LE GÉNÉRAL DESAIX

I

On ne saurait trop, en ce moment, mettre en relief les types de la vertu

militaire exaltée par le patriotisme. Desaix en est un, assurément.

Né le 14 août 1768, à St-Hilaire-d'Ayat (Auvergne), de Gilbert-Antoine

de Veygoux-Desaix et d'Amable de Beaufranchet d'Ayat, il fut mis, dès

l'âge de sept ans, à l'école militaire d'Effiat, dont il devint un des

plus brillants élèves. Aussi, à peine âgé de quinze ans, il entrait

comme sous-lieutenant dans un régiment de Bretagne, où, comme à l'école,

il se fit remarquer par sa conduite, qui lui fit donner par ses

camarades le surnom de _Caton_ ou le _sage_.

Quelques anecdotes à son sujet.

«Desaix, simple aide-de-camp encore, revenait d'une de ces promenades

solitaires qu'il faisait loin des murs de Landau, contemplant la nature

entière et observant avec un goût particulier celui de ses règnes qui a

toujours eu le plus d'attrait pour les âmes douces et paisibles. Tout à

coup, il voit la campagne et ses végétaux couverts de tourbillons de

poussière; il entend des cris et des bruits d'armes. Il court aux lieux

d'où ils partent: c'était un choc, c'était un combat entre une forte

reconnaissance française et trois escadrons autrichiens. Sans armes,

n'ayant qu'une cravache à la main, Desaix se jette au milieu de la

mêlée: il est renversé et fait prisonnier. On le dégage, il recommence à

combattre, et rentre dans Landau avec la reconnaissance victorieuse et

un prisonnier qu'il a fait lui-même[73].»

Devant Strasbourg, ses troupes, attaquées par un ennemi très-supérieur

en nombre, plient et se retirent. Il se jette au-devant d'elles.

--Général, lui crie-t-on, n'avez-vous pas ordonné la retraite?

--Oui, répond Desaix, mais c'est celle de l'ennemi.

À ce cri d'une âme courageuse, et qui ménageait avec tant de délicatesse

la fierté des soldats, ceux-ci, comme dans une manoeuvre d'exercice, se

retournent, fondent sur un ennemi qui se croyait déjà vainqueur et ne

lui laissent pas même la ressource de la fuite.

«Je battrai l'ennemi tant que je serai aimé de mes soldats,» disait

Desaix, et il en était adoré.

«Au passage du Rhin, en l'an V, l'un des premiers il touche la rive

droite du fleuve; et au moment où, avec un petit nombre de soldats, il

arrête, désarme ou renverse les bataillons autrichiens, un coup de

fusil, qu'il a vu ajuster sur lui, lui perce la cuisse et le blesse

grièvement. Cette générosité, qui ne l'abandonne jamais et qui semble le

dominer davantage au milieu des scènes de carnage, lui donne la force

d'aller jusqu'au soldat autrichien qui a tiré le coup et de le déclarer

son prisonnier pour lui sauver la vie: ce n'est qu'alors qu'il fait

connaître sa blessure.»

Bayard, assurément, ou quelque autre héros chrétien, n'aurait pas fait

mieux.

Dans le livre assez récent de M. Martha-Becker, neveu de Desaix[74],

nous trouvons à glaner bien plus encore que dans l'opuscule de Garat.

Quoique appartenant par sa naissance à l'aristocratie, Desaix, dans son

patriotisme intelligent, jugea que c'était pour lui un devoir de ne pas

quitter son régiment, le 46e de ligne, resté, grâce au corps d'officiers

et au bon esprit des soldats, pur de tout excès. Mais, pour tenir à

cette résolution, il lui fallut une certaine force d'âme, car son frère

et plusieurs membres de sa famille se trouvaient dans l'armée de Condé,

et sa mère elle-même, pour laquelle sa vénération était profonde,

s'étonnait qu'il ne les eût point imités. Lors d'un congé qu'il vint

passer près d'elle, au château de Veygoux, ils eurent à ce sujet une

explication:

--J'avais cru, dit Mme de Veygoux à son fils, que vous auriez suivi

vos frères?

--Maman, répondit-il, pouvais-je me séparer de mon régiment quand tous

les officiers y sont demeurés?

--Votre refus d'émigrer vous portera malheur et fera rejaillir une honte

éternelle sur notre famille. Il ne vous reste plus qu'à venir garder nos

troupeaux pendant que vos frères combattront pour la défense du trône.

L'amertume de ce langage, si pénible pour Desaix dans la bouche de sa

mère, avait ébranlé sa conviction, qui était celle du bon sens,

lorsqu'une lettre de son frère, tombée d'aventure entre ses mains, en

lui montrant sous leur vrai jour la situation faite aux émigrés dits

retardataires, raffermit ses résolutions. À la menace faite par une

parente de l'envoi d'une quenouille, présent dont on qualifiait les

gentilshommes restés en France, il répondit: «Je n'émigrerai à aucun

prix, _je ne veux pas servir contre mon pays_; je veux demeurer et

avancer dans l'armée; non, jamais je ne serai émigré.»

Mais, d'ailleurs, il ne dissimulait pas son aversion et son dégoût pour

les violences révolutionnaires, et, après la triste journée du 10 août,

blâmée hautement et courageusement par le général Victor de Broglie,

dont il était aide de camp, Desaix applaudit à la protestation de

celui-ci et le suivit quelque temps dans la retraite. Revenu à l'armée

du Rhin où, dans une seule année (1793), par la désastreuse influence

des commissaires, se succédèrent neuf généraux en chef, Desaix, quoique

dans un poste secondaire, par son infatigable activité, son dévouement

pour le soldat, comme son intrépidité, «était devenu l'âme des combats

et des combinaisons militaires.» Au mois d'août, il fut promu, sur le

champ de bataille même, par les représentants, au grade de général de

brigade, et le 21 octobre, il était nommé général de division. Desaix

comptait vingt-cinq ans à peine. C'est alors qu'il écrit à sa soeur,

restée près de Mme de Veygoux, une lettre admirable qu'on voudrait

pouvoir citer tout entière, mais dont nous détacherons au moins quelques

passages:

«... Je sais combien vous m'êtes attachées, et combien vous désirez

qu'il ne m'arrive pas de malheurs. Je t'assure que vous avez bien tort

de vous tourmenter si fort; je vais toujours très-bien; ma santé est

bonne; ma blessure est entièrement guérie; je n'en attends plus que

quelques autres, pourvu qu'elles soient glorieuses et utiles à mon pays.

Que j'aurai de plaisir, chère petite soeur, à te présenter mes cicatrices

glorieuses! Quand la guerre terrible et effroyable qui ravage et

dévaste, qui sépare les amis, sera enfin terminée, simple, ignoré,

paisible, content d'avoir contribué à rétablir la paix et à repousser

les cruels ennemis, les barbares étrangers qui veulent nous faire la

loi, je viendrai près de toi et nous ne nous séparerons plus; nous

adoucirons la vieillesse de la bonne maman, nous chercherons à la rendre

heureuse...

»Je ne crois pas avoir le plaisir de t'embrasser, cette année encore;

l'hiver approche et la campagne ne finit pas; elle est bien dure. Plains

nos malheureux volontaires couchés à terre, dans la boue jusqu'aux

genoux et fatigués d'un service pénible et continuel. Plains-moi aussi,

chère soeur, je suis élevé à un grade difficile et pénible, que je n'ai

accepté qu'avec le plus grand regret. Je suis général de division et

commande l'avant-garde; c'est bien de l'ouvrage pour ton frère que tu

sais jeune et pas très-expérimenté..... J'espère que la fortune

m'aidera, qu'elle me sourira. Si la victoire me couronnait, j'en

déposerais les couronnes entre les mains de maman, comme autrefois je

lui donnais celles de lierre que méritait mon assiduité au collége. Je

lui suis bien attaché à cette bonne mère; je l'aime au delà de ce qu'on

peut dire. Que je voudrais la savoir contente et heureuse!

«Je suis bien désolé de voir, au milieu de mes richesses, avec les beaux

appartements qu'on m'a donnés, que je ne puisse pas réunir une somme un

peu considérable pour l'aider; elle ne m'a pas encore dit qu'elle en eût

besoin; je crains qu'elle ne me le cache. Tu sais bien que tu as

toujours été la confidente de mon coeur, que je n'ai jamais rien eu de

caché pour toi. Eh bien! dis-moi, avez-vous besoin de quelque chose?

Parle vite, je serai trop heureux de me priver pour vous offrir tout ce

que je possède.»

Se peut-il un plus noble coeur, un plus tendre fils, un meilleur frère?

Grâce au patriotisme des officiers et des soldats, la campagne de 1793,

dont les débuts n'avaient pas été heureux, se termina par des victoires.

Desaix, plus que personne avait contribué à ce résultat. Eh bien! à ce

moment-là même, par suite d'une dénonciation signée de quelques

misérables et partie de l'Auvergne, sa vie fut en péril et il faillit

avoir le sort de Custine, son ancien général. Déjà, par suite de cette

dénonciation calomnieuse, pesait sur lui la menace d'une arrestation,

quand eut lieu la prise d'Haguenau, dont les habitants, aussi bien que

ceux des cantons environnants, se sachant assimilés par la prétendue

justice révolutionnaire aux émigrés, cherchèrent, au nombre de plus de

cinquante mille, leur salut dans la fuite. Desaix recueillit une foule

de ces malheureux dans sa division, refusa de les livrer et favorisa

leur évasion. Nouvelle dénonciation contre lui. Alors la fureur des

révolutionnaires ne connut plus de bornes; malgré les efforts de

Pichegru, et même de Saint-Just, l'ordre d'arrêter Desaix est donné et

les commissaires de la Convention se présentent pour l'exécuter.

Mais soudain un généreux mouvement d'indignation soulève la division

tout entière. Les soldats enlèvent le général, et, le plaçant au milieu

des rangs, lui font un rempart de leurs corps en disant aux

commissaires: «Il ne fallait pas faire la guerre si vous ne vouliez pas

nous laisser le général qui nous a toujours menés à la victoire!» Devant

cette énergique manifestation, les commissaires durent se retirer, et le

général fut sauvé. Mais peu de temps après, Desaix avait à trembler pour

sa mère et sa soeur, incarcérées à Riom comme parentes d'émigrés.

Non-seulement il sollicite sans relâche en leur faveur, mais il pourvoit

à leurs moindres besoins, en envoyant de l'argent au geôlier pour le

sucre et le café. Puis il s'efforce de soutenir ou relever le courage

des prisonnières. «Console-toi, ma bonne et chère soeur, de ta détention

malheureuse! moi-même passionné pour la liberté, passionné pour les

combats, je me suis attendu à être privé du plaisir de jouir de tous

deux.» Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois cependant que Desaix

obtint la mise en liberté des captives qui rentrèrent dans le domaine de

Veygoux dont le séquestre avait été en partie levé.

Après la campagne de 1795, par suite du manque de vivres, si pénible

pour l'armée, qui fit preuve d'une résignation héroïque et d'un

admirable esprit de discipline, Desaix eut la satisfaction de signer une

trêve nécessaire à nos braves soldats, heureux de pouvoir se refaire

dans les cantonnements de l'Alsace et de la Lorraine. Telle était

l'affection des troupes pour le jeune général, que le représentant

Rivaut écrivait à cette époque au Directoire: «Ce sont toujours les

chevaux qui nous manquent. Je vous l'ai dit, si Desaix, qui a habitué

les troupes à le voir partout, avait des chevaux assez pour toujours

aller, les troupes iraient avec lui au diable.»

Pichegru ayant quitté l'armée, Desaix fut chargé par intérim du

commandement en chef. Mais la responsabilité qui pesait sur lui

l'inquiétait; il fut heureux que Moreau vînt pour l'alléger de ce lourd

fardeau, et il reprit avec empressement sa place au second rang. Moreau

eut grandement à s'applaudir de son concours dans cette rude campagne,

qui commença par le passage du Rhin dans les circonstances les plus

difficiles, une marche audacieuse sur Vienne, et se termina par une

retraite forcée et cependant des plus glorieuses pour le général en

chef.

Après l'armistice de Léoben, Desaix, qui s'était pris d'une admiration

enthousiaste pour le général en chef de l'armée d'Italie, demanda et

obtint une mission qui lui permît d'aller lui rendre visite à Milan. Ils

se voyaient pour la première fois, mais tous deux, faits pour se

comprendre et s'apprécier, ils se serrèrent la main comme de vieux

frères d'armes, et au bout de quelques jours, arrivés à cette intimité

d'où résulte la pleine confiance, ils n'avaient plus de secrets l'un

pour l'autre. Bonaparte confia à son ami le projet de l'expédition

d'Égypte, et Desaix ne doutait pas du succès. Lorsqu'après la signature

du traité de Campo-Formio, le Directoire eut nommé Bonaparte général en

chef de l'armée rassemblée sur les côtes de l'Océan, qui prenait le nom

d'armée d'Angleterre, en chargeant provisoirement Desaix de la

commander, celui-ci répondit, heureux de voir son nom associé à celui du

vainqueur d'Italie:

«Il n'est rien que je craigne d'entreprendre sous ses ordres.»

Un mot encore, avant de continuer, sur le voyage de Desaix en Italie. Ce

voyage, il l'avait fait avec un tel bonheur, qu'il en rédigea une espèce

de journal écrit au courant de la plume, et reflétant ses impressions au

jour le jour. En voici quelques-unes. Après une visite à la cathédrale

de Milan, il pénètre dans plusieurs couvents, et ses paroles sont

grandement à noter pour l'époque:

«Pouvais-je ne pas prendre les moines et les bons abbés pour des hommes

du ciel descendus chez les hommes corrompus?»

Dans le cimetière, à la vue des tombeaux fastueux des nobles, il

s'écrie: «Ils ont beau faire, ils ont beau se séparer des autres; après

leur mort, ils n'en sont pas moins oubliés et confondus.»

Desaix a le goût et l'intelligence des oeuvres d'art, et les musées comme

les galeries particulières n'ont pas de visiteur plus enthousiaste.

Après avoir admiré les _Titans_ de Jules Romain, il s'écrie: «On

passerait sa vie à voir les détails, les Titans renversés, écrasés sous

les montagnes, et exprimant la rage, le désespoir, le repentir, le

pardon et la douleur.»

Devant le buste de l'amiral vénitien Angelo Emo, il dit comme par un

soudain pressentiment: «Il mourut après son expédition de Tunis, à la

fleur de l'âge, n'ayant pas encore pu faire assez pour être immortalisé

et avoir la couronne de lauriers.»

Au moment de s'embarquer pour l'Égypte, il s'écria: «Oui, j'en conviens,

c'est l'ambition qui me pousse. Elle est noble cette ambition, celle de

s'exposer au plus grand des dangers, et risquer la gloire acquise pour

en acquérir de nouvelle. On a toujours assez de richesses, on n'a jamais

assez de célébrité.» Et il termine en disant: «qu'il aspire _non à la

gloire des dévastateurs, mais à celle de bienfaiteur des peuples_.»

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 61 / 84 题