On eût cru qu'après tant de fatigues, La Condamine devait éprouver le
besoin du repos, mais la dispute avec Bouguer à peine terminée, nous le
voyons partir pour l'Italie; il est vrai, qu'en outre de la curiosité du
touriste, un motif particulier le portait à entreprendre ce voyage. Il
voulait voir Rome et surtout le Souverain-Pontife dont l'accueil fut
pour lui des plus bienveillants. Benoit XIV fit à La Condamine cadeau de
son portrait en l'interrogeant longuement sur ses voyages, et il lui
accorda avec bonne grâce la dispense que le savant sollicitait afin de
pouvoir épouser une de ses parentes. Cette démarche, pour le dire en
passant, prouve que La Condamine n'était point tout à fait un sceptique
à la façon de certains de ses confrères de l'Académie. Du reste, il en
fut récompensé, Delille nous l'atteste:
«Sa plus douce consolation, c'était l'attachement de sa digne épouse. Si
jamais l'hymen est respectable, c'est surtout lorsqu'une femme jeune
adoucit à son époux les derniers jours d'une vie immolée au bien public.
La sienne aimait en lui un mari vertueux; elle respectait un citoyen
utile. Cette impétuosité inquiète qui, dans M. de La Condamine,
ressemblait quelquefois à l'humeur, loin de rebuter sa tendresse, la
rendait plus ingénieuse. Elle le consolait des maux du corps, des peines
de l'esprit, de ses craintes, de ses inquiétudes, de ses ennemis et de
lui-même; et ce bonheur, qui lui avait échappé peut-être dans ses
courses immenses, il le trouvait à côté de lui dans un coeur tendre, qui
s'imposait, par l'amour constant du devoir, ces soins recherchés
qu'inspire à peine le sentiment passager de l'amour.»
La Condamine, spirituel, aimable, célèbre par ses longs voyages,
jouissant dans le monde d'une grande réputation comme savant, écrivant
avec correction, souvent même avec élégance, semblait tout naturellement
désigné au choix de l'Académie, qui, en effet, l'admit dans son sein en
1760. Son discours de réception se distingue par la clarté et la
simplicité avec laquelle contrastait le ton solennel de Buffon,
d'ailleurs très-éloquent dans la brièveté. «Sa réponse n'a que deux
pages, nous dit Biot, mais ces deux pages, écrites avec génie, porteront
plus loin le nom de La Condamine que tous ses ouvrages n'auraient pu
faire.»
À l'occasion de cette séance, on fit circuler une épigramme assez
malicieuse que quelques-uns attribuent à La Condamine lui-même:
La Condamine est aujourd'hui
Reçu dans la troupe immortelle;
Il est bien sourd: tant mieux pour lui;
Mais non muet: tant pis pour elle.
Cette surdité, gagnée par le voyageur dans ses courses au sommet des
Cordilières, lui fut une cruelle épreuve, aggravée dans les dernières
années par une paralysie qui ne lui permettait presque plus aucun
mouvement. Dans cet état, ne pouvant plus se rendre à l'Académie, il se
faisait lire le compte-rendu des séances et les Mémoires les plus
intéressants.
Il apprit par l'un d'eux qu'un jeune chirurgien venait de proposer une
opération très-hardie et nouvelle pour une des maladies dont il
souffrait. Aussitôt il le fait appeler et l'invite à tenter sur lui-même
une nouvelle expérience.
--Mais, dit le praticien, je puis avoir le malheur de ne pas réussir.
--Que cela ne vous inquiète pas, monsieur; je suis vieux et malade; on
dira que la nature vous a mal secondé. Tout au contraire, si vous me
guérissez, je rendrai moi-même à l'Académie un compte exact de votre
procédé, et cela vous fera, je crois, grand honneur.
Le jeune homme consent, l'opération a lieu, mais ce qui n'arrive guère
d'habitude, le malade, trouvant qu'il était trop expéditif, lui disait:
«Allez donc plus doucement, monsieur, je vous prie, qu'importe que je
souffre un peu davantage! L'important est que je voie et puisse bien me
rendre compte de votre procédé, afin de faire mon rapport à l'Académie.»
La Condamine n'eut pas cette satisfaction. Il succomba aux suites de
cette opération, supportée avec un courage qui ne l'abandonna pas
jusqu'à la fin, en dépit de ses souffrances. On aime à voir Delille
ajouter: «Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui avaient fait
si souvent exposer sa vie, ont avancé sa mort; il l'a vue s'approcher,
je ne dis pas avec intrépidité, mais j'oserais presque dire avec
distraction. Ce n'était point l'incrédulité stupide, qui cherche à
s'étourdir sur ce dernier moment, c'était l'inattention d'un homme
ardent, dont l'âme se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, à
tout ce qui l'environne, qui se hâte de vivre, et dont l'activité n'a
fini qu'avec lui.» Mais cette préoccupation excessive, on peut
l'espérer, ne le détourna point absolument des pensées de l'éternité, et
«sa curiosité, pour parler comme Bossuet, ne languit pas sur ce seul
point.»
Parmi les nombreux ouvrages de La Condamine, il s'en trouve plusieurs
relatifs à l'_inoculation_ de la petite vérole, pratique qu'il s'efforça
de propager, mais depuis si heureusement remplacée par la vaccine. Quand
on lit, dans les historiens du temps, les ravages causés par la terrible
maladie qui, souvent devenant épidémique, enlevait en quelques jours des
villages entiers, on se sent plein d'une reconnaissance profonde pour
Jenner qu'on n'hésite pas à placer au premier rang des bienfaiteurs de
l'humanité.
«Il est juste de dire, avec M. Renauldin, que c'est en France, dans
l'année 1781, que l'idée première de la possibilité du transport d'une
éruption de la vache sur l'homme a eu lieu, que cette idée, émise par un
Français (M. Rabaut-Pommier) devant un médecin anglais, a été
communiquée par ce dernier à Jenner, son compatriote, qui, ensuite
appliquant toute son attention à ce fait, aurait consulté les traditions
populaires du pays où il exerçait la médecine et aurait appris que
depuis longtemps on y connaissait cette propriété qu'avait la maladie de
la vache, non-seulement de se communiquer à l'homme, mais encore de le
préserver de la petite vérole.»
«Ainsi, continue M. le docteur Husson[61], la vaccine était connue avant
que Jenner s'en fût sérieusement occupé, et sans rien ôter au mérite du
docteur anglais qui a étudié, approfondi, expérimenté et fait connaître
tout ce qui est relatif à la vaccine, notre patrie peut réclamer sa part
dans cette heureuse invention... dont l'idée mère et première a été
donnée par un Français, et dont l'étude et la juste appréciation ont
été, même de l'aveu de nos voisins d'outre-Manche, plus vigoureusement
suivies parmi nous que parmi eux.»
Chaptal, lorsqu'il était ministre de l'intérieur, y contribua tout
particulièrement, et l'on ne saurait donner trop d'éloges à son zèle.
Il n'est pas inutile d'ajouter que Jenner, à l'honneur de l'Angleterre,
fut magnifiquement récompensé. Le parlement, par deux fois, lui vota des
remercîments publics et unanimes en lui accordant le 2 juin 1802, à
titre de récompense nationale, une somme de dix mille livres sterling,
et en 1807 une autre somme de vingt mille livres, auxquelles il faut
ajouter cinq cents livres données par le roi (total, 762,500 fr.). Le
chancelier d'Angleterre dit à cette occasion:
«La Chambre peut voter pour le docteur Jenner telle récompense qu'elle
jugera convenable; elle recevra l'approbation unanime, parce que cette
récompense a pour objet la plus grande ou l'une des plus importantes
découvertes que la société ait faites depuis la création du monde.»
De telles paroles font honneur à l'homme d'État qui les prononçait,
comme à la haute assemblée qui savait les comprendre et s'y associer par
l'unanimité de ses applaudissements.
D'ailleurs le dévouement et le zèle désintéressés de Jenner méritaient
ces récompenses; car après avoir refusé une place lucrative dans l'Inde
par attachement pour son frère et pour sa patrie, il alla s'établir à
Berkeley (comté de Glocester), lieu de sa naissance (17 mai 1749), pour
y exercer la chirurgie. Là, mis sur la trace de la découverte qui devait
immortaliser son nom, il consacra plusieurs années à des recherches, à
des observations, des expériences nécessaires pour s'assurer avec une
entière certitude des propriétés bienfaisantes de la vaccine. Sa
conviction formée et devenue inébranlable, il dut se résigner à quitter
sa paisible vallée de Glocester pour aller habiter Londres «où, dit M.
Renauldin[62], il consacra tout son temps à donner aux médecins les
instructions dont ils pouvaient avoir besoin pour le succès de la
vaccination, et à entretenir avec l'étranger une immense correspondance,
laquelle devint même tellement étendue, qu'il fut forcé d'en demander
l'interruption à cause des frais énormes qu'elle lui occasionnait.»
L'indemnité dont nous avons parlé le dédommagea amplement de ces
généreuses dépenses. Riche, grâce à la munificence nationale, il n'en
continua pas moins jusqu'à la fin de sa vie, avec le même zèle, ses
études et ses recherches, tout occupé de la pensée d'étendre les
applications de la vaccine à certaines autres affections éruptives, à la
coqueluche, etc. Devenu veuf en 1815, il se retira avec son fils et sa
fille à Berkeley, où il mourut subitement d'apoplexie, dans sa
bibliothèque, le 26 janvier 1823. Ses enfants, quoique vivant près de
lui, arrivèrent seulement pour lui fermer les yeux.
Trois années après (1826), on érigeait à Jenner une statue en marbre
blanc, dans l'église de Glocester.
[57] _Notice sur La Condamine_, par Biot.
[58] Il était né à Paris le 28 janvier 1701.
[59] _Abrégé d'un voyage dans l'Amérique méridionale._--in-8º.--1745.
[60] _Éloge de La Condamine_, par Delille.
[61] _Dictionnaire des Sciences médicales._--T. 56.
[62] _Biographie universelle._