III

On eût cru qu'après tant de fatigues, La Condamine devait éprouver le

besoin du repos, mais la dispute avec Bouguer à peine terminée, nous le

voyons partir pour l'Italie; il est vrai, qu'en outre de la curiosité du

touriste, un motif particulier le portait à entreprendre ce voyage. Il

voulait voir Rome et surtout le Souverain-Pontife dont l'accueil fut

pour lui des plus bienveillants. Benoit XIV fit à La Condamine cadeau de

son portrait en l'interrogeant longuement sur ses voyages, et il lui

accorda avec bonne grâce la dispense que le savant sollicitait afin de

pouvoir épouser une de ses parentes. Cette démarche, pour le dire en

passant, prouve que La Condamine n'était point tout à fait un sceptique

à la façon de certains de ses confrères de l'Académie. Du reste, il en

fut récompensé, Delille nous l'atteste:

«Sa plus douce consolation, c'était l'attachement de sa digne épouse. Si

jamais l'hymen est respectable, c'est surtout lorsqu'une femme jeune

adoucit à son époux les derniers jours d'une vie immolée au bien public.

La sienne aimait en lui un mari vertueux; elle respectait un citoyen

utile. Cette impétuosité inquiète qui, dans M. de La Condamine,

ressemblait quelquefois à l'humeur, loin de rebuter sa tendresse, la

rendait plus ingénieuse. Elle le consolait des maux du corps, des peines

de l'esprit, de ses craintes, de ses inquiétudes, de ses ennemis et de

lui-même; et ce bonheur, qui lui avait échappé peut-être dans ses

courses immenses, il le trouvait à côté de lui dans un coeur tendre, qui

s'imposait, par l'amour constant du devoir, ces soins recherchés

qu'inspire à peine le sentiment passager de l'amour.»

La Condamine, spirituel, aimable, célèbre par ses longs voyages,

jouissant dans le monde d'une grande réputation comme savant, écrivant

avec correction, souvent même avec élégance, semblait tout naturellement

désigné au choix de l'Académie, qui, en effet, l'admit dans son sein en

1760. Son discours de réception se distingue par la clarté et la

simplicité avec laquelle contrastait le ton solennel de Buffon,

d'ailleurs très-éloquent dans la brièveté. «Sa réponse n'a que deux

pages, nous dit Biot, mais ces deux pages, écrites avec génie, porteront

plus loin le nom de La Condamine que tous ses ouvrages n'auraient pu

faire.»

À l'occasion de cette séance, on fit circuler une épigramme assez

malicieuse que quelques-uns attribuent à La Condamine lui-même:

La Condamine est aujourd'hui

Reçu dans la troupe immortelle;

Il est bien sourd: tant mieux pour lui;

Mais non muet: tant pis pour elle.

Cette surdité, gagnée par le voyageur dans ses courses au sommet des

Cordilières, lui fut une cruelle épreuve, aggravée dans les dernières

années par une paralysie qui ne lui permettait presque plus aucun

mouvement. Dans cet état, ne pouvant plus se rendre à l'Académie, il se

faisait lire le compte-rendu des séances et les Mémoires les plus

intéressants.

Il apprit par l'un d'eux qu'un jeune chirurgien venait de proposer une

opération très-hardie et nouvelle pour une des maladies dont il

souffrait. Aussitôt il le fait appeler et l'invite à tenter sur lui-même

une nouvelle expérience.

--Mais, dit le praticien, je puis avoir le malheur de ne pas réussir.

--Que cela ne vous inquiète pas, monsieur; je suis vieux et malade; on

dira que la nature vous a mal secondé. Tout au contraire, si vous me

guérissez, je rendrai moi-même à l'Académie un compte exact de votre

procédé, et cela vous fera, je crois, grand honneur.

Le jeune homme consent, l'opération a lieu, mais ce qui n'arrive guère

d'habitude, le malade, trouvant qu'il était trop expéditif, lui disait:

«Allez donc plus doucement, monsieur, je vous prie, qu'importe que je

souffre un peu davantage! L'important est que je voie et puisse bien me

rendre compte de votre procédé, afin de faire mon rapport à l'Académie.»

La Condamine n'eut pas cette satisfaction. Il succomba aux suites de

cette opération, supportée avec un courage qui ne l'abandonna pas

jusqu'à la fin, en dépit de ses souffrances. On aime à voir Delille

ajouter: «Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui avaient fait

si souvent exposer sa vie, ont avancé sa mort; il l'a vue s'approcher,

je ne dis pas avec intrépidité, mais j'oserais presque dire avec

distraction. Ce n'était point l'incrédulité stupide, qui cherche à

s'étourdir sur ce dernier moment, c'était l'inattention d'un homme

ardent, dont l'âme se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, à

tout ce qui l'environne, qui se hâte de vivre, et dont l'activité n'a

fini qu'avec lui.» Mais cette préoccupation excessive, on peut

l'espérer, ne le détourna point absolument des pensées de l'éternité, et

«sa curiosité, pour parler comme Bossuet, ne languit pas sur ce seul

point.»

Parmi les nombreux ouvrages de La Condamine, il s'en trouve plusieurs

relatifs à l'_inoculation_ de la petite vérole, pratique qu'il s'efforça

de propager, mais depuis si heureusement remplacée par la vaccine. Quand

on lit, dans les historiens du temps, les ravages causés par la terrible

maladie qui, souvent devenant épidémique, enlevait en quelques jours des

villages entiers, on se sent plein d'une reconnaissance profonde pour

Jenner qu'on n'hésite pas à placer au premier rang des bienfaiteurs de

l'humanité.

«Il est juste de dire, avec M. Renauldin, que c'est en France, dans

l'année 1781, que l'idée première de la possibilité du transport d'une

éruption de la vache sur l'homme a eu lieu, que cette idée, émise par un

Français (M. Rabaut-Pommier) devant un médecin anglais, a été

communiquée par ce dernier à Jenner, son compatriote, qui, ensuite

appliquant toute son attention à ce fait, aurait consulté les traditions

populaires du pays où il exerçait la médecine et aurait appris que

depuis longtemps on y connaissait cette propriété qu'avait la maladie de

la vache, non-seulement de se communiquer à l'homme, mais encore de le

préserver de la petite vérole.»

«Ainsi, continue M. le docteur Husson[61], la vaccine était connue avant

que Jenner s'en fût sérieusement occupé, et sans rien ôter au mérite du

docteur anglais qui a étudié, approfondi, expérimenté et fait connaître

tout ce qui est relatif à la vaccine, notre patrie peut réclamer sa part

dans cette heureuse invention... dont l'idée mère et première a été

donnée par un Français, et dont l'étude et la juste appréciation ont

été, même de l'aveu de nos voisins d'outre-Manche, plus vigoureusement

suivies parmi nous que parmi eux.»

Chaptal, lorsqu'il était ministre de l'intérieur, y contribua tout

particulièrement, et l'on ne saurait donner trop d'éloges à son zèle.

Il n'est pas inutile d'ajouter que Jenner, à l'honneur de l'Angleterre,

fut magnifiquement récompensé. Le parlement, par deux fois, lui vota des

remercîments publics et unanimes en lui accordant le 2 juin 1802, à

titre de récompense nationale, une somme de dix mille livres sterling,

et en 1807 une autre somme de vingt mille livres, auxquelles il faut

ajouter cinq cents livres données par le roi (total, 762,500 fr.). Le

chancelier d'Angleterre dit à cette occasion:

«La Chambre peut voter pour le docteur Jenner telle récompense qu'elle

jugera convenable; elle recevra l'approbation unanime, parce que cette

récompense a pour objet la plus grande ou l'une des plus importantes

découvertes que la société ait faites depuis la création du monde.»

De telles paroles font honneur à l'homme d'État qui les prononçait,

comme à la haute assemblée qui savait les comprendre et s'y associer par

l'unanimité de ses applaudissements.

D'ailleurs le dévouement et le zèle désintéressés de Jenner méritaient

ces récompenses; car après avoir refusé une place lucrative dans l'Inde

par attachement pour son frère et pour sa patrie, il alla s'établir à

Berkeley (comté de Glocester), lieu de sa naissance (17 mai 1749), pour

y exercer la chirurgie. Là, mis sur la trace de la découverte qui devait

immortaliser son nom, il consacra plusieurs années à des recherches, à

des observations, des expériences nécessaires pour s'assurer avec une

entière certitude des propriétés bienfaisantes de la vaccine. Sa

conviction formée et devenue inébranlable, il dut se résigner à quitter

sa paisible vallée de Glocester pour aller habiter Londres «où, dit M.

Renauldin[62], il consacra tout son temps à donner aux médecins les

instructions dont ils pouvaient avoir besoin pour le succès de la

vaccination, et à entretenir avec l'étranger une immense correspondance,

laquelle devint même tellement étendue, qu'il fut forcé d'en demander

l'interruption à cause des frais énormes qu'elle lui occasionnait.»

L'indemnité dont nous avons parlé le dédommagea amplement de ces

généreuses dépenses. Riche, grâce à la munificence nationale, il n'en

continua pas moins jusqu'à la fin de sa vie, avec le même zèle, ses

études et ses recherches, tout occupé de la pensée d'étendre les

applications de la vaccine à certaines autres affections éruptives, à la

coqueluche, etc. Devenu veuf en 1815, il se retira avec son fils et sa

fille à Berkeley, où il mourut subitement d'apoplexie, dans sa

bibliothèque, le 26 janvier 1823. Ses enfants, quoique vivant près de

lui, arrivèrent seulement pour lui fermer les yeux.

Trois années après (1826), on érigeait à Jenner une statue en marbre

blanc, dans l'église de Glocester.

[57] _Notice sur La Condamine_, par Biot.

[58] Il était né à Paris le 28 janvier 1701.

[59] _Abrégé d'un voyage dans l'Amérique méridionale._--in-8º.--1745.

[60] _Éloge de La Condamine_, par Delille.

[61] _Dictionnaire des Sciences médicales._--T. 56.

[62] _Biographie universelle._

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