«On peut dire de La Condamine, écrivait naguère le judicieux M. Biot,
que le trait saillant de son caractère, la cause principale de ses
succès dans les sciences, dans les lettres et dans le monde, fut la
curiosité, mais une curiosité active, unie à des qualités solides,
telles que l'ardeur, le courage et la constance dans les
entreprises[57]!»
Delille, de son côté, nous dit dans son _Éloge de La Condamine_, «un des
plus beaux morceaux de prose que ce grand poète ait écrits», comme
s'exprime Biot qui n'exagère pas: «Sa passion dominante fut cette
curiosité insatiable. Ce doit être celle de ce petit nombre d'hommes
destinés à éclairer la foule, et qui, tandis que les autres s'efforcent
d'arracher à la nature ses productions, travaillent à lui dérober ses
secrets. Sans ce puissant aiguillon, elle resterait pour nous invisible
et muette; car elle ne parle qu'à ceux qui l'appellent; elle ne se
montre qu'à ceux qui cherchent à la pénétrer; elle ensevelit ses
mystères dans des abîmes, les place sur des hauteurs, les plonge dans
les ténèbres, les montre sous de faux jours. Et comment
parviendraient-ils jusqu'à nous, sans la courageuse opiniâtreté d'un
petit nombre d'hommes qui, plus impérieusement maîtrisés par les besoins
de l'esprit que par ceux du corps, aimeraient mieux renoncer à ses
bienfaits que de ne pas les connaître, ne les saisissent pour ainsi dire
que par l'intelligence, et ne jouissent que par la pensée? Cette
qualité, dis-je, fut dominante chez M. de La Condamine; elle lui rendait
tous les objets piquants, tous les livres curieux, tous les hommes
intéressants.»
De cette curiosité qui, chez notre savant, était une violente passion,
on cite des exemples singuliers, mais que le caractère de l'homme nous
rend vraisemblables.
Agé de dix-huit ans à peine[58], au sortir du collége, il alla servir
comme volontaire au siége de Roses (1719) où tout d'abord sa curiosité
lui faillit être fatale. Désireux d'observer l'effet d'une batterie, il
monta sur une hauteur, et, armé d'une lunette d'approche, il se mit à
regarder, mais tellement absorbé par sa préoccupation qu'autour de lui
les boulets tombaient comme grêle sans qu'il eût l'air de s'en
apercevoir. C'était sur lui cependant qu'on tirait de la ville, un
certain manteau de couleur écarlate qu'il portait, servant de point de
mire aux artilleurs. Heureusement que du camp un officier supérieur vit
le péril et envoya au jeune homme l'ordre de descendre.
Dans un voyage qu'il fit bien des années après (1737) en Italie, La
Condamine eut occasion de visiter le trésor de Gênes. On lui montra un
grand vase d'une seule émeraude connu sous le nom de _sacro cattino_,
regardé comme une relique et qui, de plus, pouvait être une ressource
dans les besoins pressants... La Condamine doutait que le vase, vu sa
grandeur, fût réellement une émeraude, et, pour s'en assurer et éprouver
sa dureté, il allait tenter de le rayer, lorsqu'on le prévint et le vase
lui fut retiré des mains.
Autre anecdote que rapporte Biot, mais qu'il est difficile de ne pas
croire apocryphe: «Dans un petit village, sur les bords de la mer, on
lui montrait un cierge que l'on entretenait toujours allumé, et l'on
ajoutait que, s'il venait à s'éteindre, le village serait tout aussitôt
englouti par les flots.
«Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? demanda La Condamine au
cicerone; et comme celui-ci répondit qu'il n'en doutait point:
«Eh bien! reprend l'académicien, nous allons voir, et aussitôt il
souffle sur le cierge qu'il éteint. On n'eut que le temps de le dérober
à la fureur du peuple en le faisant échapper par une issue secrète et
lui recommandant de quitter le village au plus vite.»
Voici qui paraît plus vraisemblable: un jour qu'il se trouvait près de
Mme de Choiseul pendant qu'elle écrivait une lettre, il se pencha,
soit distraction, soit indiscrétion, comme pour regarder. Mme de
Choiseul s'en aperçut, et continuant néanmoins d'écrire, elle ajouta:
«Je vous en dirais bien davantage si M. de La Condamine n'était pas
derrière moi, lisant ce que je vous écris.»
La leçon était méritée encore que La Condamine protestât bien haut de
son innocence en disant: «Ah! madame, rien n'est plus injuste, et je
vous assure que je ne lis pas.»
On raconte que, lors de l'exécution du régicide Damiens, condamné à être
écartelé, c'est-à-dire tiré à quatre chevaux, La Condamine, afin que
rien ne lui échappât des détails du supplice, s'était mêlé aux valets du
bourreau. Comme les archers voulaient le faire retirer, l'exécuteur le
prit sous sa protection en disant, et paraît-il, sans aucune intention
ironique:
--Laissez monsieur, c'est un amateur.
Supposé vraies ces anecdotes, on peut, dans une certaine mesure, excuser
La Condamine en disant avec Delille: «On a prétendu que cette curiosité,
précieuse dans le savant, ressemblait quelquefois à l'indiscrétion dans
l'homme de société; mais ces petits torts, qu'on remarque dans un homme
ordinaire, s'éclipsent dans un homme célèbre, par la considération des
avantages que retire la société de ses défauts mêmes; et c'est peut-être
le louer encore que d'avouer qu'il porta cette passion à l'excès.»
Après la campagne dont nous avons parlé, La Condamine voyant la paix
signée se dégoûta de la carrière militaire qui ne répondait plus à son
besoin d'activité, et donnant sa démission, il entra comme adjoint
chimiste à l'Académie des sciences. Fût-ce en cette qualité qu'il obtint
de s'embarquer sur l'escadre de Duguay-Trouin, avec laquelle il
parcourut les côtes de l'Asie et de l'Afrique? Il visita la Troade en
particulier et fit un séjour de plusieurs mois à Constantinople.