COMMINES

Philippe de Commines naquit au château de Commines sur la Lys, à deux

lieues de Ménin. Quoique sa famille fût des plus honorables de la

province, son éducation, comme il arrivait souvent alors pour les jeunes

gentilshommes, fut assez négligée, et souvent il regretta de n'avoir pas

appris le latin. En 1464, à l'âge de 19 ans, il entra au service de

Charles, comte de Charolais, fils du duc de Bourgogne. «Au saillir de

mon enfance, dit-il au livre 1er de ses _Mémoires_, et en l'âge de

pouvoir monter à cheval, je hantai à Lisle vers le duc Charles de

Bourgogne, lors appelé comte de Charolais, lequel me prit à son

service.»

L'année suivante, (1465) il se trouvait à la bataille de Monthléry,

livrée contre les troupes du roi de France par le comte de Charolais et

les seigneurs et princes unis pour faire la guerre à leur Suzerain. «Et

fut cette guerre depuis appelée le _Bien Public_, pour ce qu'elle

s'entreprenoit sous couleur de dire que c'estoit pour le bien public.»

Commines pendant le combat se tenait auprès du prince «et me trouvai ce

jour toujours avec lui ayant moins de crainte que je n'eus jamais en

lieu où je me trouvasse depuis, pour la jeunesse en quoi j'étais, et

que je n'avais nulle connaissance du péril; mais étais ébahi comme nul

s'osait défendre contre tel prince à qui j'étais, estimant que ce fut le

plus grand de tous les autres. Ainsi sont gens qui n'ont point

d'expérience, dont vient qu'ils soutiennent assez d'argus (arguments)

mal fondés et avec peu de raisons. Par quoi fait bon user de l'opinion

de celui qui dit que: «l'on ne se repent jamais pour parler peu, mais

bien souvent de trop parler.»

La victoire, après une assez grande effusion de sang, semblait rester

indécise, lorsque la retraite du roi, pendant la nuit, fut regardée par

les alliés comme l'aveu d'une défaite. Le comte en particulier

triomphait d'un succès qui devait être pour son malheur comme

l'historien en fait la remarque: «Tout ce jour demeura encore

monseigneur de Charolais, sur le champ, fort joyeux, estimant la gloire

être sienne. Ce qui depuis lui a coûté bien cher: car oncques puis il

n'usa de conseil d'homme mais du sien propre: et au lieu qu'il était

très-inutile pour la guerre paravant ce jour, et n'aimait nulle chose

qui y appartint, depuis furent muées et changées ses pensées, car il a

continué jusques à sa mort; et par là fut finie sa vie et sa maison

détruite; et si elle ne l'est du tout, si est-elle toute désolée.»

Commines, devenu chambellan de Charles le Téméraire, qui avait succédé à

son père Philippe comme duc de Bourgogne, se trouvait à Péronne lors de

l'entrevue du duc avec le roi de France; Louis XI, s'était pris à son

propre piége en se mettant à la discrétion de celui qu'il espérait

tromper. On sait que Charles, ayant acquis la preuve de la trahison du

roi qui excitait sous main les Liégeois à la révolte, ordonna de fermer

les portes du château et retint le monarque prisonnier. Et dans la

première émotion de sa colère, il se fût emporté peut-être aux dernières

extrémités, s'il n'eût été retenu par ses conseillers dont était

Commines qui réussirent, non sans peine, à réconcilier les deux princes.

«Comme le duc arriva en sa présence, la voix lui tremblait, tant il

était ému, et prêt de se courroucer. Il fit humble contenance de corps;

mais son geste et parole était âpre, demandant au roi s'il ne voulait

pas tenir le traité de paix, qui avait été écrit et accordé, et si ainsi

le voulait jurer, et le roi lui répondit que oui... Ces paroles

éjouirent fort le duc; et incontinent fut apporté le dit traité de paix,

et fut tirée des coffres du roi la vraie croix, que saint Charlemagne

portait, qui s'appelle la croix de la victoire; et jurèrent la paix; et

tantôt furent sonnées les cloches par la ville: et tout le monde fut

fort éjoui. Autrefois a plu au roi me faire cet honneur de dire que

j'avais bien servi à cette pacification[54].»

En effet, dans ses lettres patentes, plus tard Louis XI déclara qu'il

avait obligation à Commines, lors de sa détention à Péronne. Louis, qui

se connaissait en hommes et qui avait vu Commines à l'oeuvre, ne négligea

rien pour se l'attacher, et il y réussit d'autant mieux que le

chambellan de Charles, témoin de ses violences, prévoyait que, dans un

temps plus ou moins éloigné, ce caractère fougueux et emporté causerait

sa ruine. Aussi ne se fit-il pas trop prier pour l'abandonner et passer

au service de Louis XI (1472).

Charles, furieux, ordonna la confiscation de tous ses biens, mais le

roi s'empressa de dédommager Commines, par le don de riches seigneuries;

en outre des terres de Bran et Brandon, en Poitou, il lui donna la

principauté de Talmont et les seigneuries de Curzon, Aulonne,

Chasteau-Gontier et les Chaulmes dans le même pays. En 1474, Commines

reçut encore en toute propriété la seigneurie de Chaillot près Paris et

celle de la Chèvre en Poitou; l'année suivante, il épousa Hélène de

Chambres qui lui apportait en dot la seigneurie d'Argenton et plusieurs

autres.

Créé sénéchal du Poitou en 1477, Commines se trouvait l'un des

personnages les plus importants du royaume et l'un des familiers du roi

qu'il eut plusieurs fois l'honneur de recevoir dans son château. On

s'explique ainsi que, comblé par le prince de tant de bienfaits, il ne

le juge pas avec la même sévérité que la plupart des autres historiens

et glisse sur les côtés fâcheux de son caractère sans les dissimuler

entièrement. Je trouve donc qu'il y a exagération dans ce jugement de

certains biographes: «Il est vrai que Commines, le serviteur le plus

fidèle et le plus habile de Louis XI, fut aussi le plus dévoué pour tous

les actes injustes, cruels et perfides que l'histoire reproche à ce

monarque.

«... Il a été beaucoup loué; mais ce qu'on ne peut approuver, c'est le

sang-froid avec lequel il parle des actes les plus iniques et les plus

révoltants..., il est vrai que des actes auxquels il ne fut pas toujours

étranger n'ont pu exciter son indignation. Aussi n'y a-t-il pas plus de

leçons de morale à tirer de ses _Mémoires_ qu'il n'y en a à prendre dans

sa vie publique[55].»

Ces affirmations sont assurément beaucoup trop absolues, et il est tel

passage des _Mémoires_ qui semble les contredire entièrement, celui-ci

par exemple relatif à la mort du connétable de saint Paul livré au roi

par le duc de Bourgogne: «Il n'était nul besoin au dit duc, qui était si

grand prince, de lui donner une sûreté pour le prendre; et fut grande

cruauté de le bailler où il était certain de la mort, et pour avarice.

Après cette grande honte qu'il se fit, il ne mit guère à recevoir du

dommage. Et ainsi, à voir les choses que Dieu a faites de notre temps,

et fait chacun jour, semble qu'il ne veuille rien laisser impuni; et

peut-on voir évidemment que ces étranges ouvrages viennent de lui; car

ils sont hors des oeuvres de nature, et sont des punitions soudaines; et

par espécial contre ceux qui usent de violence et de cruauté, qui

communément ne peuvent être petits personnages, mais très-grands de

seigneurie ou d'autorité de prince.» (Liv. IV.)

À propos de la mort du duc de Bourgogne tué sous les murs de Nancy, il

dit encore: «et périt lui et sa maison, comme j'ai dit, au lieu où il

avait consenti par avarice de bailler (livrer) le connétable, et peu de

temps après. Dieu lui veuille pardonner ses péchés! je l'ai vu grand et

honorable prince, et autant estimé et requis de ses voisins, un temps a

été, que nul prince qui fut en chrétienté ou par aventure plus. Je n'ai

vu nulle occasion pour quoi plutôt il dût avoir encouru l'ire de Dieu,

que de ce que toutes les grâces et honneurs qu'il avait reçus en ce

monde, il les estimait tous être procédés de son sens et vertu sans les

attribuer à Dieu comme il devait.» (Liv. V.)

Commines n'approuve pas, bien s'en faut, la conduite que tint le roi

après la mort du duc, et ses procédés injustes vis-à-vis de l'héritière

légitime Marguerite: «Mais nonobstant qu'il fût ainsi hors de toute

crainte, Dieu ne lui permit pas de prendre cette matière qui était si

grande, par le bout qu'il la devait prendre.... pour joindre à sa

couronne toutes ces grandes seigneuries, où il ne pouvait prétendre nul

bon droit; ce qu'il devait faire par quelque traité de mariage ou les

attraire à soi par vraie et bonne amitié, comme aisément il le pouvait

faire.... Mais par aventure Notre Seigneur ne lui voulut pas de tous

points accomplir son désir, pour aucunes raisons que j'ai dites, ou

qu'il ne voulait point qu'il usurpât sur ces pays du Hainaut pour ce

qu'il n'y avait aucun titre.»

Voici maintenant comment Commines nous parle de Louis XI dans les

derniers temps de sa vie: «Le roi s'en retourna à Tours (1481), et

s'enfermait fort, et tellement que peu de gens le voyaient; et entra en

merveilleuse suspicion de tout le monde; et avait peur qu'on ne lui ôtât

ou diminuât son autorité. Il recula de lui toutes gens qu'il eut

accoutumés, et les plus prochains qu'il eut jamais.... Mais ceci ne dura

guères; car il ne vécut point longuement; et fit de bien étranges

choses.»

«Notre Roi était en ce Plessis, avec peu de gens, sauf archers, et en

ces suspicions dont j'ai parlé; mais il y avait pourvu; car il ne

laissait nuls hommes, ni en la ville, ni aux champs dont il eut

suspicion; mais par archers les en faisait aller et conduire. Il

semblait mieux, à le voir, homme mort que vif, tant était maigre; ni

jamais homme ne l'eût cru. Il se vêtait richement, ce que jamais n'avait

accoutumé par avant.... Il faisait d'âpres punitions, pour être craint,

et de peur de perdre obéissance; car ainsi me le dit lui-même. Il

renvoyait officiers et cassait gens d'armes, rognait pensions, et en

ôtait de tous points. Et me dit, peu de jours avant sa mort, qu'il

passait temps à faire et à défaire gens.. et le faisait de peur qu'on ne

le tînt pour mort.»

«... Mais tout ainsi qu'à deux grands personnages qu'il avait fait

mourir de son temps (dont de l'un fit conscience à son trépas, et de

l'autre non, ce fut du duc de Nemours, et du comte de Saint-Paul) fut

signifiée la mort par commissaires députés à ce faire, lesquels

commissaires en briefs mots leur déclarèrent leur sentence et baillèrent

confesseur pour disposer de leurs consciences, en peu d'heures qu'ils

leur baillèrent à ce faire; tout ainsi signifièrent à notre roi, les

dessus dits, sa mort en brièves paroles et rudes, disant:

«Sire, il faut que nous nous acquittions, n'ayez plus d'espérance en ce

saint homme (l'ermite Paul), ni en autre chose; car sûrement il est fait

de vous; et pour ce pensez à votre conscience, car il n'y a nul

remède...»

«Quelle douleur lui fut d'ouïr cette nouvelle et cette sentence? Car

oncques homme ne craignit plus la mort.... Faut revenir à dire qu'ainsi

comme de son temps furent trouvées ces mauvaises et diverses prisons,

tout ainsi avant mourir, il se trouva en semblables et plus grandes

prisons, et aussi plus grande peur il eut que ceux qu'il y avait tenus.

Laquelle chose je tiens à très grande grâce pour lui et pour partie de

son purgatoire. Et l'ai dit ici pour montrer qu'il n'est nul homme de

quelque dignité qu'il soit qui ne souffre ou en secret ou en public, et

par espécial ceux qui font souffrir les autres.»

Ce langage n'est pas assurément d'un homme habitué «à ne voir et

considérer les actes les plus iniques que comme des moyens de succès et

ne les juger que par les résultats[56]».

La conclusion de ce sixième livre n'est pas moins admirable et le

prédicateur dans la chaire ne s'exprimerait pas autrement. «Or,

voyez-vous la mort de tant de grands hommes en si peu de temps, qui tant

ont travaillé pour s'accroître et pour avoir gloire, et tant en ont

souffert de passions et de peines, et abrégé leur vie; et par aventure

leurs âmes en pourraient souffrir.... N'eut-il pas mieux valu à eux, et

à tous autres princes, et hommes de moyen état, qui ont vécu sous ces

grands, et vivront sous ceux qui règnent, élire le moyen chemin en ces

choses. C'est à savoir, moins se soucier, et moins se travailler, et

entreprendre moins de choses, et plus craindre à offenser Dieu, et à

persécuter le peuple, et leurs voisins, et par tant de voies cruelles

que j'ai assez déclarées par ci-devant, et prendre des aises et plaisirs

honnêtes? Leurs vies en seraient plus longues. Les maladies en

viendraient plus tard, et leur mort en serait plus regrettée, et de plus

de gens, et moins désirée, et aurait moins à douter (craindre) la mort.

Pourrait-on voir de plus beaux exemples pour connaître que c'est peu de

chose que de l'homme; et que cette vie est misérable et briève et que ce

n'est rien des grands; et qu'incontinent qu'ils sont morts, tout homme

en a le corps en horreur et vitupère? et qu'il faut que l'âme sur

l'heure se sépare d'eux et qu'elle aille recevoir son jugement? Et à la

vérité, en l'instant que l'âme est séparée du corps, jà la sentence en

est donnée de Dieu, selon les oeuvres et mérites du corps, laquelle

sentence s'appelle le jugement particulier.» (Liv. VI).

Ce langage n'est pas celui du politique, mais du chrétien amené à la

saine appréciation des choses par les malheurs d'autrui et aussi par sa

propre et douloureuse expérience. Celle-ci ne manqua pas à Commines;

car, après la mort de Louis XI, devenu suspect à la régente par suite de

ses relations avec le duc d'Orléans (depuis Louis XII), il fut arrêté et

pendant plus de deux années retenu dans une étroite prison, (bien

étroite) pendant huit mois surtout, puisque c'était une de ces fameuses

cages de fer imaginées par Louis XI: «Il avait fait de vigoureuses

prisons, comme cages de fer et autres de bois, couvertes de plaques de

fer par le dehors et par le dedans avec terribles ferrures de quelques

huit pieds de large et de la hauteur d'un homme et un pied de plus. Le

premier qui les dévisa (essaya) fut l'évêque de Verdun qui, en la

première qui fut faite, fut mis incontinent et y a couché quatorze ans.

Plusieurs l'ont maudit, et moi aussi qui en ont tâté sous le roi de

présent (Charles VIII) l'espace de huit mois.»

Rendu à la liberté, Commines retrouva en partie son crédit et fut

chargé de plusieurs missions importantes par Charles VIII auquel il

rendit de grands services pendant l'expédition d'Italie. Mais sous le

successeur de ce prince, sous Louis XII, pour qui Commines s'était

naguère si fort compromis, il ne fut aucunement employé, et vécut (qui

sait pourquoi?) dans une sorte de disgrâce, ce qui lui permit d'ailleurs

d'achever tout à loisir la rédaction de ses _Mémoires_. Il mourut, en

1509, dans son château d'Argenton.

La première édition des _Mémoires_, in-fol. fut publiée à Paris en 1523.

[54] _Commines._ Liv. II.

[55] _Biographie nouvelle._

[56] _Nouvelle Biographie._--_Encyclopédie des gens du monde._

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 55 / 84 题