De retour à Paris, il apprit qu'à l'Académie on s'occupait d'un grand
projet de voyage à l'équateur ayant pour but de déterminer la grandeur
et la figure de la terre. Il demanda tout aussitôt à faire partie de
l'expédition, et connu du comte de Maurepas, il ne contribua pas peu à
rendre le ministre tout favorable à l'entreprise et à accélérer les
préparatifs. La Condamine partit avec deux autres membres de l'Académie,
Bouguer et Godin, plus savants peut-être que leur confrère, sans lequel
cependant l'expédition eût échoué; car ce furent son courage, sa gaieté,
sa présence d'esprit, qui soutinrent les deux autres au milieu des
difficultés d'une tâche des plus ardues et des rudes épreuves d'un
voyage qui ne dura pas moins de dix années. Voici ce que Delille nous
apprend:
«Si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut
éprouver M. de la Condamine dans ces contrées lointaines. Pour le bien
peindre, il faudrait les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence, mais de
la poésie même; et je ne sais si je pourrai me défendre d'employer
quelquefois son langage; du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de
fiction. Aux travaux fabuleux de cet Ulysse banni par la colère des
Dieux, cherchant sa patrie sur terre et sur mer, et échappant aux
enchantements de la cour de Circé, on peut opposer sans doute les
travaux réels de M. de La Condamine, s'arrachant aux délices de la
capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vérité, traversant de
vastes déserts, souvent abandonné de ses guides, escaladant des
montagnes inaccessibles jusqu'à lui, menacé d'un côté par les masses de
neige suspendues à leur sommet, de l'autre par la profondeur des
précipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux
de notre continent, respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois
même entendant gronder ces foudres souterrains et voyant des torrents de
soufre sillonner ces neiges antiques que n'avaient point effleurées les
feux de l'équateur... Tandis qu'il sondait le volcan de Pitchincha, il
voyait s'enflammer, à sept lieues de distance, celui de Coteau Paxi, sur
lequel il observait quelques jours auparavant; et peut-être sans cet
éloignement, dont sa curiosité s'indignait, sans doute entraîné par
elle, et trop digne émule de Pline, il lui aurait ressemblé dans sa
mort, comme il l'avait imité dans sa vie.
»À d'incroyables dangers se joignaient d'incroyables fatigues: mesurer
la toise en main une base immense; chercher à travers des rochers, des
ravins, des abîmes, les points de ses triangles; replanter vingt fois,
sur des monts escarpés, des signaux, tantôt enlevés par les Indiens,
tantôt emportés par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des tentes
chargées de frimas, quelquefois arrachées par les vents; essuyer la
cruelle alternative et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et
du froid le plus âpre dans les montagnes; voilà quelle fut sa vie
pendant sept ans entiers.»
Plus loin Delille nous dit encore: «Je ne vous le représenterai point,
après un trajet de cinq cents lieues sur la rivière des Amazones, ce
fleuve immense, large de cinquante lieues à son embouchure, s'enfonçant
dans la rivière du Para large de trois lieues, échouant contre un banc
de vase, obligé d'attendre sept jours les grandes marées, remis à flot
par une vague plus terrible que celle qui l'avait fait échouer, et sauvé
par où il devait périr; je ne vous peindrai pas les tempêtes qu'il
essuya, les nations inconnues qu'il traversa, tous les dangers enfin
menaçant ses jours, tandis que lui, tranquille observateur, seul au
milieu de ces déserts, avec trois Indiens, maîtres de sa vie, tenait
toujours le baromètre, la sonde et la boussole.»
La Condamine a publié de son voyage une relation intéressante, quoique à
la façon d'un résumé. Nous détachons de ce volume quelques pages qui
prouvent, avec le talent d'observation de l'auteur, que son style ne
manque ni d'agrément ni de facilité:
«_Pont suspendu._--Je rencontrai sur ma route plusieurs rivières qu'il
fallut passer sur des ponts de cordes d'écorce d'arbre, ou de ces
espèces d'osiers qu'on appelle _lianes_ dans nos îles de l'Amérique. Ces
lianes, entrelacées en réseau, forment d'un bord à l'autre une galerie
en l'air, suspendue à deux câbles de la même matière, dont les
extrémités sont attachées sur chaque bord à des branches d'arbre. Le
tout ensemble présente le même aspect qu'un filet de pêcheur, ou mieux
encore, un hamac indien qui serait tendu d'un côté à l'autre de la
rivière. Comme les mailles de ce réseau sont fort larges et que le pied
pourrait passer au travers, on tend quelques roseaux dans le fond de ce
berceau renversé pour servir de plancher. On voit bien que le poids seul
de tout ce tissu, et plus encore le poids de celui qui y passe, doit
faire prendre une grande courbure à toute la machine, et si l'on fait
attention que le passant, quand il est au milieu de sa carrière surtout
lorsqu'il fait du vent, se trouve exposé à de grands balancements, on
jugera aisément qu'un pont de cette espèce, quelquefois de plus de
trente toises de long, a quelque chose d'effrayant au premier coup
d'oeil... Cependant ce n'est pas encore là l'espèce de pont la plus
singulière ni la plus dangereuse qui soit en usage dans le pays.»
Voici le portrait que l'auteur nous fait des indigènes indiens: «J'ai
cru reconnaître en tous un même fonds de caractère, l'insensibilité en
fait la base; je laisse à décider si on la doit honorer du nom
d'apathie, ou l'avilir par celui de stupidité. Elle naît sans doute du
petit nombre de leurs idées, qui ne s'étend pas au-delà de leurs
besoins. Gloutons jusqu'à la voracité, quand ils ont de quoi se
satisfaire; sobres, quand la nécessité les y oblige, jusqu'à se passer
de tout sans paraître rien désirer; pusillanimes et poltrons à l'excès,
si l'ivresse ne les transporte pas; ennemis du travail, indifférents à
tout motif de gloire, d'honneur ou de reconnaissance; uniquement occupés
de l'objet présent et toujours déterminés par lui; sans inquiétude pour
l'avenir; incapables de prévoyance et de réflexion, se livrant quand
rien ne les gêne à une joie puérile qu'ils manifestent par des sauts et
des éclats de rire immodérés, sans objet et sans dessein; ils passent
leur vie sans penser et ils vieillissent sans sortir de l'enfance dont
ils conservent tous les désirs.»
Ce portrait du sauvage, dessiné d'après nature, d'après l'original, ne
ressemble guère à celui que Jean-Jacques traçait de fantaisie à la même
époque, pour justifier ses folles théories. Le passage de La Condamine
était fait pour l'embarrasser et le contrarier, surtout à cause de la
conclusion qui contredit si formellement le système du philosophe de
Genève: «L'homme naît bon, c'est la société qui le déprave.» Or La
Condamine répond: «On ne peut voir sans humiliation combien l'homme
_abandonné à la simple nature_, privé d'éducation et de société,
_diffère peu de la brute_.»
De courageux missionnaires cependant s'étaient dévoués à la rude tâche
d'évangéliser ces populations dégradées et de faire des hommes de ces
brutes. Notre voyageur dut aux bons pères de grands secours et se plaît
à le reconnaître. «J'étais attendu à Borja par le R. P. Magnin,
missionnaire jésuite, en qui je trouvai toutes les attentions et
prévenances que j'aurais pu espérer d'un compatriote et d'un ami.»
«Le missionnaire (portugais) de Saint-Paul, dit-il ailleurs, prévenu de
notre arrivée, nous tenait prêt un grand canot équipé de quatorze
rameurs avec un patron. Il nous donna de plus un guide portugais et nous
reçûmes de lui et des autres religieux de son ordre, chez qui nous avons
déjeuné, un traitement qui nous fit oublier que nous étions au centre de
l'Amérique de 500 lieues de terre habitées par des européens[59].»
Pendant que La Condamine, ne pensant qu'à la science, explorait les
Cordilières du Pérou, les habitants du pays le croyaient occupé sur ces
montagnes à découvrir de l'or. Or, «au moment où il se préparait à
revoir sa patrie et à lui porter les vérités qu'il avait conquises, on
lui enlève une cassette qui renfermait ses journaux et l'argent destiné
pour son voyage. Il fait publier sur-le-champ qu'il consent à perdre la
somme entière, pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut
acceptée, et, malgré la perte d'une somme considérable, il crut en effet
avoir retrouvé son trésor[60].»
Son courage égalait son désintéressement. Dans son voyage du Levant,
plutôt que de livrer au cadi de Baffa un dépôt d'argent qui lui avait
été confié, on le vit se défendre contre soixante hommes, braver les
coups de fusil, le canon même, enfin traîné devant le cadi, lui en
imposer par sa fermeté, lui arracher des excuses par ses menaces; en un
mot faire respecter les droits de la propriété dans le pays des
usurpations et ceux de la liberté dans le séjour de l'esclavage.
Après dix années d'absence, La Condamine revit l'Europe où il ne tarda
pas à publier le résultat de ses observations. Mais ce Mémoire fut
attaqué violemment par Bouguer avec lequel, pendant le voyage, s'était
brouillé La Condamine. Celui-ci, dans sa réponse plus malicieuse que
passionnée, mit les rieurs de son côté, ce qui lui donna gain de cause.