I
«Le créateur de l'art dramatique en France, dit Victorin Fabre[63] l'un
des hommes qui ont le plus contribué au développement du génie national,
et le premier dans l'ordre des temps entre les grands écrivains du
siècle de Louis XIV.» En effet, il avait depuis longtemps publié tous
ses chefs-d'oeuvre lorsque, en 1664, Racine fit jouer sa première pièce
(_les Frères ennemis_). Un intervalle de trente-quatre ans sépare le
_Cid d'Andromaque_.
Corneille (Pierre) naquit à Rouen, le 6 juin 1606; son père nommé aussi
Pierre Corneille, était avocat général à la table de Normandie[64] et il
destinait son fils au barreau lorsqu'une aventure racontée par
Fontenelle, mais qu'il me paraît inutile de rappeler, révéla au jeune
homme sa vocation littéraire, et lui inspira sa première comédie,
_Mélite_, jouée non sans succès en 1629. Elle fut suivie de _Clitandre_,
_la Veuve_, _la Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_,
fort bien accueillies par le public qui, par comparaison avec ce qu'on
voyait alors sur la scène, trouvait presque des chefs-d'oeuvre ces
faibles essais d'un talent qui suivait le goût de son siècle avant de le
réformer, ces ébauches informes dans lesquelles déjà cependant se
rencontrent des combinaisons ingénieuses, des vers heureux, des traits
spirituels. Dans _Médée_(1635), malgré l'horreur et l'invraisemblance du
sujet, moins choquant d'ailleurs à l'époque où Corneille écrivait
qu'aujourd'hui, le grand tragique se révèle par quelques passages et
surtout par le fameux vers:
Dans un si grand revers que vous reste-t-il?--Moi!
Quoique ces divers ouvrages ne se lisent plus guère, le succès qu'ils
eurent alors attira l'attention de Richelieu, visant au rôle de Mécène,
et qui volontiers pensionnait des poètes, Bois-Robert, Colletet, Rotrou,
l'Étoile qu'il chargeait de mettre en vers les pièces dont il
fournissait le canevas[65]. Corneille leur fut adjoint, et pour se
concilier ce puissant protecteur, il se résigna, lui aussi, à cette
ennuyeuse besogne. Mais, en honnête homme qu'il était, il y mit de la
conscience, et trouvant, en certains endroits, le scénario donné par
l'éminence, mal combiné, il n'hésita pas à faire les changements
nécessaires dont le cardinal eût dû lui savoir gré. Tout au contraire,
son amour-propre d'auteur fort chatouilleux s'offensa et il fit à
Corneille en termes assez vifs des reproches que le poète ne crut pas
devoir prendre en bonne part, ce qui lui valut une admonestation plus
sévère du haut personnage. «Vous manquez d'esprit de suite,» lui dit-il
entre autres choses, expression qui, à cette époque, signifiait que
Corneille n'était pas suffisamment docile ou servile.
Le poète, qui avait dans le caractère quelque chose de la fierté
romaine, garda le silence; mais le lendemain, prétextant que des
affaires de famille le rappelaient à Rouen, il demanda son congé et
déclara renoncer à sa pension. Le cardinal prit de l'humeur de cette
incartade que les envieux et les flatteurs se plurent à exagérer, et de
là son mécontentement que le succès inattendu du _Cid_ ne fit
qu'exaspérer. Maintenant faut-il, à l'exemple des biographes, qui nous
racontent ces détails, la plupart contestables, faut-il prendre parti
complètement pour Corneille et donner tous les torts au ministre? Non,
sans doute, Corneille déjà disait de lui-même avec la conscience de son
génie:
Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.
Pour me faire admirer, je ne fais point de ligue,
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue.
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
Par leur seule beauté ma plume est estimée:
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée;
Et pense toutefois n'avoir point de rival,
À qui je fasse tort en le traitant d'égal[66].
Il n'eut pas peut-être dans la discussion les ménagements que la
situation commandait et dont plus tard il comprit mieux la nécessité.
Quoiqu'il en soit, retourné à Rouen, il y fit par fortune la
connaissance d'un M. de Châlon, ancien secrétaire de Marie de Médécis,
qui lui dit un jour:
«Monsieur, vos comédies sont pleines d'esprit; mais permettez-moi de
vous le dire, le genre que vous avez embrassé est indigne de vos
talents: vous n'y pouvez acquérir qu'une renommée passagère. Vous
trouverez, chez les Espagnols, des sujets qui, traités dans notre goût
par un esprit tel que le vôtre, produiront de grands effets. Apprenez
leur langue; elle est aisée: j'offre de vous montrer ce que j'en sais.
Nous traduirons d'abord quelque endroits de Guilhen de Castro.»
Corneille accepta et il n'eut qu'à s'en applaudir, car ce fut ainsi
qu'il trouva le sujet du _Cid_ accueilli par une explosion
d'enthousiasme et des transports dont Pélisson se fait l'écho: «Il est
malaisé, dit-il, de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut
reçue de la cour et du public. On ne pouvait se lasser de la voir; on
n'entendait autre chose dans les compagnies; chacun en savait quelques
parties par coeur; on la faisait apprendre aux enfants, et en plusieurs
endroits de la France, il était passé en proverbe de dire: «_Cela est
beau comme le Cid._»
Maintenant faut-il prendre à la lettre les récriminations des biographes
résumées dans ces deux vers de Boileau:
En vain contre le _Cid_ un ministre se ligue,
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
Est-il bien vrai, comme l'affirme M. Victorin Fabre, que ce succès trop
éclatant excita contre l'auteur une des persécutions les plus violentes
dont l'histoire des lettres et des passions qui les déshonorent ait
conservé le souvenir? Rivaux de gloire, amis de cour, tout jette le
masque; un ministre tout puissant s'était ligué contre le _Cid_.
Sans contester que le succès du _Cid_ ait dû provoquer des jalousies,
doit-on voir là le motif unique des critiques dirigées contre la pièce
et en particulier de l'attitude de Richelieu qui n'aurait obéi qu'à une
misérable rancune? Suivant mon habitude de n'accepter que, sous bénéfice
d'inventaire les affirmations des biographes quand elles ne s'appuient
pas sur des faits indiscutables, dans cette circonstance, je me
permettrai de penser autrement qu'eux relativement au cardinal. Il faut
bien le reconnaître aujourd'hui qu'on peut tout dire, le _Cid_, absous
par le succès, n'est pas une pièce irréprochable au point de vue de
l'art non plus que de la morale quoique disent M. Victorin Fabre et
d'autres: «C'était l'un des plus heureux sujets que pût offrir le
théâtre; une intrigue noble et touchante, le combat des passions entre
elles, et du _devoir_ contre les passions; c'était l'art encore inconnu
de disposer, de mouvoir les grands ressorts dramatiques, l'art d'élever
les âmes et de toucher les coeurs; en un mot c'était la vraie tragédie.»
Ce jugement, stéréotypé pour tous les manuels littéraires, ne peut
s'admettre sans réserve. Assurément la pièce du _Cid_ est une conception
des plus dramatiques; on y trouve et en nombre des scènes émouvantes, et
ces admirables dialogues dont le grand Corneille semble avoir gardé le
secret; qui vous enlèvent par la sublime fierté du langage, la force et
la vivacité des reparties jetées dans un alexandrin superbe dont le
moule est d'airain. Ces merveilles de l'art nul homme de sens et de goût
ne les conteste; mais faut-il nier pour cela les longueurs et les
fastidieuses redites de ce rôle inutile et ennuyeux de l'Infante? La
morale de la pièce mérite un blâme plus sévère encore. Qu'est-ce au fond
que ce _devoir_ auquel obéissent les principaux personnages en se
sacrifiant eux et les leurs avec une résolution inexorable? Qu'est-ce
que «_cet honneur_» qui revient à chaque instant sur leurs lèvres?
_L'orgueil_, rien que l'orgueil, un orgueil féroce, qui, foulant aux
pieds toute religion, toute morale, estime le pardon des injures une
suprême lâcheté, et après un soufflet reçu, ne voit que la vengeance, et
prompte, et se juge avili, déshonoré, indigne de vivre si l'affront
n'est pas lavé dans le sang. Ces maximes si profondément
anti-chrétiennes s'étalent dans les plus beaux vers, triomphent partout
dans la pièce qui est, avec la glorification d'une passion amoureuse,
celle plus condamnable du duel, et du duel à outrance:
Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,
Descendait au tombeau tout chargé d'infamie,
Si je n'eusse produit un fils digne de moi,
Digne de son pays et digne de son roi.
Il m'a prêté sa main, _il a tué le comte_,
_Il m'a rendu l'honneur_, il a lavé ma honte.
S'écrie le père de Rodrigue. Or, ne peut-on pas admettre que Richelieu,
cardinal et assez bon théologien, surtout grand homme d'état, ait pris
ombrage de tout cela, lui qui comme ministre, combattait avec tant
d'énergie ce malheureux préjugé, ce crime du duel qui de son temps avait
fait un trop grand nombre de victimes? Quoi d'étonnant à ce qu'il eût
été choqué comme d'une atteinte à l'autorité aussi bien qu'à la religion
de toutes ces fausses et sauvages maximes, débitées au théâtre avec
audace et accueillies par des applaudissements frénétiques, et que tel
fut le principal motif de son irritation à l'endroit du _Cid_, bien
plutôt qu'une mesquine jalousie littéraire.
Cette opinion nous paraît d'autant plus vraisemblable que, tout en
déférant à l'Académie le jugement de la fameuse pièce, il rendait
justice au mérite du poète, et lui continuait ses libéralités que
Corneille «acceptait avec résignation», dit Victorin Fabre, non moins
ingénieux et raffiné dans son interprétation que M. L. J. de la
_Nouvelle Biographie_ qui voit une ironie à peine dissimulée dans la
dédicace si louangeuse des _Horaces_ où Corneille dit à Richelieu:
«C'est de votre Éminence que je tiens tout ce que je suis.... Nous vous
avons deux obligations très signalées, l'une d'avoir ennobli le but de
l'art, l'autre de nous en avoir facilité la connaissance.... J'ai
souvent appris en _deux heures_ (dans ses entretiens avec le cardinal)
ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en _dix ans_; c'est là que
j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du public, ce que j'ai de
réputation, dont je vous suis entièrement redevable.»
Il y avait trop d'honnêteté dans le caractère de Corneille pour qu'on
puisse supposer qu'il ne parlait pas sérieusement, réconcilié de bonne
foi avec le cardinal. Il le louait comme on louait alors dans les
dédicaces, avec peu de discrétion et de mesure, témoin l'épître[67] au
président du parlement de Toulouse, Montauron, comparé à Auguste, un
compliment que le magistrat prit en bonne part et ne crut pas payer trop
cher par un cadeau de 1,000 pistoles au poète, lequel ne s'en trouva
nullement humilié, tout au contraire, car dans les idées du temps, cela
faisait honneur à l'un comme à l'autre.
_Polyeucte_ succéda à _Cinna_ et ne fut pas moins bien accueilli encore
que, dans une lecture faite à l'hôtel de Rambouillet, le cercle des
précieuses eût peu goûté ce sujet chrétien, tant, par suite d'une fausse
éducation, les idées païennes dominaient les esprits les plus cultivés
et ceux-là surtout; car la pièce fut jouée aux applaudissements réitérés
d'un parterre enthousiaste. Après la communication officieuse qui lui
avait été faite par Voiture témoignant de la désapprobation des dames et
messieurs de l'hôtel Rambouillet, Corneille, découragé, aurait retiré sa
pièce s'il n'en eût été empêché par un obscur comédien, La Roque, qui en
jugea mieux que tous les beaux esprits du temps, et là où ils ne
voyaient qu'une déclamation pieuse et ennuyeuse, sut deviner un
chef-d'oeuvre. On peut dire, à la décharge de l'hôtel de Rambouillet,
que, dans _Polyeucte_, où se voient tant d'admirables scènes, tant de
dialogues sublimes, il y avait aussi des choses faites pour déplaire,
par exemple le caractère bas de Félix, le zèle pas toujours éclairé de
Néarque et de Polyeucte, et comme dit Fontenelle, «on pouvait craindre
qu'un homme qui résigne sa femme à son rival ne passât pour un imbécile
plutôt que pour un bon chrétien.» Ce ne fut donc pas peut-être «le
christianisme qui avait extrêmement déplu» mais l'exagération qui
pouvait le montrer sous un jour peu favorable en le rendant odieux ou
ridicule.
Le _Menteur_, la _Suite du Menteur_, et _Rodogune_ furent jouées avec le
même succès que les pièces précédentes de l'auteur. Mais _Théodore_ et
_Don Sanche d'Aragon_ réussirent peu, _Perthrarite_ tomba tout-à-fait,
et ces trois pièces méritaient leur sort. Le public, formé par Corneille
lui-même, en avait bien jugé; mais le poète, on a regret à le dire, ne
sut pas se résigner, aveuglé par la fausse tendresse paternelle.
«Méconnaissant l'intervalle immense qui séparait ses chefs-d'oeuvre d'un
ouvrage si peu digne de lui, dit Villenave[68], il crut voir chanceler
dès lors tout l'édifice de sa gloire. Le sentiment amer de l'injustice
entra dans son âme ardente et la remplit de douleur; il accusa le public
d'inconstance et renonça au théâtre en se plaignant d'avoir «trop
longtemps écrit pour être encore de mode.»
C'est alors que Corneille entreprit la traduction de l'_Imitation de
Jésus Christ_ «travail auquel il fut porté par des pères jésuites de ses
amis et par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie», et qui
l'occupa plusieurs années. Il n'eut pas à le regretter puisque, outre la
satisfaction intime qu'il éprouvait dans une occupation selon son coeur,
le livre eut un succès prodigieux «et le dédommagea en toutes manières
d'avoir quitté le théâtre. Cependant, si j'ose en parler avec une
liberté que je ne devrais peut-être pas me permettre, dit le neveu de
Corneille[69], je ne trouve point dans la traduction le plus grand
charme de l'_Imitation_, je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle
se perd dans la pompe des vers et je crois même qu'absolument la forme
du vers lui est contraire.»
Ce jugement, quoique ratifié par la postérité qui a délaissé
complètement le livre de Corneille dont il s'était fait naguère tant
d'éditions, ce jugement me paraît très-discutable et la traduction de
Corneille se rapproche, beaucoup plus que Fontenelle ne semble le
croire, des mérites de l'original, outre qu'elle a celui d'une grande
fidélité surtout pour une interprétation en vers. Elle n'est point,
selon nous, indigne du grand poète comme le pensent trop de gens qui ne
la connaissent que par ouï-dire, et ne manque ni de simplicité ni
d'onction. Prenons au hasard quelques passages dans les premiers
chapitres:
Vanité d'entasser richesses sur richesses;
Vanité de languir dans la soif des honneurs;
Vanité de choisir pour souverains bonheurs
De la chair et des sens les damnables caresses;
Vanité d'aspirer à voir durer nos jours
Sans nous mettre en souci d'en mieux régler le cours,
D'aimer la longue vie et négliger la bonne,
D'embrasser le présent sans soin de l'avenir,
Et de plus estimer un moment qu'il nous donne
Que l'attente des biens qui ne sauraient finir.
Autre citation:
Souvent l'esprit est faible et les sens indociles,
L'amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi;
Mais bien qu'en général nous soyons tous fragiles,
Tu n'en dois croire aucun si fragile que toi.
La traduction de Corneille ne méritait pas assurément le discrédit dans
lequel elle est tombée après sa mort et que le judicieux Victorin Fabre
la qualifiât si étrangement «un travail malheureux.» Point du tout
malheureux au gré de Corneille qui tira du livre si grand profit pour sa
bourse comme pour sa réputation. On pourrait s'étonner après cela qu'il
soit revenu au théâtre dont, pendant six années, il avait paru
complètement dégoûté, et mieux eût valu qu'il persévérât dans ce
sentiment. Ses nouvelles et nombreuses pièces (_Sertorius_ excepté) ne
font qu'attester l'affaiblissement de son génie qui ne se révèle plus
que par de rares éclairs dans _OEdipe_, la _Toison d'Or,_ _Sophonisbe_,
_Othon_, _Surena_, _Attila_, etc. Si médiocre d'ailleurs que soit cette
dernière pièce Boileau n'est pas à louer d'avoir fait sur elle une
méchante épigramme.
On s'explique d'autant moins l'illusion de Corneille à l'endroit de ses
dernières tragédies que le sens critique ne lui manquait pas comme on
l'a prétendu: «pour démentir une assertion si étrange aux yeux de
quiconque a réfléchi, dit Fabre, sur la marche de l'esprit humain, il
faudrait renvoyer ceux qui persisteraient à y croire aux préfaces de
Corneille et aux examens qu'il a faits de ses pièces.» Mais comme l'a
dit un poète:
........ Un père est toujours père,
et la tendresse paternelle aveugla Corneille, comme elle fait de
beaucoup de parents, sur les défauts de ses enfants tard venus, pour
lesquels sa faiblesse fut d'autant plus grande qu'ils semblaient aux
autres mal conformés, boîteux ou rachitiques. Peut-être aussi Corneille
céda-t-il à l'habitude aussi bien qu'à ces fâcheuses nécessités qui
attristèrent sa vieillesse mais qu'il eût pu s'éviter avec un peu plus
de prévoyance. «Rien n'était égal, dit Fontenelle, à son incapacité pour
les affaires que son aversion; les plus légères lui causaient de
l'effroi et de la terreur. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté,
il n'en était guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de
l'être; mais il eût fallu le devenir par une habileté qu'il n'avait pas
et par des soins qu'il ne pouvait prendre.»
C'est à ce «manque de soins», regrettable et non point au goût du luxe
et des folles dépenses qu'il faut attribuer la gêne dont le poète
souffrit à diverses époques; car d'ailleurs «Corneille conserva des
goûts simples parce que ses moeurs étaient pures», dit très bien Victorin
Fabre. Il put avoir des défauts, mais on ne lui connut pas de vices. Il
sut goûter les douceurs de la vie domestique et trouver son bonheur dans
ses devoirs. Son frère et lui couraient la même carrière; ils avaient
épousé deux soeurs, et sans arrangement de fortune, sans partage de
succession, les deux ménages confondus ne firent qu'une même famille
tant que vécut l'aîné des deux frères.»
Cela est assurément à la louange des deux frères comme aussi de leurs
femmes; mais sans doute la meilleure part de l'éloge doit revenir à
l'illustre poète. Dangeau, en annonçant sa mort d'une façon si brève,
lui faisait une épitaphe méritée: «Aujourd'hui est mort le _bonhomme_
Corneille.» _Bonhomme_, oui, c'est-à-dire plein de bonhomie ce grand
homme que Fontenelle, qui avait recueilli les traditions de famille,
nous dépeint «avec l'humeur brusque et quelquefois rude en apparence, au
fond très aisé à vivre, bon mari, bon parent, tendre et plein d'amitié.
Il avait l'âme fière et indépendante, nulle souplesse, nul manège.... Il
parlait peu même sur la matière qu'il entendait si parfaitement et
n'ornait pas ce qu'il disait.» Il en fait naïvement l'aveu dans son
_Épître à Pélisson_:
Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,
Que quand je me produis par la bouche d'autrui.
Membre de l'Académie française dès l'année 1647, et vénéré de ses
confrères, il était doyen de la compagnie lorsqu'il mourut le 1er
octobre 1684, à l'âge de 78 ans. Comme nous l'avons dit ailleurs, il fut
enterré dans l'église Saint Roch dont il était l'un des paroissiens, et
non des moins fidèles d'après les témoignages contemporains auxquels
s'ajoute celui de Fontenelle qui s'en appuie en les confirmant par ce
qu'il avait appris de source certaine. «À beaucoup de probité naturelle
il a joint, dans tous les temps de sa vie, beaucoup de religion et plus
de piété que le commerce du monde n'en permet ordinairement. Il a eu
souvent besoin d'être rassuré par des casuistes sur ses pièces de
théâtre, et ils lui ont toujours fait grâce en faveur des nobles
sentiments qui règnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise
jusque dans l'amour.»