II

Quels étaient ces casuistes? Je ne sais, mais je doute un peu qu'il s'en

soit trouvé de tels, car, quoique le théâtre de Corneille, relativement

à ce qui avait précédé et souvent a suivi, puisse paraître épuré, on

doit reconnaître, qu'à part quelques exceptions, la morale en est tout

humaine, toute mondaine. C'est là même un phénomène qui frappe dans

l'oeuvre du grand tragique; chrétien zélé, comme il se montrait dans la

pratique de la vie, on s'étonne que l'esprit du christianisme se

trahisse si peu d'ordinaire dans ses oeuvres «dramatiques.» Sa vertu

c'est la vertu romaine, celle des beaux temps de la république

assurément, et telle qu'un Cincinnatus, un Fabius, un Scipion,

l'imaginaient et la glorifiaient par la parole et par l'exemple, mais de

Corneille, nourri de l'_Évangile_ et de l'_Imitation_, ne pouvait-on pas

attendre davantage? On souhaiterait que le grand poète fût tout à la

fois _plus national et plus chrétien_. National, tel regret qu'on en

ait, il faut bien le reconnaître, il ne l'est pas du tout. Par suite des

préjugés du temps, résultant d'une éducation plutôt romaine que

française, plutôt républicaine que monarchique, l'idée ne lui vint même

pas de traiter un sujet tiré de nos vieilles et glorieuses annales,

emprunté à nos précieuses chroniques qu'on ne lisait guère à cette

époque. La coalition des pédants, donnant la main aux précieuses,

permettait bien encore que le poète, en se conformant aux prétendues

règles inventées par Aristote, mît sur la scène un sujet tiré de

l'histoire espagnole, mais un sujet puisé dans notre propre histoire,

cela eût paru singulier, extravagant. Corneille, si en avant de son

siècle par son génie, plutôt que de lutter, afin d'imposer sa volonté,

préféra subir le joug, passer sous les fourches caudines, et, malgré le

succès du _Cid_, importuné des clameurs opiniâtres de ses adversaires,

et du _tolle_ «de la docte cabale d'Aristote,» il abandonna la veine

féconde qu'il avait fait soudainement jaillir, pour se vouer presque

exclusivement à la tragédie rétrospective dont l'histoire romaine

faisait tous les frais.

Hâtons-nous de dire que, ce système admis, il en a tiré tout le parti

possible; il ne saurait y avoir qu'un cri sur la vigueur et la puissance

de ses conceptions, le pathétique de certaines scènes, l'étonnante

vérité dans les moeurs et le dialogue, la grandeur des caractères et cet

art de ressusciter en quelque sorte les personnages les plus illustres

de l'histoire qui parlent aussi bien et mieux qu'ils n'ont dû parler. On

ne s'étonne donc pas de ce cri d'admiration échappé à Turenne pendant

une représentation de _Sertorius_:

«Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?»

Aussi, jugeant au point de vue de l'art, on ne peut qu'applaudir La

Bruyère quand il dit:

«Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle; il a pour

lors un caractère original et inimitable, mais il est inégal. Ses

premières comédies sont sèches, languissantes et ne laissaient pas

espérer qu'il dût aller si loin; comme ses dernières pièces font qu'on

s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut.... Ce qu'il y a en lui de plus

éminent c'est l'esprit qu'il avait sublime, auquel il a été redevable

de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la

conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardé contre les règles

des anciens, et enfin de ses dénouements; car il ne s'est pas toujours

assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité; il a aimé, au

contraire, à charger la scène d'évènements dont il est presque toujours

sorti avec succès: admirable surtout par l'extrême variété et le peu de

rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes

qu'il a composés, etc.»

Racine, juge des plus compétents, et qu'on aime à voir rendre si

pleinement justice à son illustre rival, a dit mieux encore: «Dans cette

enfance, ou pour mieux dire, dans ce chaos du poème dramatique parmi

nous, votre illustre frère[70], après avoir quelque temps cherché le bon

chemin, et lutté, si j'ose ainsi dire, contre le mauvais goût du siècle;

enfin, inspiré d'un génie extraordinaire, et aidé de la lecture des

anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de

toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable... À

dire le vrai, où trouve-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de

grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le

jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets?

Quelle véhémence dans les passions! Quelle gravité dans les sentiments!

Quelle dignité et en même temps quelle prodigieuse variété dans les

caractères! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations

nous a-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours

uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne ressemblant les uns aux autres?

Parmi tout cela une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres

du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser

quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du

comique, où il est encore inimitable. Enfin ce qui lui est surtout

particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend,

qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on peut lui en reprocher

quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres: personnage

véritablement admirable et né pour la gloire de son pays.... La France

se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois,

a fleuri le plus grand de ses poètes....»

Ainsi s'exprime l'auteur de _Britannicus_, à la vérité dans un discours

académique et qui ne permettait guère que l'éloge, outre que, dans la

bouche de Racine, on eût trouvé déplacées les réserves que le moraliste,

après une large part faite à la louange, ne craint pas d'accentuer en

ces termes: «Dans quelques-unes de ses meilleures pièces il y a des

fautes inexcusables contre les moeurs; un style de déclamateur qui arrête

l'action et la fait languir; des négligences dans les vers et dans

l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme.»

La Bruyère, ce que je ne crois pas, aurait tort de parler ainsi et

Racine n'eût pas exagéré quelque peu dans la louange que notre première

observation ne nous paraîtrait que mieux fondée. Ce sera pour nous un

sujet d'éternel regret que l'impérissable génie de Corneille ne soit

guère exercé que sur des sujets en quelque sorte posthumes et d'un

intérêt purement rétrospectif. Il ne connaissait pas Shakespeare, mais

il avait étudié Calderon, comment la pensée de faire comme celui-ci ne

lui fut-elle pas suggérée par la lecture de ces beaux drames empruntés

par le tragique espagnol aux annales de son pays et qui doivent à cette

circonstance, comme aussi au génie du poète, un intérêt palpitant et en

quelque sorte actuel? Comment les superbes pièces: _El Alcade de

Zalamea_, l'Alcade de Zalamea, _El Sitio de Breda_, le Siége de Bréda,

_El Fenix de Espana_, le Phénix de l'Espagne, etc, et d'autres, quoique

d'ailleurs mêlant trop la fantaisie à l'histoire, ne portèrent-elles

point Corneille à s'inspirer de la muse patriotique? Imaginez quelqu'un

de ces personnages chevaleresques de notre histoire tout autrement

grands et admirables que les héros trop vantés de la Grèce et de Rome,

un saint Louis, un Duguesclin, une Jeanne d'Arc, un Bayard, évoqué par

le génie souverain de Corneille et nous parlant la langue incomparable

des _Horaces_, de _Cinna_, de _Pompée_ ou de _Nicomède_, se pourrait-il

un plus admirable spectacle et comment croire que les applaudissements

auraient manqué à cette glorieuse tentative, faite, (à la vérité bon

nombre d'années après) avec un plein succès par un poète[71] dont le

talent était bien inférieur au génie de Corneille?

Je ne m'étonne pas moins que la connaissance du théâtre espagnol n'ait

pas, au point de vue religieux, profité davantage à Corneille encore que

je ne conteste pas les reproches que méritent parfois ces poètes

catholiques à leur manière et trop à la mode du pays. Cette réserve

faite, je n'en dirai pas moins qu'il faut, par suite des préjugés ayant

cours de son temps, que Corneille connût de Calderon surtout les pièces

dites de _cape_ et _d'épée_, les moins bonnes à notre avis, et n'eut pas

feuilleté même ces drames philosophico-religieux, d'une conception si

originale et d'une inspiration si haute, malgré les impertinences, les

froids bons mots, les lazzis alambiqués et parfois cyniques du

_Gracioso_ qui détonnent avec le reste: La _Vida es un sueno_, la Vie

est un songe, le _Cisma de Inglaterra_, le Schisme d'Angleterre, _El

Magico prodigioso_, le Magicien prodigieux, _Los dos Amantes del cielo_,

les deux Amants du ciel, etc. Parlerai-je de ces fameux: _Autos

sacramentales_ particuliers à l'Espagne, par exemple, la _Cena de

Baltasar_, le Festin de Balthasar, _La primer Flor del Carmélo_, la

première Fleur du Carmel, _La Vina del Senor_, la Vigne du Seigneur etc.

Se peut-il, s'il n'eût pas ignoré ces oeuvres remarquables, que Corneille

n'en fût pas frappé et que, dans l'admiration de cette étonnante poésie,

unie à une si prodigieuse richesse d'invention, s'inspirant de tant de

traits sublimes, répandus à profusion, et évitant les exagérations de la

métaphore et les subtilités du rébus, il n'eût pas multiplié les essais

dans le genre de _Polyeucte_? Qu'on ne m'objecte pas que le poète

écrivait pour le théâtre et qu'il lui fallait consulter le goût du

public, contraire, il le savait, à des tentatives de ce genre? Cette

raison n'en devait pas être une pour Corneille, car un génie de sa

taille, bien loin de subir les exigences du parterre, ne devait prendre

conseil seulement de lui-même, et faire des chefs-d'oeuvre en se

résignant à ne pas les voir applaudis de son vivant, sûr que la

postérité lui rendrait justice et surtout que la récompense ne lui

manquerait pas de la part de Celui qui lui avait prodigué ces dons

merveilleux de l'esprit employés si noblement alors que le poète,

sincèrement chrétien comme on l'a vu, eût mis davantage ses écrits en

harmonie avec sa conduite. «L'usage des sacrements auxquels on l'a

toujours vu porté dit, Thomas Corneille, lui faisait mener une vie

très-régulière et son plus grand soin était d'édifier sa famille par ses

bons exemples. Il récitait tous les jours le bréviaire romain, ce qu'il

a fait sans discontinuer pendant les trente dernières années de sa vie.»

Et pourtant, contradiction étonnante et presque inexplicable, c'est de

cette même époque que M. Taschereau, le dernier historien de Corneille

et très-zélé pour sa gloire, nous dit: «Il ne nous est pas échappé que

l'amour joue un bien plus grand rôle dans ses derniers ouvrages que dans

ceux qui illustrèrent sa carrière. En cela, _il se conformait au goût du

temps_; il cherchait à mettre en oeuvre les moyens de succès qui avaient

si bien réussi à Racine, et dont il avait pu connaître par lui-même la

puissance à la représentation de _Psyché_.»

Cela n'est que trop vrai, et l'on a peine à comprendre que, dans la

partie la plus importante de son oeuvre, à savoir son théâtre, Corneille

se souvienne aussi peu de ce qu'il écrivait excellemment dans la préface

de son poème: _Louanges de la sainte Vierge_: «Si ce coup d'essai ne

déplaît pas, il m'enhardira à donner de temps en temps au public des

ouvrages de cette nature pour _satisfaire_ en quelque sorte

l'_obligation que nous avons tous_ d'employer à la gloire de Dieu du

moins une partie des talents que nous en avons reçus.»

À la bonne heure, et l'on ne saurait mieux dire; mais j'ose penser que

le poète eût pu mieux faire; autrement il faudrait s'en prendre au genre

lui-même et l'on ne devrait plus du tout s'étonner du jugement sévère

porté sur le théâtre par le plus grand nombre des théologiens et des

moralistes. Il nous paraît donc regrettable à tous égards que le grand

Corneille ait autant subi la tyrannique influence de son époque dont le

Misanthrope dit si bien dans sa rude franchise:

Le mauvais goût du siècle en cela me fait peur.

Terrible mauvais goût puisque nous lui devons tant de fadeurs

amoureuses, de tirades à la Céladon qui choquent dans les chefs-d'oeuvre

mêmes du poète lequel n'avait pas besoin de ces mesquins agréments. Son

génie naturellement moral, sain, viril, aurait bien mieux encore mérité

l'éloge que faisait de lui Napoléon à Sainte-Hélène: «La tragédie

échauffe l'âme, élève le coeur, peut et doit créer des héros. Sous ce

rapport peut-être, la France doit à Corneille une partie de ses belles

actions; aussi, messieurs, s'il vivait, je le ferais prince[72].»

[63] _Biographie Universelle._

[64] Sa mère s'appelait Marthe de Pesan.

[65] Au dire des biographes, mais ce que je crois une pure imagination

de leur part.

[66] _Poésies diverses.--Excuse à Ariste._

[67] En tête de _Cinna_.

[68] _Notice_ en tête des _OEuvres de Corneille_.--Édit. in-8º.

[69] Fontenelle. _Notice sur Corneille._

[70] Il s'adressait à Thomas Corneille reçu en remplacement de son

frère.

[71] De Belloy, auteur du _Siége de Calais_.

[72] _Mémorial de Sainte-Hélène_, à la date du 26 février 1816.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 60 / 84 题