JOUBERT.

Un homme qui n'est pas moins illustre qu'Olivier de Serres et auquel

notre patrie ne doit pas moins de reconnaissance pour les services

immenses qu'il a rendus à l'agriculture, c'est notre contemporain,

Mathieu de Dombasle. Nous regrettions pour le premier l'absence de

documents qui permissent d'écrire avec détails sa biographie; et le même

regret nous pourrions l'exprimer à propos de Mathieu de Dombasle dont la

vie s'est écoulée presque sous nos yeux. Cette vie pourtant offre un

intérêt sérieux, quoique peu accidentée, peu remplie d'évènements dans

sa plus importante période, tout entière absorbée par un travail dont

l'austère régularité avait quelque chose de monastique.

L'ordre parfait que M. de Dombasle avait su établir dans la répartition

de son temps, le pouvoir sans bornes qu'il exerçait sur lui-même et la

rigoureuse attention qu'il mettait à éviter toute cause de distraction

lui permettaient de suffire à tout. «Pendant un séjour de vingt ans

qu'il passa à Roville, écrivait M. Jules Rieffel, un de ses élèves,

directeur de l'institut de Grand-Jouan, il ne fit peut-être pas vingt

absences, et, chose admirable, durant cette longue période, sa vie fut

réglée, au point de vue du travail, comme on voit les heures distribuées

pour la prière dans une communauté de religieux. Cette présence

continuelle, cette régularité qu'il avait su s'imposer à lui-même, avant

de l'exiger des autres, ne furent pas certainement la moindre cause de

ses succès et l'exemple le moins salutaire qu'il donna aux élèves dont

la France est aujourd'hui redevable à l'école de Roville.»

C'est ainsi que Mathieu de Dombasle, tout en veillant avec tant de

sollicitude aux moindres détails de son exploitation devenue la première

ferme modèle, en même temps, qu'il initiait ses nombreux élèves à la

science agronomique, plus pratique encore que théorique, pouvait suffire

aux exigences de son immense correspondance. Après sa mort, on trouva

_vingt-et-un_ cartons remplis des lettres adressées de tous les points

de la France à Mathieu de Dombasle par des agriculteurs heureux de

compter au nombre de ses disciples; _quarante-et-un_ cahiers, chacun

d'au moins 150 pages, renfermaient la copie des réponses à ces lettres

comme à celles de tant d'illustres étrangers avec lesquels le fermier de

Roville était en relations habituelles: Sir John Sinclair, le célèbre

fondateur du bureau d'agriculture de Londres; Thaër, si cher à la

Prusse, ou plutôt à l'Allemagne, et dont les travaux se lièrent si

intimement en France aux premiers progrès de l'école moderne; le

vénérable de Fellenberg, le baron de Woght et vingt autres.

Mais comment Mathieu de Dombasle avait-il été amené à s'occuper

exclusivement d'agriculture? Peut-être avant de parler de Roville, il

eût été utile de donner à ce sujet quelques détails puisés surtout dans

l'excellente _Notice biographique_, de M. Leclerc-Thouin, lue à la

séance publique de la Société royale et centrale d'Agriculture, du 14

avril 1844 et publiée dans le recueil de la dite Société[76].

Ce document, très-complet pour ce qui a trait aux travaux de

l'agriculteur, nous donne moins de détails sur l'homme, dont la vie,

dans sa plus grande partie, s'écoula, comme nous l'avons dit, paisible

et uniforme, et sauf au début ne connut guère les péripéties

dramatiques.

Christophe Joseph Alexandre Mathieu de Dombasle naquit à Nancy, le 26

février 1777. Sa famille, anoblie par le duc Léopold, était une des plus

honorables de l'ancienne Lorraine. Après avoir fait ses premières études

sous les yeux de ses parents, il entra, vers l'âge de douze ans, au

collége de Saint-Symphorien, de Metz, dirigé par les bénédictins. Ces

maîtres, zélés non moins qu'intelligents, constatèrent chez leur élève,

avec des habitudes singulières de méditation et de réflexion, une ardeur

pour le travail qu'il aurait fallu presque contenir. Aussi les progrès

de l'adolescent furent rapides et donnaient les plus grandes espérances

lorsque par malheur la Révolution, en chassant les moines de leurs

couvents et fermant tous les établissements d'instruction publique, vint

arracher le jeune Dombasle à ses études. Revenu dans la maison

paternelle, et livré à peu près à lui-même, il partageait son temps

entre la culture des beaux-arts, musique, dessin, gravure, et la chasse

qu'il aimait de passion. Néanmoins un matin il quitta généreusement tout

cela lorsque pour la patrie sonna l'heure des grands périls et que

l'étranger envahit la France. Quoiqu'il n'eût pas eu beaucoup à se louer

de la Révolution qui lui avait enlevé le titre de grand maître des eaux

et forêts, héréditaire dans sa famille, le jeune Dombasle n'hésita pas à

s'enrôler comme volontaire et combattit, pendant plusieurs mois en cette

qualité, sous les drapeaux de la République. Mais une affection nerveuse

dont il fut atteint sans doute à la suite de ses fatigues, et que la

petite vérole vint cruellement compliquer, mit sa vie en péril. Lorsque

enfin, convalescent, il put quitter l'hôpital, son état de santé était

tel que les médecins jugèrent qu'il lui fallait, pour longtemps ou même

pour toujours, renoncer au rude métier du soldat et lui délivrèrent son

congé.

«Cette double circonstance, dit M. Leclerc-Thouin, décida du reste de sa

vie, car ce fut alors que s'accrurent chez lui les goûts d'application

studieuse et que les facultés intellectuelles prirent, aux dépens de

l'agilité et de la force du corps, un développement nouveau. Aux études

littéraires, il joignit celles des sciences... La chimie avait surtout

appelé son attention... Après avoir abandonné quelques spéculations

commerciales peu en harmonie avec ses goûts, il lui dut de pouvoir

s'adonner sérieusement à la fabrication du sucre de betterave, et, à

cette occasion se livrer à la pratique de l'agriculture qui avait

toujours eu pour lui un vif attrait.»

Mais au moment même où, sa fabrique, de plus en plus prospère, il

commençait à recueillir le fruit de ses efforts, arrivèrent les

évènements de 1814. L'invasion russe et la libre introduction des sucres

coloniaux, en faisant une concurrence écrasante à ses produits, lui

enlevèrent la majeure partie des capitaux considérables qu'il avait

versés dans ses usines. Mathieu de Dombasle se trouvait ruiné, mais

ruiné si complètement qu'à la mort de son père, il fut obligé

d'abandonner la portion de bien qui lui revenait à ses frères et soeurs,

tout en restant débiteur envers eux d'une somme assez forte qu'il ne put

acquitter que longtemps après.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 64 / 84 题