DE CHEVERUS (LE CARDINAL)

De Cheverus (Jean Louis Anne-Madeleine) né à Mayenne, le 28 janvier

1768, d'une ancienne famille de magistrats, «s'est attiré dans les deux

mondes, dit M. Delambre, par sa piété et ses vertus, l'estime et

l'affection des hommes même les plus opposés à ses croyances; et revenu

au sein de sa patrie après trente années d'absence, il a retracé le même

spectacle d'une vie pure, apostolique, gagnant tous les coeurs,

multipliant les fidèles, par son aimable simplicité et l'inaltérable

aménité de son caractère.»

«Nous l'avons vu au milieu de nous, écrivait à l'époque de sa mort un

pieux ecclésiastique, tel qu'il avait été à Boston et à Montauban,

inspirant l'amour par toutes les qualités qui gagnent les coeurs,

commandant le respect par les vertus les plus éminentes. Dans sa

conduite comme évêque, comme homme privé, il a toujours été égal à

lui-même, c'est-à-dire plein d'une haute sagesse, ne s'occupant que de

ses devoirs et se conciliant par son zèle, sa prudence, sa douceur, sa

charité, sa simplicité, une vénération et une confiance universelles.»

Écoutons maintenant le témoignage des protestants. Un journal de Boston,

en parlant de M. de Cheverus et de l'abbé de Malignon, s'exprime ainsi:

«Ces hommes sont si savants qu'il n'y a pas moyen d'argumenter avec eux;

leur vie est si pure et si évangélique qu'il n'y a rien à leur

reprocher.

Dans un autre numéro du même journal on lit encore: «En voyant de tels

hommes, qui peut douter s'il est permis à la nature humaine d'approcher

de la perfection de l'Homme-Dieu et de l'imiter de très près.»

Une autre fois, c'est un protestant de la ville qui vient trouver l'abbé

de Cheverus pour lui dire les larmes aux yeux: «Je ne croyais pas qu'un

homme de votre religion pût être un homme de bien; je viens vous faire

réparation d'honneur; je vous déclare que je vous estime et vénère comme

le plus vertueux que j'aie connu.»

Voilà, pris au hasard entre mille, quelques-uns des témoignages publiés

ou privés d'admiration et d'estime rendus à ce saint évêque qui fit

bénir dans les deux mondes sa charité inépuisable, héroïque parfois,

comme sa douceur merveilleuse, et fut dans ce siècle tourmenté un autre

St-François de Sales. N'est-ce pas un bonheur d'avoir à raconter,

quoique, hélas! trop brièvement, cette vie si pleine et dans laquelle

abondent les traits touchants ou sublimes? Heureux si nous pouvons faire

passer dans l'âme du lecteur quelques-unes des émotions qui, plus d'une

fois, ont remué délicieusement notre coeur, et fait trembler des larmes à

nos paupières! Mais c'est trop insister sur l'exorde, venons aux

preuves, à savoir aux faits eux-mêmes dont l'éloquence sera bien

autrement persuasive que tous les discours.

Après avoir fait avec succès ses études classiques au collége de

Louis-le-Grand, le jeune Cheverus, aspirant à l'honneur du sacerdoce,

étudia la théologie au collége de St-Magloire tenu par les Oratoriens.

Ferme dans sa vocation bien que l'avenir fût gros de menaces qui ne

devaient que trop tôt devenir des réalités, il fut ordonné prêtre le 18

décembre 1790, lors de la dernière ordination publique qui ait eu lieu à

Paris avant la Révolution, alors que déjà l'Église, dépouillée de tous

ses biens, la constitution civile du clergé décrétée avec obligation du

serment, le prêtre fidèle à ses devoirs se voyait placé entre sa

conscience et le martyre. Pour le jeune de Cheverus le choix n'était pas

douteux: il refusa le serment, et pendant deux ans, ne s'en dévoua pas

moins aux saintes fonctions de son ministère qu'il lui fallait exercer

d'ordinaire en secret au milieu de continuelles alarmes. Vers la fin de

l'année 1792 cependant, alors que tous les prêtres insermentés se

voyaient condamnés à la déportation, l'abbé de Cheverus put, à l'aide

d'un passeport, passer en Angleterre. Pour s'y créer des ressources, il

entra comme professeur de français dans une pension tenue par un

ministre protestant, et, en moins d'une année, il avait appris la langue

anglaise dont il ne connaissait pas le premier mot lors de son arrivée

dans l'île. Il s'exprimait assez bien déjà pour pouvoir se charger du

service d'une chapelle catholique à Londres et même faire des

instructions dans la langue du pays. Cependant, par un touchant

scrupule, doutant qu'il pût être compris par tous, la première fois

qu'il prêcha, après être descendu de chaire, il s'approcha d'un des

auditeurs qu'à son extérieur il jugeait devoir être un artisan, et lui

demanda:

--Pardon, mon ami, j'aurais une petite question à vous faire.

--Faites, monsieur, l'abbé, je tâcherai d'y répondre de mon mieux.

--Vous assistiez au sermon, je crois. Là, franchement, la main sur la

conscience, m'avez-vous toujours entendu, c'est-à-dire compris? Ce n'est

pas un compliment que je vous demande.

--Monsieur le curé, en toute sincérité, voici ce que je puis vous

répondre: votre sermon n'était pas comme ceux des autres, il n'y avait

pas un seul mot du dictionnaire, tous les mots se comprenaient tout

seuls.

Dans le courant de l'année 1795, le jeune prêtre reçut une lettre de

l'abbé de Malignon, ancien docteur et professeur en Sorbonne, qui, lors

de la Révolution, était passé en Amérique où ses talents et ses vertus,

dignement appréciés, trouvaient largement à s'exercer. De Boston qu'ils

habitait, il écrivait au jeune de Cheverus, qu'il avait connu naguère en

France, pour lui demander de venir l'aider dans l'exercice de son

laborieux mais fructueux ministère. L'abbé de Cheverus, assuré que là

bas il y avait plus de bien à faire encore qu'en Angleterre où, grâce à

la proscription, les prêtres catholiques se comptaient par centaines,

partit pour l'Amérique. On pense avec quelles larmes paternelles, le

vénérable abbé de Malignon serra dans ses bras et sur son coeur, ce frère

ou plutôt ce fils qui lui apportait, dans son lointain exil, avec la

joie de sa présence, comme un parfum de la patrie qu'il n'espérait plus

revoir. Puis, pour l'apôtre qui déjà commençait à sentir le poids des

ans, quel bonheur de pouvoir compter sur le zèle de ce vaillant, de ce

savant, de ce vertueux collaborateur, au bout de quelques mois estimé,

aimé, apprécié dans la ville à l'égal de lui-même et qu'il savait

capable, au besoin, de le suppléer, malgré sa jeunesse, dans les

circonstances les plus difficiles! Aussi qu'on juge de son émotion quand

un matin arriva un message de l'évêque de Baltimore, qui, instruit par

la voix publique des mérites du prêtre français, lui offrait la cure

importante de Sainte-Marie à Philadelphie. Mais, sans hésiter d'un

instant, l'abbé de Cheverus, tout en remerciant Mgr Carrol dans les

termes les plus respectueux comme les plus chaleureux, répondit qu'il ne

pouvait, dans aucun cas, se séparer de l'abbé de Malignon qui l'avait

appelé en Amérique et était pour lui non pas seulement un vénérable ami,

mais un bien-aimé père.

Pourtant, à quelque temps de là, il le quittait, à la vérité pour une

absence seulement de quelque mois employés à évangiliser les bons

Indiens de Passamaquody et de Penobscot, une mission qui fut des plus

pénibles au point de vue de la fatigue matérielle, mais dont il fut

amplement dédommagé par ces consolations les plus douces au coeur de

l'apôtre. «Jamais il n'avait fait encore pareille route» dit l'éloquent

auteur[49] de cette _Vie de cardinal de Cheverus_ qu'il n'est plus

besoin de recommander:

«Une sombre forêt, aucun chemin tracé, des broussailles et des épines à

travers lesquelles il était obligé de s'ouvrir un passage et puis, après

de longues fatigues, point d'autre nourriture que le morceau de pain

qu'ils avaient pris à leur départ; le soir pas d'autre lit que quelques

branches d'arbres étendues par terre, et encore fallait-il allumer un

grand feu tout autour pour éloigner les serpents et autres animaux

dangereux qui auraient pu, pendant le sommeil, leur donner la mort. Ils

marchaient ainsi depuis plusieurs jours lorsqu'un matin (c'était un

dimanche), grand nombre de voix, chantant avec ensemble et harmonie, se

font entendre dans le lointain. M. de Cheverus écoute, s'avance et à son

grand étonnement il discerne un chant qui lui est connu, la messe royale

de Dumont, dont retentissent nos grandes églises et cathédrales de

France, dans nos plus belles solennités. Quelle aimable surprise et que

de douces émotions son coeur éprouva! Il trouvait réunis à la fois dans

cette scène l'attendrissant et le sublime; car quoi de plus

attendrissant que de voir un peuple sauvage, _sans prêtres depuis

cinquante ans_, et qui n'en est pas moins fidèle à solenniser le jour du

Seigneur; et quoi de plus sublime que ces chants sacrés inspirés par la

piété seule, retentissant au loin dans cette immense et majestueuse

forêt?»

Trois mois s'étaient écoulés au milieu des fatigues et des consolations

abondantes de cette heureuse mission, lorsque un message, arrivé non

sans peine à l'abbé de Cheverus, le fit revenir en toute hâte à Boston

où la fièvre jaune avait éclaté. Le prêtre intrépide, pareil au soldat

que le champ de bataille attire, accourut aussitôt au poste du péril,

et comme si lui-même il eut été invulnérable, il se prodigua de jour et

de nuit, à la fois aumônier, infirmier, ensevelisseur au besoin. Comme

quelques amis le blâmaient de se ménager trop peu et de s'exposer même

témérairement, il fit cette réponse qu'on eût dû écrire en lettres d'or

sur quelque monument de la ville:

«Il n'est pas nécessaire que je vive, mais il est nécessaire que les

malades soient soignés et les moribonds assistés.»

Est-il besoin d'ajouter que ces nouvelles preuves d'un dévouement si

souvent héroïque ne firent qu'ajouter à la vénération de tous

«catholiques et protestants pour le bon prêtre; en voici une preuve des

plus touchantes:

»Chose remarquable! dit M. Delambre, dans les repas de cérémonie où les

bienséances l'obligeaient à se trouver et où assistaient jusqu'à trente

ministres de sectes diverses, c'était toujours lui que le maître de la

maison et les ministres eux-mêmes invitaient, _comme le plus digne_, à

bénir la table et qui faisait avec le signe de la croix la prière

accoutumée de l'Église catholique.»

Le nombre des fidèles, grâce à de tels exemples, allant toujours en

augmentant, la chapelle devenait insuffisante d'autant plus que nombre

de protestants ne se montraient pas moins empressés que les catholiques

pour assister aux instructions et même aux offices. L'abbé de Cheverus,

afin de répondre aux désirs de ces âmes pieuses, prit courageusement

l'initiative d'une souscription ayant pour but la construction d'une

église; et le président des États-Unis à cette époque, John Adams fut

le premier, quoique protestant, à s'inscrire sur la liste «couverte

bientôt des noms les plus honorables protestants aussi bien que

catholiques.»

L'abbé de Cheverus fit aussitôt creuser les fondations; mais, dans son

zèle conseillé par la prudence, quand les sommes par lui reçues se

trouvèrent épuisées, il suspendit les travaux et ne permit de les

reprendre qu'après avoir touché l'argent nécessaire. Dans un pays où la

banqueroute est endémique, il croyait ne pouvoir être trop prudent en

n'escomptant point par le crédit un avenir incertain et des ressources

éventuelles; car des dettes, s'il n'eût pu tenir à ses engagements,

c'était pour son ministère encore plus que pour lui-même la

déconsidération et la ruine de toute influence.

Dans le courant de l'année 1803, il eut occasion de prouver que chez lui

la charité la plus sublime, la compassion la plus tendre s'unissaient à

toute la vigueur d'une âme sacerdotale. Deux pauvres Irlandais,

condamnés à mort pour un crime dont ils étaient innocents, lui

écrivirent de la prison de Northampon pour réclamer le secours de son

ministère. La lettre reçue, l'abbé part aussitôt et prodigue à ces

infortunés toutes les consolations que lui suggère un coeur attendri par

la pitié en même temps qu'exalté par la foi. Le jour fixé pour

l'exécution arrive; il est d'usage, paraît-il, aux États-Unis, c'était

du moins la coutume à cette époque, de conduire, avant de le mener au

milieu du supplice, le condamné à l'église ou au temple pour y entendre

une suprême exhortation.

L'abbé de Cheverus, monté en chaire, aperçoit au-dessous de lui toute

une foule empressée et compacte, composée de femmes surtout, qui

venaient attirées par une curiosité blâmable et pour assister aux

derniers moments des malheureux condamnés. Alors, enflammé d'une sainte

indignation, lui d'ordinaire tout onction et toute douceur, il s'écrie

avec le geste véhément et la voix tonnante d'un Bridaine:

«Les orateurs sont ordinairement flattés d'avoir un auditoire nombreux

et moi j'ai honte de celui que j'ai sous les yeux. Il y a donc des

hommes pour qui la mort de leurs semblables est un spectacle de plaisir,

et un objet de curiosité? Mais vous surtout, femmes, que venez-vous

faire ici? Est-ce pour essuyer les sueurs froides de la mort qui

découlent du visage de ces infortunés? Est-ce pour éprouver les émotions

douloureuses que cette scène doit inspirer à toute âme sensible? Non

sans doute: c'est donc pour voir leurs angoisses et les voir d'un oeil

sec, avide et empressé? Ah! j'ai honte pour vous et vos yeux sont pleins

d'homicide. Vous vous vantez d'être sensibles et vous dites que c'est la

première vertu de la femme; mais si le supplice d'autrui est pour vous

un plaisir et la mort d'un homme un amusement de curiosité qui vous

attire, je ne dois plus croire à la vertu; vous oubliez votre sexe, vous

en faites le déshonneur et l'opprobre.»

Ambroise ou Chrysostôme n'aurait pas mieux dit. À de tels élans on

reconnaît le grand coeur; et c'est à eux surtout que peut s'appliquer

cette belle parole de Lacordaire: «_L'éloquence c'est l'âme même_.»

Après cette terrible apostrophe, il n'est pas besoin de dire qu'autour

de l'échafaud rares furent les curieux et surtout les curieuses.

Personne cependant ne garda rancune au courageux apôtre, et, tout au

contraire, ce fut une joie universelle quand, quelques années après, on

apprit que l'abbé de Cheverus, promu à l'épiscopat, était choisi pour

remplir l'un des quatre nouveaux siéges érigés en Amérique, celui de

Boston, diocèse comprenant toute la Nouvelle-Angleterre. Cette haute

dignité avait été proposée d'abord à l'abbé de Malignon, qui certes en

était digne par ses vertus et par sa science; il en donna la meilleure

preuve puisque, dans son humilité, il fit si bien que M. de Cheverus fut

nommé à sa place comme plus apte à remplir ces hautes fonctions dans les

circonstances actuelles.

Le nouvel évêque d'ailleurs ne trompa point l'attente de son ami ni

celle de ses ouailles, et sa dignité ne refroidit en rien l'ardeur de

son zèle, bien au contraire. Évêque, il resta missionnaire, se faisant

tout à tous selon la parole du grand Paul, et continuant d'exercer

toutes les fonctions du saint ministère, baptisant, confessant,

catéchisant, visitant les pauvres, les malades, et les plus délaissés,

les plus abandonnés. Un jour, la vieille domestique qui le servait

remarque que Monseigneur, sorti de bonne heure pour se rendre à

l'église, rentrait plus tard qu'à l'ordinaire, et sur ses vêtements

froissés elle aperçoit des traces de poussière mêlée avec un grossier

duvet. Le lendemain et le jour suivant, elle fait la même remarque.

Alors, se doutant bien qu'il y avait là quelque touchant mystère de

charité, et craignant que son maître ne fût entraîné par son zèle, elle

le suit à distance un matin et le voit, dans un faubourg éloigné de la

ville, entrer dans une cabane. Elle s'approche, et alors, appuyée

contre la cloison, retenant son souffle, elle regarde à travers les

planches mal jointes, et que voit-elle? sur un misérable grabat, un

pauvre vieux nègre, malade, infirme que l'évêque, agenouillé près de

lui, console, encourage, en lui parlant comme un père eût fait à son

fils. Après avoir allumé du feu, il le découvre doucement, panse ses

plaies, puis il lui fait manger les aliments préparés de ses propres

mains, et l'ayant ensuite recouché avec la plus tendre sollicitude, il

lui dit adieu en l'embrassant tout inondé des larmes du pauvre noir qui

ne trouvait pas de mots pour exprimer sa gratitude, mais ne fut pas

aussi muet quand, plus tard convalescent, il s'agit de la publier dans

la ville, malgré le silence à lui recommandé par le prélat.

Une autre fois, c'est un brave matelot qui, au retour d'un long voyage,

trouve, montant son escalier et portant une charge de bois sur l'épaule,

le bon évêque auquel, avant de partir, il avait recommandé naïvement sa

femme et qui, à défaut d'une soeur de charité, faisait auprès de la

pauvre malade les fonctions d'infirmier. On conçoit après des traits

pareils, qui se renouvelaient chaque jour, que l'évêque de Boston fût

des plus chers à son troupeau. Nombre de gens voulaient au baptême

donner à leurs fils le nom de Jean par affection pour leur pasteur. Un

jour, celui-ci demandant au parrain selon l'usage quel nom il voulait

donner à l'enfant, l'autre répondit:

--Jean de Cheverus, évêque.

--Comment dites-vous?

--Jean de Cheverus, évêque! reprit le brave homme sans sourciller. Le

prélat sourit, puis il murmura:

--Pauvre enfant, Dieu te garde de jamais le devenir! Ce n'est pas un

léger fardeau.

Vers la fin de l'année 1818, Mgr de Cheverus eut une grande douleur, il

perdit son ami, son père, le bon abbé Malignon. Le chagrin qu'il

ressentit de cette perte comme ses fatigues et ses occupations qui s'en

accrurent, le défunt n'ayant pu d'abord être remplacé, eurent une action

fâcheuse sur sa santé. Son état même devint assez pénible pour qu'il

prît conseil des médecins; tous furent d'avis que le climat rigoureux de

Boston lui était contraire, à ce point qu'à leur dire un nouvel hiver

passé par lui sous ce ciel inclément pourrait être mortel. Qu'on juge

des perplexités de l'évêque alors que, dans le même temps, il recevait

du roi Louis XVIII l'invitation ou plutôt l'ordre de revenir en France

pour y occuper l'un des siéges vacants. M. Hyde de Neuville, dans un

récent voyage à Boston, avait vu son compatriote à l'oeuvre et n'avait pu

se tenir, après son retour, d'en parler au roi. M. de Cheverus, bien que

son coeur fût resté tout français, et qu'il lui semblât doux de revoir la

terre natale, ne pouvait se décider pourtant à se séparer de ses enfants

d'adoption, et à une lettre plus pressante du grand aumônier, parlant au

nom du roi, il répondit «qu'il suppliait Sa Majesté de lui pardonner de

faire ce qu'il croyait devant Dieu être de son devoir.»

Le refus ne fut pas admis, et le grand aumônier insista dans les termes

les plus énergiques précisément alors que les médecins déclaraient le

climat de Boston trop rigoureux pour l'évêque. Mgr de Cheverus, dont le

coeur était combattu et comme déchiré entre deux partis vers lesquels il

inclinait également, se résigna enfin au départ. Dieu sait ce qu'il lui

en coûtait et avec quelles larmes il se sépara de son troupeau désolé,

après avoir fait don au diocèse et à ses amis de tout ce qu'il

possédait, l'église, la maison épiscopale, le couvent des Ursulines,

restés sa propriété; il donna aussi ses ornements, jusqu'à ses livres.

Il ne se réservait rien et partait plus pauvre qu'il n'était venu. La

ville presque entière voulut lui faire cortége à sa sortie des murs, et

quarante voitures au moins l'accompagnèrent pendant plusieurs lieues sur

la route de New-York. Quand enfin, il fallut se séparer, protestants et

catholiques s'agenouillèrent également pour recevoir une dernière fois

sa bénédiction.

Vers la fin de l'année 1823, Mgr de Cheverus arrivait en France, et la

tristesse qu'il ressentait souvent encore à la pensée de ceux qu'il

laissait orphelins, s'adoucit peu à peu par la joie de revoir, avec la

terre natale, de vieux amis, des parents qui lui faisaient fête, et

auxquels il croyait avoir dit un éternel adieu. Présenté au roi lors de

son arrivée à Paris, puis nommé à l'évêché de Montauban, après quelques

retards provenant de difficultés relatives à l'enregistrement des

bulles, il put faire son entrée dans sa ville épiscopale où sa

réputation l'avait devancé; aussi catholiques et protestants

s'empressèrent à l'envi pour le recevoir et les ministres furent des

premiers à venir le saluer. Un trait touchant marqua les débuts de son

épiscopat. Il apprit que, dans une ville assez importante de son

diocèse, le maire et le curé ne vivaient point en bonne intelligence,

mais par la faute surtout du premier. L'évêque va le trouver:

«Monsieur, lui dit-il, j'ai un grand service à vous demander; vous me

trouverez sans doute indiscret, mais j'attends tout de votre obligeance.

--Monseigneur, répond le maire, vous me rendez confus; qu'aurais-je à

vous refuser? je serais trop heureux s'il était quelque moyen de vous

prouver que je partage les sentiments de respect, d'affection, de

vénération pour notre premier pasteur qui remplissent ici tous les

coeurs.

--Eh bien! reprend aussitôt l'évêque en l'embrassant, le service que

j'ai à vous demander c'est d'aller porter ce baiser de paix à votre

curé.

--Monseigneur, je ne puis pas vous dire: _Non!_ et j'y vais de ce pas.»

Ce qui eut lieu en effet et la réconciliation fut complète.

L'année suivante, la charité de l'évêque eut à s'exercer sur un plus

vaste théâtre. Par suite d'un débordement du Tarn, deux faubourgs de la

ville furent envahis, et les habitants chassés de leur domicile quand

ils avaient pu fuir. L'évêque, après avoir pendant toute une journée,

monté dans une barque, aidé au sauvetage, ouvre son palais aux victimes

du fléau dont le nombre s'éleva bientôt à plus de trois cents. Une

pauvre femme cependant restait au dehors regardant les fenêtres d'un air

désolé. L'évêque l'aperçoit.

--Mais pourquoi, demande-t-il à quelqu'un, cette pauvre femme

n'entre-t-elle pas comme les autres? Il y a de la place encore, il y en

aura toujours.

--Elle n'ose pas! fut-il répondu, elle n'est point catholique, mais

protestante.

--Qu'importe! répond l'homme de Dieu qui descend au plus vite les

degrés, traverse la cour, sort dans la rue et s'approchant de

l'infortunée:

--Entrez, ma fille, entrez, dit-il, et ne craignez rien, je sais ce qui

vous arrête. Mais ne sommes-nous pas tous frères dans le malheur

surtout?

Après de tels actes de bonté, on pense avec quels regrets, moins de deux

années après, les fidèles de Montauban virent s'éloigner leur pasteur

nommé à l'archevêché de Bordeaux en remplacement de Mgr d'Aviau du

Bois-Sanzay, décédé. Les pleurs que faisait verser la mort de ce dernier

ne furent point taris, mais ils coulèrent avec moins d'amertume dès

qu'on sut le nom de son successeur, accueilli, quoique inconnu de la

plupart, comme un père qui revient au milieu de ses enfants, et il fut

bien en effet pour tous un père.

Après les évènements de 1830, éliminé de la chambre des pairs dont il

faisait partie, il apprit que des personnages influents s'employaient

activement auprès du gouvernement pour faire comprendre l'archevêque

dans une nouvelle promotion. Il fit alors publier dans les journaux une

note conçue en ces termes: «Je me réjouis de me trouver hors de la

carrière politique. J'ai pris la ferme résolution de ne pas y rentrer et

de n'accepter aucune place, aucune fonction. Je désire rester au milieu

de mon troupeau, et continuer à y exercer un ministère de charité, de

paix et d'union. Je prêcherai la soumission au nouveau gouvernement;

j'en donnerai l'exemple, et nous ne cesserons, mon clergé et moi, de

prier avec nos ouailles pour la prospérité de notre chère patrie.»

Cette sage ligne de conduite n'empêchait point la fidélité à

d'anciennes convictions. Lors de la captivité de la duchesse de Berry,

Mgr de Cheverus demanda qu'il lui fût permis d'aller lui porter les

consolations de son ministère. Et certain jour, il disait aux autorités

de la ville pour lui toutes bienveillantes: «Je ne serais pas digne de

votre estime si je vous cachais mes affections pour la famille déchue,

et vous devriez me mépriser comme un ingrat puisque Charles X m'a comblé

de ses bontés.»

Lors de l'invasion du choléra en 1832, l'archevêque fit de son palais

épiscopal une vaste ambulance dont il était à la fois le grand aumônier

et le premier infirmier et au-dessus de la porte d'entrée on lisait en

gros caractères: _Maison de secours_.

Aussi dans la ville de Bordeaux, ou plutôt dans le diocèse, la

satisfaction fut générale quand on apprit que, dans le consistoire du

1er février 1836, le pape avait nommé Mgr de Cheverus cardinal. Lui

seul parut ne pas se réjouir, étranger qu'il était à toute pensée

d'ambition. Des amis étant venus le féliciter, il leur dit avec un

sourire: «Qu'importe d'être enveloppé après la mort d'un suaire rouge ou

noir.»

Cette parole était-elle l'effet d'un pressentiment? Il avait reçu la

barrette dans les premiers jours de mai, et trois mois après, le 19

juillet, il succombait aux suites d'une attaque d'apoplexie et de

paralysie, mais non foudroyante, ce qui lui laissa toute sa liberté

d'esprit pour se disposer par l'accomplissement des saints devoirs à ce

solennel passage auquel il était toujours préparé d'ailleurs, pas n'est

besoin de le dire.

Le deuil dans le diocèse fut universel parmi les laïques comme parmi

ses prêtres que le cardinal accueillait toujours avec une bienveillance

si paternelle.

Mgr de Cheverus était mort le jour même de la fête de Saint Vincent de

Paul dont il rappelait les vertus comme celles de Saint François de

Sales, surtout son inaltérable douceur et sa parfaite charité. C'est par

cette charité, par la prédication toute puissante de l'exemple qu'il

gagnait les coeurs, plus encore que par son éloquence si persuasive

pourtant, et qu'il ramena dans le sein de l'Église tant de protestants,

parmi lesquels plusieurs ministres.

Quelques anecdotes encore à ce sujet: «S'il était permis, disait-il, de

ne pas aimer un homme parce qu'il se trompe ou ne voit pas les choses

comme nous, la charité serait bannie de la terre, car il n'y a que dans

le ciel qu'on ne se trompe pas.»

C'était chez lui une règle invariable de ne jamais avoir ni contestation

ni dispute avec qui que ce fût: «Pour disputer ou contester, disait-il,

il faut être deux et je ne veux me faire le second de personne.»

On l'engageait à choisir pour certaines visites pastorales une saison

moins rigoureuse: «Ce qui serait plus commode pour moi, répondit-il,

serait plus gênant pour les pauvres; c'est à moi à prendre le temps qui

leur convient le mieux.»

Heureux de rendre service, il disait: «Quel bonheur de pouvoir procurer

un moment de jouissance à ses frères! Qu'on est heureux de pouvoir faire

un coeur content!»

Mais si tolérant, si doux pour le personnes, le cardinal était

inflexible sur les principes. Un jour, on vint se plaindre à lui d'un

refus de sépulture fait à l'égard d'un homme riche mort, comme il avait

vécu, dans le désordre. On blâmait à ce sujet l'intolérance du curé.

«L'intolérance, reprit avec force le cardinal, elle est tout entière de

votre côté: vous ne pouvez souffrir qu'un prêtre remplisse son devoir et

vous le voulez forcer à reconnaître pour catholique un homme dont la vie

et la mort ont été anti-catholiques.»

Et cependant, comme nous l'avons dit, cette fermeté n'ôtait rien à sa

tolérance éclairée, à sa charité. Aussi les protestants, les juifs même,

témoignaient pour lui d'une profonde vénération. Le grand rabbin qui,

lors de l'arrivée du prélat à Bordeaux, était venu le premier lui faire

visite et le complimenter, entretenait avec lui les meilleurs rapports.

Un jour, sous le coup d'une grande affliction, la perte d'une fille

chérie, il vient trouver l'archevêque pour lui demander des consolations

en disant: «Je viens chercher des consolations près du représentant de

Jésus-Christ qui pleurait sur Lazare[50].»

La mémoire de Mgr de Cheverus est restée en grande vénération dans son

diocèse, en voici une preuve à la fois curieuse et touchante. L'anecdote

a de plus le mérite d'être inédite. Une bonne dame, qui avait eu de

grandes obligations au prélat, arrivée à Bordeaux, en venant de Paris,

voulut aller prier sur sa tombe. Le monument se compose, nous a-t-on

dit, d'une petite chapelle et d'une pierre tombale. L'étrangère, après

être restée agenouillée quelque temps, se sentant fatiguée, avisa près

d'un autre monument une chaise laissée là sans doute par quelque

visiteuse. Elle se leva, et en l'absence du propriétaire, la prit soit

pour se reposer, soit pour s'appuyer à défaut de prie-Dieu et continuer

ses _de profundis_. Mais tout à coup une femme du peuple qui priait de

l'autre côté, s'approchant, lui dit:

--Hé bien! que faites-vous là?

--Vous le voyez, j'emprunte un moment cette chaise; je me sentais

fatiguée..

--C'est fâcheux! Mais il faut aller vous asseoir ou vous reposer

ailleurs. Ici, ce serait manquer de respect à la mémoire du Saint. Pour

ma part, je ne le permettrai point.

Et sans plus de façon, enlevant la chaise, elle alla la reporter où la

dame l'avait prise.

[49] Huen-Dubourg (M. l'abbé Hamon, je crois).

[50] _Vie du Cardinal de Cheverus_, par M. Huen-Dubourg (Hamon).

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 51 / 84 题