II

De retour à Paris, il apprit qu'à l'Académie on s'occupait d'un grand

projet de voyage à l'équateur ayant pour but de déterminer la grandeur

et la figure de la terre. Il demanda tout aussitôt à faire partie de

l'expédition, et connu du comte de Maurepas, il ne contribua pas peu à

rendre le ministre tout favorable à l'entreprise et à accélérer les

préparatifs. La Condamine partit avec deux autres membres de l'Académie,

Bouguer et Godin, plus savants peut-être que leur confrère, sans lequel

cependant l'expédition eût échoué; car ce furent son courage, sa gaieté,

sa présence d'esprit, qui soutinrent les deux autres au milieu des

difficultés d'une tâche des plus ardues et des rudes épreuves d'un

voyage qui ne dura pas moins de dix années. Voici ce que Delille nous

apprend:

«Si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut

éprouver M. de la Condamine dans ces contrées lointaines. Pour le bien

peindre, il faudrait les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence, mais de

la poésie même; et je ne sais si je pourrai me défendre d'employer

quelquefois son langage; du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de

fiction. Aux travaux fabuleux de cet Ulysse banni par la colère des

Dieux, cherchant sa patrie sur terre et sur mer, et échappant aux

enchantements de la cour de Circé, on peut opposer sans doute les

travaux réels de M. de La Condamine, s'arrachant aux délices de la

capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vérité, traversant de

vastes déserts, souvent abandonné de ses guides, escaladant des

montagnes inaccessibles jusqu'à lui, menacé d'un côté par les masses de

neige suspendues à leur sommet, de l'autre par la profondeur des

précipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux

de notre continent, respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois

même entendant gronder ces foudres souterrains et voyant des torrents de

soufre sillonner ces neiges antiques que n'avaient point effleurées les

feux de l'équateur... Tandis qu'il sondait le volcan de Pitchincha, il

voyait s'enflammer, à sept lieues de distance, celui de Coteau Paxi, sur

lequel il observait quelques jours auparavant; et peut-être sans cet

éloignement, dont sa curiosité s'indignait, sans doute entraîné par

elle, et trop digne émule de Pline, il lui aurait ressemblé dans sa

mort, comme il l'avait imité dans sa vie.

»À d'incroyables dangers se joignaient d'incroyables fatigues: mesurer

la toise en main une base immense; chercher à travers des rochers, des

ravins, des abîmes, les points de ses triangles; replanter vingt fois,

sur des monts escarpés, des signaux, tantôt enlevés par les Indiens,

tantôt emportés par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des tentes

chargées de frimas, quelquefois arrachées par les vents; essuyer la

cruelle alternative et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et

du froid le plus âpre dans les montagnes; voilà quelle fut sa vie

pendant sept ans entiers.»

Plus loin Delille nous dit encore: «Je ne vous le représenterai point,

après un trajet de cinq cents lieues sur la rivière des Amazones, ce

fleuve immense, large de cinquante lieues à son embouchure, s'enfonçant

dans la rivière du Para large de trois lieues, échouant contre un banc

de vase, obligé d'attendre sept jours les grandes marées, remis à flot

par une vague plus terrible que celle qui l'avait fait échouer, et sauvé

par où il devait périr; je ne vous peindrai pas les tempêtes qu'il

essuya, les nations inconnues qu'il traversa, tous les dangers enfin

menaçant ses jours, tandis que lui, tranquille observateur, seul au

milieu de ces déserts, avec trois Indiens, maîtres de sa vie, tenait

toujours le baromètre, la sonde et la boussole.»

La Condamine a publié de son voyage une relation intéressante, quoique à

la façon d'un résumé. Nous détachons de ce volume quelques pages qui

prouvent, avec le talent d'observation de l'auteur, que son style ne

manque ni d'agrément ni de facilité:

«_Pont suspendu._--Je rencontrai sur ma route plusieurs rivières qu'il

fallut passer sur des ponts de cordes d'écorce d'arbre, ou de ces

espèces d'osiers qu'on appelle _lianes_ dans nos îles de l'Amérique. Ces

lianes, entrelacées en réseau, forment d'un bord à l'autre une galerie

en l'air, suspendue à deux câbles de la même matière, dont les

extrémités sont attachées sur chaque bord à des branches d'arbre. Le

tout ensemble présente le même aspect qu'un filet de pêcheur, ou mieux

encore, un hamac indien qui serait tendu d'un côté à l'autre de la

rivière. Comme les mailles de ce réseau sont fort larges et que le pied

pourrait passer au travers, on tend quelques roseaux dans le fond de ce

berceau renversé pour servir de plancher. On voit bien que le poids seul

de tout ce tissu, et plus encore le poids de celui qui y passe, doit

faire prendre une grande courbure à toute la machine, et si l'on fait

attention que le passant, quand il est au milieu de sa carrière surtout

lorsqu'il fait du vent, se trouve exposé à de grands balancements, on

jugera aisément qu'un pont de cette espèce, quelquefois de plus de

trente toises de long, a quelque chose d'effrayant au premier coup

d'oeil... Cependant ce n'est pas encore là l'espèce de pont la plus

singulière ni la plus dangereuse qui soit en usage dans le pays.»

Voici le portrait que l'auteur nous fait des indigènes indiens: «J'ai

cru reconnaître en tous un même fonds de caractère, l'insensibilité en

fait la base; je laisse à décider si on la doit honorer du nom

d'apathie, ou l'avilir par celui de stupidité. Elle naît sans doute du

petit nombre de leurs idées, qui ne s'étend pas au-delà de leurs

besoins. Gloutons jusqu'à la voracité, quand ils ont de quoi se

satisfaire; sobres, quand la nécessité les y oblige, jusqu'à se passer

de tout sans paraître rien désirer; pusillanimes et poltrons à l'excès,

si l'ivresse ne les transporte pas; ennemis du travail, indifférents à

tout motif de gloire, d'honneur ou de reconnaissance; uniquement occupés

de l'objet présent et toujours déterminés par lui; sans inquiétude pour

l'avenir; incapables de prévoyance et de réflexion, se livrant quand

rien ne les gêne à une joie puérile qu'ils manifestent par des sauts et

des éclats de rire immodérés, sans objet et sans dessein; ils passent

leur vie sans penser et ils vieillissent sans sortir de l'enfance dont

ils conservent tous les désirs.»

Ce portrait du sauvage, dessiné d'après nature, d'après l'original, ne

ressemble guère à celui que Jean-Jacques traçait de fantaisie à la même

époque, pour justifier ses folles théories. Le passage de La Condamine

était fait pour l'embarrasser et le contrarier, surtout à cause de la

conclusion qui contredit si formellement le système du philosophe de

Genève: «L'homme naît bon, c'est la société qui le déprave.» Or La

Condamine répond: «On ne peut voir sans humiliation combien l'homme

_abandonné à la simple nature_, privé d'éducation et de société,

_diffère peu de la brute_.»

De courageux missionnaires cependant s'étaient dévoués à la rude tâche

d'évangéliser ces populations dégradées et de faire des hommes de ces

brutes. Notre voyageur dut aux bons pères de grands secours et se plaît

à le reconnaître. «J'étais attendu à Borja par le R. P. Magnin,

missionnaire jésuite, en qui je trouvai toutes les attentions et

prévenances que j'aurais pu espérer d'un compatriote et d'un ami.»

«Le missionnaire (portugais) de Saint-Paul, dit-il ailleurs, prévenu de

notre arrivée, nous tenait prêt un grand canot équipé de quatorze

rameurs avec un patron. Il nous donna de plus un guide portugais et nous

reçûmes de lui et des autres religieux de son ordre, chez qui nous avons

déjeuné, un traitement qui nous fit oublier que nous étions au centre de

l'Amérique de 500 lieues de terre habitées par des européens[59].»

Pendant que La Condamine, ne pensant qu'à la science, explorait les

Cordilières du Pérou, les habitants du pays le croyaient occupé sur ces

montagnes à découvrir de l'or. Or, «au moment où il se préparait à

revoir sa patrie et à lui porter les vérités qu'il avait conquises, on

lui enlève une cassette qui renfermait ses journaux et l'argent destiné

pour son voyage. Il fait publier sur-le-champ qu'il consent à perdre la

somme entière, pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut

acceptée, et, malgré la perte d'une somme considérable, il crut en effet

avoir retrouvé son trésor[60].»

Son courage égalait son désintéressement. Dans son voyage du Levant,

plutôt que de livrer au cadi de Baffa un dépôt d'argent qui lui avait

été confié, on le vit se défendre contre soixante hommes, braver les

coups de fusil, le canon même, enfin traîné devant le cadi, lui en

imposer par sa fermeté, lui arracher des excuses par ses menaces; en un

mot faire respecter les droits de la propriété dans le pays des

usurpations et ceux de la liberté dans le séjour de l'esclavage.

Après dix années d'absence, La Condamine revit l'Europe où il ne tarda

pas à publier le résultat de ses observations. Mais ce Mémoire fut

attaqué violemment par Bouguer avec lequel, pendant le voyage, s'était

brouillé La Condamine. Celui-ci, dans sa réponse plus malicieuse que

passionnée, mit les rieurs de son côté, ce qui lui donna gain de cause.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 57 / 84 题