Cet homme éminent, l'une des gloires les plus pures du barreau moderne,
peut et doit être proposé en exemple aux jeunes stagiaires comme aux
avocats en renom; car il réunit toutes les vertus qui rendent cette
profession si admirable quand on l'exerce comme elle devrait toujours
s'exercer. Véritablement éloquent, de «cette éloquence qui est l'âme
même,» comme a dit si bien le père Lacordaire, et dont, en effet, les
inspirations venaient du coeur, Chauveau-Lagarde ne montrait pas pour ses
clients moins de zèle que de désintéressement, et plus d'une fois il
leur ouvrit sa bourse, bien loin d'accepter des honoraires. À ces vertus
il joignait le courage qui ne reculait pas devant l'accomplissement d'un
devoir pour lui sacré, fut-ce au péril de sa vie.
Né à Chartres, le 21 janvier 1756, Chauveau-Lagarde (Claude-François)
était fils d'un modeste artisan récompensé, ce qui n'arrive pas
toujours, des sacrifices bien lourds qu'il s'était imposés pour son
éducation, par les succès de l'enfant au collége d'abord, puis par ceux
du jeune homme au barreau. Car, avant 89, Chauveau-Lagarde comptait déjà
parmi les avocats distingués au Parlement, et les évènements politiques
vinrent ouvrir à son talent une nouvelle et plus glorieuse carrière,
quand par le triomphe des violents montagnards, jacobins, maratistes,
hébertistes, la Révolution, qui avait éveillé tant d'espérances
cruellement déçues, fut devenue le régime abominable de la Terreur.
Alors que la guillotine, par décret spécial, se dressait en permanence
(moins le couperet, retiré tous les soirs) sur la place dite aujourd'hui
de la Concorde, la profession d'avocat exposait à de grands périls et,
pour les éviter ou les braver, il ne fallait pas moins de courage que
d'habileté. Chauveau-Lagarde eut l'un et l'autre, et souvent il ne
craignit pas de disputer obstinément à Fouquier-Tainville ses victimes.
Plus d'une fois, trop rarement au gré de son désir, il eut le bonheur de
les lui arracher comme il fit du général Miranda, acquitté grâce à
l'éloquente plaidoirie de son défenseur.
Il fut moins heureux pour d'autres, pour Brissot, pour Charlotte Corday;
mais celle-ci, condamnée à l'avance, pouvait-elle être sauvée «quand,
dit un historien, son héroïsme se glorifiait de ce qu'on lui imputait à
crime.» Aux questions du président, lorsqu'elle comparut devant le
tribunal, elle répondit: «Oui, c'est moi qui ai tué Marat.
--Qui vous a poussée à ce meurtre?
--Ses crimes.
--Quels sont ceux qui vous l'ont conseillé?
--Moi seule; je l'avais résolu depuis longtemps; j'ai voulu rendre la
paix à mon pays.
--Croyez-vous donc avoir tué tous les Marat?
--Hélas! non, reprit-elle.
Comment défendre une prévenue qui s'accusait ainsi elle-même?
«Chauveau-Lagarde, dit M. Durozoir, sans démentir ni son caractère, ni
l'opinion qu'il s'était formée comme citoyen ou comme homme de
l'assassinat de Marat» (blâmable au point de vue de la stricte morale),
sut remplir noblement sa mission d'humanité. Il prononça en faveur de
l'accusée un court mais émouvant plaidoyer, en s'efforçant, chose à peu
près impossible d'ailleurs, d'appeler l'indulgence des juges sur sa
cliente entraînée, disait-il, comme malgré elle, par le fanatisme et
l'exaltation politique. Mais ici il fut interrompu par Charlotte Corday
qui, dans un langage énergique, rétablit les faits et maintint le
caractère véritable selon elle de son acte accompli, après mûre
réflexion, dans la plénitude de la raison et avec une volonté tranquille
et résolue, par pur dévoûment à la patrie. Du reste, elle se plut à
rendre justice au zèle de son défenseur, et la condamnation prononcée,
elle lui dit:
«Vous m'avez défendue, Monsieur, d'une manière délicate et généreuse;
c'était la seule qui pût me convenir; je vous en remercie et je veux
vous donner une preuve de mon estime. On vient de m'apprendre que tous
mes biens sont confisqués: je dois quelque chose à la prison, je vous
charge d'acquitter cette dette.»
Chauveau-Lagarde s'empressa d'accomplir ce pieux devoir, et avant même
que Charlotte quittât la prison pour être conduite à l'échafaud,
toujours calme, toujours forte et courageuse, mais revenue de
quelques-unes de ses illusions d'après ce fragment d'une lettre à
Barbaroux: «Quel triste peuple pour fonder une république! On ne
conçoit pas ici qu'une femme inutile, dont la plus longue vie n'est
bonne à rien, puisse s'immoler de sang-froid à son pays.» La pauvre
jeune _héroïne_ n'eût pas dû ignorer que l'assassinat jamais n'a rien
fondé, et qu'_une vie n'est jamais inutile, n'est jamais trop longue_,
lorsqu'elle est remplie par la pratique des humbles et pieuses vertus et
des obscurs dévoûments qui sont l'honneur de la femme, jeune fille où
mère de famille.
Quelques mois après l'exécution de Charlotte Corday, Chauveau-Lagarde
fut choisi d'office par le tribunal pour défendre une autre et plus
illustre accusée, l'infortunée Marie-Antoinette. «Quelques personnes,
dit Chauveau-Lagarde lui-même dans sa brochure si intéressante relative
au procès[46], ont vanté le prétendu courage qu'il nous fallut (à M.
Tronçon-Ducoudray et à moi) pour accepter cette tâche à la fois
honorable et pénible: elles se sont trompées. Il n'y a point de vrai
courage sans réflexion. Nous ne songeâmes pas même aux dangers que nous
allions courir. Je partis à l'instant pour la prison, plein du sentiment
d'un devoir si sacré, mêlé de la plus profonde amertume.»
Puis il reprend avec un accent où le coeur se trahit, où l'on sent cette
vivacité de souvenirs du témoin oculaire ému, attendri: «La chambre où
fut renfermée la Reine était alors divisée en deux parties par un
paravent. À gauche en entrant était un gendarme avec ses armes; à
droite, on voyait dans la partie occupée par la Reine, un lit, une
table, deux chaises. Sa Majesté était vêtue de blanc avec la plus
extrême simplicité.
«..... En abordant la Reine avec un saint respect, mes genoux
tremblaient sous moi; j'avais les yeux humides de pleurs; je ne pus
cacher le trouble dont mon âme était agitée, et mon embarras fut tel,
que je ne l'eusse éprouvé jamais à ce point si j'avais eu l'honneur
d'être présenté à la Reine et de la voir au milieu de sa cour, assise
sur un trône, environnée de tout l'éclat de sa couronne.
«Elle me reçut avec une majesté si pleine de douceur, qu'elle ne tarda
pas à me rassurer par la confiance dont je m'aperçus bientôt qu'elle
m'honorait à mesure que je lui parlais et qu'elle m'observait.» De cette
confiance d'ailleurs le défenseur sut se montrer digne. «Je lus avec
elle son acte d'accusation. À la lecture de cette oeuvre d'enfer, mois
seul je fus anéanti. La Reine sans s'émouvoir, me fit des observations,»
insistant sur l'inanité de l'accusation fondée sur cette prétendue
_conspiration contre la France_, d'accord avec les ennemis de
l'extérieur et de l'intérieur.
Les pièces annexées à l'acte d'accusation pourtant étaient en si grand
nombre, qu'il semblait impossible, dans le peu de temps qui restait,
d'en prendre connaissance. L'avocat obtint, non sans peine, de la Reine
qu'elle fît une demande à la Convention pour qu'il lui fût accordé un
délai rigoureusement nécessaire. La note fut remise à Fouquier-Tainville
qui promit de la communiquer à l'Assemblée; mais il n'en fit rien, on
n'en fit qu'un usage inutile, puisque, le lendemain matin, dès huit
heures, ainsi qu'il avait été annoncé, les débats commencèrent, _ils
durèrent pendant vingt heures consécutives_.
«Il faut avoir été présent, dit Chauveau-Lagarde, à tous les détails de
ce débat trop fameux pour avoir une juste idée du beau caractère que la
Reine y a développé;» «plus occupée des autres que d'elle-même, comme
l'a écrit M. de Montjoie; elle mit tous ses soins à ne compromettre
aucune des personnes qui lui avaient été attachées.»
«..... La Reine fut, dans son procès, comme elle l'avait toujours été
durant le cours de sa vie, admirable de bonté. En voici d'ailleurs comme
preuve quelques traits que j'ai recueillis dans ses réponses:
«On lui reproche d'avoir, avec le Roi, _trompé le peuple_:
»Elle répond: «Que sans doute le peuple _a été trompé_; qu'il l'a même
été _cruellement_; mais que ce n'est assurément ni par le Roi, ni par
elle qui l'ont toujours _également aimé_.
»On reprochait à la Reine d'avoir entretenu, avant la Révolution, des
rapports politiques avec le roi de Bohème et de Hongrie (Joseph II).
»Elle répond: «Qu'elle n'a jamais entretenu avec son frère que des
rapports d'amitié et point de politique; mais que si elle en avait eu de
ce genre, _ils auraient été tous à l'avantage de la France_.
»On l'accuse d'avoir constamment nourri avec le Roi le projet de
détruire la liberté, en remontant sur le trône, à quelque prix que ce
soit.
»Elle répond: «Que le Roi et elle n'avaient pas besoin de remonter sur
le trône, puisqu'ils y étaient qu'ils n'avaient, au reste, jamais
désiré rien autre chose que _le bonheur de la France_; et qu'il leur
aurait suffi que la _France fût heureuse_ pour qu'ils le fussent
eux-mêmes.»
Toutes les autres et si nombreuses questions faites à l'illustre accusée
avaient le même caractère de puérilité odieuse ou d'absurdité ridicule;
et toujours elle sut répondre avec autant de dignité que d'à-propos.
Mais qu'importait au tribunal! que lui importait la plaidoierie des
avocats dont Chauveau-Lagarde dit modestement: «Sans doute quelque
talent que déploya M. Tronçon-Ducoudray dans sa plaidoierie et quelque
zèle que je pouvais avoir mis dans la mienne, nos défenses furent
nécessairement au-dessous d'une telle cause, pour laquelle toute
l'éloquence d'un Bossuet ou d'un Fénelon n'aurait pu suffire ou serait
restée du moins impuissante.»
«... Ce que je puis dire, d'ailleurs, c'est que ni la présence des
bourreaux devant lesquels un mot, un geste, une réticence pouvaient être
un crime, ni l'appareil épouvantable de la mort dont nous étions
environnés, ne nous ont fait oublier nos obligations; mais qu'au
contraire nous combattîmes avec chaleur, avec énergie et de toutes nos
forces, tous les chefs d'accusation, et que _nous plaidâmes pendant plus
de trois heures_.... Il ne faut pas que les étrangers puissent croire
que, dans les temps horribles où la Reine et Mme Élisabeth ont été
assassinées, elles aient péri sans défense; ou, ce qui serait la même
chose, pour ne pas dire plus affreux encore, que les Français qui furent
chargés de les défendre n'aient pas senti toute l'importance de la
mission qui leur était confiée.»
«... J'avais ainsi plaidé pendant près de deux heures, j'étais accablé
de fatigue; la Reine eut la bonté de le remarquer et de me dire avec
l'accent le plus touchant:
«Combien vous devez être fatigué, M. Chauveau-Lagarde: je suis bien
sensible à toutes vos peines.»
«Ces mots qu'on entendit autour d'elle ne furent point perdus pour les
bourreaux... La séance fut un instant suspendue avant que M.
Tronçon-Ducoudray prît la parole. Je voulus en vain me rendre auprès de
la Reine: un gendarme _m'arrêta sous ses propres yeux_. M.
Tronçon-Ducoudray, ayant ensuite plaidé, _fut arrêté de même en sa
présence_; et de ce moment, il ne nous fut plus permis de lui parler.»
Voilà ces temps, ces affreux temps que, de nos jours encore, certains
écrivains, par une aberration de la folie ou du crime, osent excuser,
que dis-je? justifier, glorifier, et si l'on en croyait leur langage,
qu'on peut croire une misérable forfanterie, voudraient nous ramener!
Les défenseurs revirent la Reine de loin seulement lorsqu'ils entrèrent,
toujours escortés par les gendarmes, pour le prononcé de l'arrêt. «Cet
horrible arrêt, dit Chauveau-Lagarde, nous ne pûmes l'entendre sans en
être consternés; la Reine seule l'écouta d'un air calme... Ce calme ne
l'a point abandonnée jusqu'à ses derniers moments. Rentrée à la prison
et avant de s'endormir dans la sécurité de sa conscience, du sommeil des
justes, elle écrivit à Mme Élisabeth la lettre que la Providence vient
de révéler au monde, et qui est un monument éternel de l'inébranlable
fermeté d'âme ainsi que de l'inépuisable bonté de coeur qu'elle avait
manifestée durant tout le cours du procès.»
Les deux courageux avocats, après avoir été fouillés et longuement
interrogés sans qu'on trouvât rien à leur charge, furent laissés
cependant dans la prison: «moins occupés de ce que nous allions devenir,
dit la _Notice historique_, que de l'épouvantable issue de cet horrible
procès. Quand on nous mit en liberté... _la Reine n'existait plus_.»
Sept mois après, Chauveau-Lagarde fut averti par un message de Mme
Élisabeth, qu'il était choisi pour la défendre. C'était la veille même
du jugement (9 mai 1794). Tout aussitôt, il courut à la prison, mais on
ne lui permit pas de communiquer avec son auguste cliente.
Fouquier-Tainville, par une exécrable perfidie, motiva le refus
d'autorisation sur l'ajournement du procès qui ne devait pas avoir lieu
de sitôt; et le lendemain matin, en entrant dans la salle des séances du
tribunal, Chauveau-Lagarde avait la douleur d'apercevoir «Mme
Élisabeth environnée d'une foule d'autres accusés, sur le haut des
gradins où on l'avait placée tout exprès la première pour la mettre plus
en évidence.»
L'acte d'accusation fut plus absurde et plus odieux, s'il était
possible, que celui dirigé contre la Reine: on en jugera par ces deux
griefs principaux: «La complicité dans la conspiration du Roi et de la
Reine contre la nation.--Les secours donnés par elle (Madame) aux
blessés du Champ-de-Mars qu'elle avait pansés de ses propres mains.»
«Accusation monstrueuse, dit éloquemment Chauveau-Lagarde, et bien digne
de ces temps d'irréligion et d'immoralité où ce qui paraissait le plus
criminel à ces pervers était précisément ce qu'il y a de plus sacré
parmi les hommes.»
La princesse, en présence de ces assassins à gages affublés de la toge
du juge, fut admirable de fermeté et ne montra pas moins de présence
d'esprit que de dignité dans ses réponses. Bien que son défenseur n'eût
pu conférer avec elle, et que le débat n'eût duré qu'un instant,
Chauveau-Lagarde prit la parole et se montra à la hauteur de sa mission,
en établissant d'abord que l'acte d'accusation n'avait aucune base
sérieuse et que les faits allégués ne prouvaient rien autre chose que la
bonté de coeur de Madame et l'héroïsme de son amitié.
«Après avoir développé ces premières idées (lisons-nous dans la _Notice
historique_), je finis en disant: qu'au lieu d'une défense je n'aurais
plus à présenter pour Mme Élisabeth que son _apologie_; mais que, dans
l'impuissance où j'étais d'en trouver une qui fût digne d'elle, il ne me
restait plus qu'une seule observation à faire, c'est que la princesse,
qui avait été à la cour de France _le plus parfait modèle de toutes les
vertus, ne pouvait être l'ennemie des Français_.»
À ces paroles prononcées avec l'énergique accent de la conviction, le
président du Tribunal, Dumas, s'emporta jusqu'au délire de la fureur, en
reprochant avec une brutalité sauvage et impie à l'avocat «de _corrompre
la morale publique_ en ayant l'audace de parler des vertus de
l'accusée.» «Il fut aisé de s'apercevoir que Mme Élisabeth qui,
jusqu'alors, était restée calme et comme insensible à ses propres
dangers, fut émue de ceux auxquels je venais de m'exposer: et après
avoir, comme la Reine, entendu sans s'émouvoir son arrêt de mort, comme
la Reine, elle a consommé paisiblement le grand sacrifice de sa vie.»
Après l'audience, Dumas, toujours frénétique, proposa au tribunal de
faire arrêter l'avocat. On ne l'osa pas encore cependant, parce qu'on
voulait avoir l'air de laisser la liberté aux défenseurs tant qu'ils
existaient, et ils ne furent supprimés que deux mois après «comme les
fauteurs salariés de la tyrannie, dit le rapport à ce sujet, voués par
état à la défense des ennemis du peuple.»
Bientôt après, 1er juillet, Chauveau-Lagarde, arrêté à la campagne, à
vingt lieues de Paris, fut amené par des gendarmes à la prison de la
Conciergerie. L'ordre d'arrestation portait «qu'il serait traduit sous
trois jours au tribunal révolutionnaire pour y être jugé, attendu _qu'il
était temps que le défenseur de la Capet_ (sic) _portât sa tête sur le
même échafaud_.»
Mais le prisonnier eut le bonheur d'être oublié dans cette foule de
victimes que le tribunal immolait sans relâche: «Je ne réclamai point,
dit-il, je gagnai du temps, et après quarante jours de captivité, je fus
mis en liberté dix jours après la mort de Robespierre et de Payan qui
m'avait fait arrêter.»
Libre, le courageux avocat reprit avec la même indépendance l'exercice
de sa profession. En 1797, nous le voyons défendre, devant une
commission militaire, l'abbé Brottier, accusé de conspiration royaliste.
Sous l'Empire, à force de démarches et de persévérance, il obtient la
grâce du lieutenant-colonel espagnol Darguines, que son éloquence
n'avait pu faire absoudre. Sous la Restauration, à laquelle ses
sympathies étaient acquises, un proscrit, le général Bonnaire, ne fit
pas en vain appel à son dévouement; et ce fut grâce à Chauveau-Lagarde,
sans doute, que la déportation, au lieu de la peine capitale, fut
prononcée en présence des charges sérieuses qui pesaient sur l'accusé,
«coupable au moins, dit M. Leroy, d'une grande faiblesse dans des
circonstances graves, et que la prudence comme le sang-froid avaient
abandonné.»
La noble indépendance de son caractère ne nuisit point à
Chauveau-Lagarde parmi les esprits élevés de son parti. La duchesse
d'Angoulême fit au défenseur de sa mère et de sa tante l'accueil le plus
bienveillant et lui dit avec un accent ému: «_Depuis longtemps je
connais vos sentiments_.»
Pourtant il semble que le gouvernement de la Restauration qui, parfois,
avec les intentions les meilleures, circonvenu par l'intrigue ou la
passion, se montrait trop avare de ses faveurs pour les vrais
dévouements, ne reconnut point, autant qu'il eût dû, les services de
Chauveau-Lagarde, et ce fut presque tardivement que celui-ci fut appelé
à siéger à la Cour de cassation. Il reçut de plus la décoration de la
Légion d'honneur et des titres de noblesse. L'illustre avocat,
d'ailleurs, jouissait depuis longtemps de la plus belle des récompenses,
l'estime universelle, méritée par une vie sans tache. Dirai-je aussi aux
yeux de tous les gens de bien, cette gloire, cet incomparable honneur
d'avoir pu défendre, au péril de sa vie, deux des plus augustes victimes
de la Révolution. «Qu'y a-t-il, en effet, de plus admirable que cette
princesse... qui, toujours reine, toujours mère, toujours épouse,
toujours elle-même, a su finir, comme Louis XVI, par demander à Dieu la
grâce de ses bourreaux..... Quant à Mme Élisabeth de France, ne
s'est-elle pas aussi, par son angélique résignation, élevée comme
au-dessus de l'humanité même[47]?»
Chauveau-Lagarde mourut en chrétien, il n'est pas besoin de le dire, à
Paris, le 24 février 1841, ne laissant qu'une fortune modeste et bien
inférieure à celle que son grand talent et sa réputation pouvaient lui
faire acquérir s'il n'eût point été aussi désintéressé.
Depuis longues années dans la tombe l'avait précédé l'autre défenseur de
Marie-Antoinette, Tronçon-Ducoudray, mort, victime de son dévouement, à
Synnamarie, où il avait été déporté.
[46] _Notice historique sur les procès de la reine Marie-Antoinette et
de Madame Élisabeth_; in-8º, 1816.
[47] _Notice historique sur le procès de la Reine_, etc.