«On place ordinairement l'institution de la chevalerie à l'époque de la
première croisade, dit Chateaubriand, quoiqu'elle remonte à une date
fort antérieure. Elle est née du mélange des nations arabes et des
peuples septentrionaux, lorsque les deux grandes invasions du Nord et du
Midi se heurtèrent sur les rivages de la Sicile, de l'Italie, de la
Provence, et dans le centre de la Gaule,» ce qui ferait remonter
l'institution à la seconde moitié du VIIIe siècle, mais son existence
officielle, si l'on me permet cette expression, ne date guère que du XIe
siècle et ce n'est qu'à cette époque qu'on la voit régulièrement
organisée.
»Mais, dit l'historien déjà cité, on a eu tort de vouloir faire des
chevaliers _un corps_ de chevalerie. Les cérémonies de la réception du
chevalier, l'éperon, l'épée, l'accolade, la veille des armes, les grades
de page, de damoiseau, de poursuivant, d'écuyer, sont des usages et des
institutions militaires qui remplaçaient d'autres usages et d'autres
institutions tombées en désuétude; mais ils ne constituaient pas un
corps de troupes homogène, discipliné, agissant sous un même chef, dans
une même subordination. Les ordres religieux chevaleresques ont été la
cause de cette confusion d'idées; ils ont fait supposer une chevalerie
historique _collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie
individuelle. Au surplus, cette chevalerie fut délicate, vaillante,
généreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la virent éclore;
elle eut le vague et la rêverie du ciel noyé des Scandinaves, l'éclat et
l'ardeur du ciel pur d'Arabie.»
Dans ces temps si différents des nôtres, où la guerre était en quelque
sorte l'état normal de la société, où la police, à vrai dire, n'existait
point, le but avoué du chevalier, sa mission glorieuse autant qu'utile,
était la protection du faible, de la femme, de la veuve, comme de
l'orphelin.
La terre a vu jadis errer des paladins;
Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains,
Puis s'évanouissaient, laissant sur les visages
La crainte et la lueur de leurs brusques passages,
Ils étaient dans des temps d'oppression, de deuil
.............
Les spectres de l'honneur du droit, de la justice;
Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice;
On voyait le vol fuir, l'imposture hésiter,
Blêmir la trahison, et se déconcerter
Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée,
Devant ces magistrats sinistres de l'épée...
a dit admirablement le poète. Le dévouement aux dames, l'inviolable
fidélité à la parole jurée, la défense du prêtre, du religieux, du
pèlerin, du berger gardant son troupeau, ou du laboureur piquant ses
boeufs, tels étaient les devoirs du chevalier, et auxquels il s'engageait
par des serments solennels. Comme, au reste, pendant longtemps, à ces
devoirs la plupart se montrèrent généreusement fidèles, l'institution
rendit à la civilisation d'immenses services, dont les peuples lui
furent reconnaissants. Aussi, quoique disparue depuis des siècles, elle
a laissé, ainsi qu'on l'a dit, «des traces ineffaçables de son souvenir
dans nos moeurs, dans nos idées, dans notre langage, dans les rapports de
famille, et dans le droit des gens.»
Mais on ne peut dissimuler pourtant que, par l'exaltation de certains
sentiments, la chevalerie, celle surtout qu'on appelait la _chevalerie
errante_, fut entraînée à des écarts qui précipitèrent sa décadence,
écarts qu'aujourd'hui nous avons peine à croire, tant sont prodigieuses
ces exagérations, dont plusieurs, tout probablement, furent des actes de
folie véritable qui conduiraient maintenant leur auteur à Charenton. Il
y eut alors chez certains chevaliers un étrange amalgame des pratiques
de la religion avec la fidélité, on pourrait dire, la dévotion à la
_Dame de leurs pensées_, dont le culte devenait une espèce d'idolâtrie à
la fois superstitieuse et fanatique. Car le chevalier prenait les
couleurs de sa dame, subissait avec une humble soumission ses dédains,
ses caprices, si déplaisants qu'ils fussent; bien plus, il l'invoquait à
l'heure du combat, même à l'heure de la mort. C'est à cette divinité
terrestre qu'il rapportait toute la gloire de ses exploits.
On voyait, pour citer quelques exemples, tel chevalier qui, pour expier
un tort souvent imaginaire, s'arrachait un ongle, se coupait même un
doigt, qu'il envoyait en témoignage de repentir à la belle offensée. Un
autre se couvrait un oeil d'un bandeau et se condamnait à ne pas y voir
pendant un laps de temps considérable. Qu'auraient fait de plus les
faquirs de l'Inde? Un troisième parcourait le monde costumé d'une façon
ridicule, en Vénus, en Junon, par exemple, mais d'ailleurs armé de la
lance, et, sous son vêtement féminin, couvert de l'armure, il forçait
tous les chevaliers qu'il rencontrait à rompre une lance en l'honneur de
sa dame. D'autres, et nullement pour l'amour du ciel, s'imposaient des
jeûnes excessifs, de longues et pénibles retraites dans les lieux les
plus déserts, les bois et les rochers, en s'exposant à toutes les
intempéries des saisons, comme fit l'_Orlando furioso_, d'après un poète
trop célèbre.
L'Église dut plus d'une fois intervenir pour réprimer ces excès, et il
ne fallut pas moins que sa haute et sainte autorité et sa fermeté pour y
réussir, en tournant cette fiévreuse exaltation vers le bien, ce qui
donna naissance aux ordres religieux et militaires, ou du moins servit à
leur développement.
La vie du chevalier était soumise à des règles comme à des épreuves,
lors de ses débuts; un noviciat assez long précédait d'ordinaire la
réception, qui se faisait de la façon la plus solennelle et avec des
cérémonies à la fois graves et touchantes dont le jeune chevalier devait
se souvenir à jamais. Parfois cependant, vu la nécessité pressante, dans
le déclin de l'institution surtout, la chevalerie se conférait sur la
brèche, dans la tranchée d'une ville assiégée ou sur le champ de
bataille. C'est ainsi qu'à Marignan, François Ier voulut être armé
chevalier de la main de Bayard.
«Bayard, mon ami, lui dit-il d'après un vieil auteur, je veux être
aujourd'hui fait chevalier par vos mains; car avez vertueusement, en
plusieurs royaumes et provinces, combattu contre plusieurs nations...
Donc, mon ami, dépêchez-vous.»
»Alors prit son épée Bayard, et dit:
«Sire, autant vaille que si estais Roland ou Olivier, Godefroy ou
Baudouin, son frère.
»Et puis après, cria hautement l'épée en la main droite:
«Tu es bienheureuse d'avoir aujourd'hui, à un si beau et puissant roi,
donné l'ordre de la chevalerie. Certes, ma bonne épée, vous serez moult
bien comme relique gardée, et sur toutes autres honorée, et ne vous
porterai jamais si ce n'est contre Turcs, Sarrasins et Mores.»
«Et puis fait deux sauts, et après remet au fourreau son épée.»
Pour la chevalerie, existait la dégradation, à laquelle on était
condamné pour crime de félonie, et qui s'accomplissait avec des
circonstances qui la rendaient terrible. On faisait monter le coupable
sur un échafaud dressé tout exprès en place publique. Là, on brisait
sous ses yeux les deux pièces de son armure; son écu, le blason gratté,
était attaché à la queue d'une cavale pour être traîné par les rues. Le
héraut d'armes outrageait, par toutes les injures que l'imagination
pouvait lui fournir, le misérable, fou de honte et de douleur. Les
prêtres alors récitaient les vigiles funèbres, terminées par les
malédictions du psaume 108. Puis quelqu'un demandait par trois fois le
nom du dégradé, et par trois fois le héraut répondait: «_Nescio!_ Je ne
connais pas le nom de cet homme; il n'y a devant nous qu'un parjure et
un félon.»
Tout n'était pas fini pourtant: car, après qu'on avait répandu sur la
tête du coupable un bassin d'eau chaude, il était tiré jusqu'au pied de
l'échafaud avec une corde. Là, on l'étendait sur une civière en le
couvrant d'un drap mortuaire, et dans cet état on le portait à l'église
voisine, où le clergé, sur un mode lugubre et lent, psalmodiait à
l'intention de cette espèce de cadavre, de ce mort vivant, les prières
des défunts. Effrayant spectacle! mais admirable aussi, mais salutaire,
qui devait faire sur les esprits, ou plutôt sur les coeurs, une
impression ineffaçable et rendre, pour ceux-là surtout qui en avaient
été les témoins, la violation du serment presque impossible
[48] À propos de l'impasse dit des _Chevaliers_.