens en contact aussi

immédiat que possible avec toutes les opérations agricoles, de leur

faire suivre en un mot un véritable cours de clinique agricole[77].»

Sans nier, et bien au contraire l'utilité de l'instruction puisée dans

les livres, Mathieu de Dombasle la déclarait, seule, tout à fait

insuffisante. Il comparait avec raison le cultivateur riche seulement en

connaissances puisées dans de bons ouvrages à l'homme qui aurait suivi

d'excellentes études médicales dans les cours publics, mais qui n'aurait

jamais fait sur le corps humain l'application de ces études, et il

montrait l'embarras de l'un et de l'autre lorsque, pour la première

fois, ils se trouvaient près du lit d'un malade et devant un champ à

cultiver.»

En 1831, le roi Louis-Philippe, préoccupé de popularité, fit une visite

à la ferme de Roville, et témoigna vivement de sa satisfaction au

directeur. Dans la même année, l'illustre agronome fut nommé membre de

la Légion-d'Honneur, en même temps que le ministre allouait à Roville

une assez forte subvention annuelle pour la création de dix bourses de

300 francs chacune, et pour le traitement des professeurs. De ceux-ci

Mathieu de Dombasle, pas n'est besoin de le dire, était le premier

quoique son enseignement, essentiellement pratique, n'empruntât rien à

la forme oratoire.

«Cet homme d'une activité, d'une netteté d'esprit si remarquables, cet

homme doué d'une si grande énergie pour le travail, était d'une faible

constitution et d'une santé débile. Habituellement silencieux, parfois

presque taciturne, il conserva jusqu'à ses dernières années, en présence

d'un certain nombre d'auditeurs, une timidité dont il avouait que son

amour-propre eut plus d'une fois à souffrir, et qui le tourmentait

encore à Roville au milieu de ses élèves. Ce n'est que dans l'isolement

du cabinet qu'il retrouvait toute la liberté de sa pensée. Là, le

travail lui devenait si facile, qu'il avait dès longtemps perdu

l'habitude d'écrire. Il dictait sans que presque jamais une rature vînt

modifier le premier jet de sa phrase ou interrompre le facile

enchaînement de ses idées[78].»

Aussi le nombre de ses écrits est considérable. En outre des _Annales de

Roville_, publication périodique qui compte 9 volumes in-8º--1824--1837,

il a fait paraître un grand nombre de brochures sur les questions à

l'ordre du jour: _De la production des chevaux en France; Faits et

observations sur la fabrication du sucre de betterave_; etc., etc. Le

_Calendrier du Bon Cultivateur_, paru en 1821, eut du vivant de l'auteur

sept éditions.

À l'expiration de son bail, Mathieu de Dombasle, heureux de la

très-modeste aisance qu'il avait su reconquérir (sa fortune ne s'élevait

pas à plus de 110,000 francs), vint s'établir à Nancy, sa ville natale,

où il comptait de nombreux amis. «Désormais, dit M. Leclerc-Thouin, il

allait pouvoir s'occuper tout à loisir de la rédaction de son _Traité

général d'Agriculture_, depuis longtemps déjà l'objet de ses méditations

et de ses veilles, lorsque tout à coup la nouvelle de sa mort se

répandit au milieu de la stupeur générale. Le 19 décembre 1843, il fut

atteint d'une toux en apparence catharrale; jusqu'au samedi 23, bien

qu'il prît quelques médicaments, il n'interrompit en rien ses

occupations ordinaires; mais pendant la nuit, il tomba dans un état de

faiblesse qui ne lui permit plus de se livrer à aucun travail d'esprit.

Le mercredi 27, à midi, ses facultés intellectuelles et morales

s'obscurcirent, et avant trois heures il succomba aux suites d'une

affection de coeur qui amena, sans agonie et sans souffrance, une mort

que personne n'avait pu juger sitôt prochaine.»

La ville toute entière fut dans le deuil. Une souscription s'ouvrit pour

élever à l'illustre agronome une statue que l'on voit maintenant sur la

place dite de _Mathieu de Dombasle_. Cette statue est en bronze fondue

d'après un modèle dû à David d'Angers. Le célèbre agronome est

représenté tenant la plume d'une main, de l'autre, la liste de ses

principaux ouvrages. À ses pieds se trouve la charrue qui porte son nom.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 65 / 84 题