La politique a beaucoup, et trop même, préoccupé Chateaubriand, par
l'entraînement d'illusions généreuses sans doute, mais il faut bien le
reconnaître aussi, par la passion de la popularité, par le vain désir
de jouer un grand rôle, d'être un personnage important dans l'État:
Ton âme, insatiable aux choses du moment,
Redemandait toujours un nouvel aliment.
Quand ton char eut touché la borne de l'arène,
Tu voulus réunir dans ta main souveraine
La palme politique et celle des beaux-arts.
Chateaubriand croyait sans doute, comme il le disait, n'écouter que la
voix du patriotisme quand c'était surtout un sentiment personnel,
égoïste qui lui soufflait ses résolutions et lui dictait plus d'une
fausse démarche. «M. de Villèle, dit Feller, lui obtint le ministère des
affaires étrangères; mais Chateaubriand ne croyait lui devoir aucune
reconnaissance pour tant de bons offices: la domination du premier
ministre lui devenait insupportable, il prit la résolution de le
supplanter, et l'on ne peut s'empêcher de blâmer sa conduite à cette
époque. M. de Villèle lui était sans doute infiniment inférieur comme
écrivain, mais il lui était de beaucoup supérieur comme homme d'état;
pour le renverser, Chateaubriand descendit à des manoeuvres peu dignes de
lui..... Contre son intention sans doute, les coups qu'il avait portés à
M. de Villèle étaient retombés sur le gouvernement et contribuèrent à
décider la chute de la Restauration.»
Dans la brochure intitulée: _De la Restauration et de la Monarchie
élective_, publiée en 1831, on lit cette phrase entre autres: «Je suis
bourbonnien par honneur, royaliste par raison et conviction, républicain
par goût et par caractère.» L'homme qui parlait et qui agissait ainsi
se croyait de bonne foi un grand homme d'État et s'étonnait et
s'indignait qu'on ne le prît pas au sérieux.
Il ne semble pas douteux que cette personnalité, si fortement accusée
dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, n'ait été le grand malheur et aussi
le tort de Chateaubriand qui eût dû apporter plus de désintéressement
dans l'accomplissement de sa glorieuse tâche et donner à ses nobles
labeurs leur véritable but dans lequel sa propre gloire ne vînt que
comme une préoccupation secondaire, dernière, et non principale, comme
l'affirme un de ses admirateurs, M. Loménie: «Paraître sous un beau jour
devant la postérité, voilà la pensée dominante de toute la vie de
Chateaubriand.... Il n'hésite jamais à _tout sacrifier_, non-seulement
des intérêts ou des ambitions, mais peut-être aussi quelquefois des
convenances et des devoirs du moment, à cette constante préoccupation de
l'avenir.»
Cela est d'autant plus étrange, d'autant plus inexplicable que,
sincèrement et au plus profond de son coeur, Chateaubriand était chrétien
et d'un christianisme non pas seulement spéculatif et théorique.
Pourtant ce grand esprit, cette sublime intelligence, cette haute
expérience même ne suffirent pas à l'éclairer dans la pratique, à faire
tomber ce fatal bandeau que l'orgueil avait épaissi sur ses yeux à lui
révéler ce qu'il avait proclamé plus d'une fois lui-même comme une
vérité certaine, élémentaire, à savoir que l'humilité, que l'oubli plus
ou moins complet de soi-même est la vertu essentielle du fidèle et que
la religion seule peut et doit nous l'inspirer. Par l'obsession de cet
orgueil étrangement naïf, et ces travers de son esprit, en dépit de son
génie, l'illustre écrivain ne fit ni aux autres ni à lui-même tout le
bien qu'il eût pu, et s'il faut l'avouer même, il fit à eux comme à lui,
plus d'une fois, quelque mal. Comme nous l'avons dit, dans la plupart de
ses ouvrages, il est un certain nombre de passages, de pages même qu'on
s'étonne d'y lire, et que la main d'un chrétien, s'il les avait écrites
dans la fièvre du travail, n'aurait pas dû hésiter, après réflexion, à
effacer.
Pour lui-même, l'illustre poète, faute d'une règle de conduite assez
ferme, en écoutant trop, ce semble, les entraînements de l'ambition et
d'autres, a vu souvent sa vie troublée par l'inquiétude, empoisonnée par
les cruels déboires, par les déceptions amères, bouleversée même par des
orages. Par les mêmes motifs, et faute sans doute d'avoir fait à la
préoccupation religieuse la plus large part dans sa vie, ses dernières
années furent désolées par cet ennui morne, par ces incurables et, sous
certains rapports, inexcusables tristesses à l'état de phénomène et dont
plusieurs témoins oculaires nous font de si prodigueux récits. Madame de
Bawr dit dans ses _Mémoires et Souvenirs_:
«Comment donc devînt-il si indifférent à tant de gloire? Hélas! il ne
put supporter la perte de sa jeunesse. Sans qu'il fût atteint d'aucune
infirmité, d'aucune souffrance grave, il était si malheureux de vieillir
que rien ici-bas n'excita plus son intérêt, ne lui apporta plus de joie.
Cette mélancolie de caractère, dont son ardente imagination lui donna
des accès auxquels nous devons _Réné_ et tant d'autres belles pages,
devint une tristesse habituelle. La tête penchée, l'oeil abattu, il
restait immobile et silencieux au milieu de ses amis et de ses
admirateurs sans prendre plus de part à ce qui se disait autour de lui
qu'il n'en prenait aux plus grands évènements du monde. Pensait-il à ses
belles années? Dans ce cas il faut croire que le brillant souvenir de la
jeunesse ajoutait encore à sa peine. Quelles que fussent les idées qui
venaient assombrir son visage, il était douloureux de voir ce beau génie
sous le poids d'un malheur sans remède et de voir s'éteindre le feu
d'une vie de gloire et d'amour dont la flamme ne se ranimait que par
instants.»
M. Loménie n'est pas moins affirmatif: «Il croyait peu, il est vrai, au
génie de ses contemporains et à la durée de leur gloire, mais il doutait
presque autant de son génie et la crainte d'être enseveli dans le commun
naufrage des réputations de son siècle et de manquer le but de sa vie,
_faisait le tourment secret de ses derniers jours_... Le sentiment
religieux, quoique très vif dans cette âme d'artiste, ne fut jamais
assez fort pour lui faire prendre résolûment en mépris la destinée de
son nom.
«Tant que la veillesse ne lui fit point trop sentir ses atteintes, il
résista de son mieux aux impulsions de ce caractère malheureux... Mais
plus tard, cette caducité, si odieuse à sa poétique imagination, le fit
s'abandonner tout entier à une profonde et incurable mélancolie. À
mesure que ses facultés faiblissaient, il se repliait sur lui-même et,
ne voulant pas qu'on vît son esprit subir comme son corps la pression
des années, il s'imposait le silence et ne parlait presque plus[45].»
La biographe ajoute cependant en façon de correctif: «_L'auteur du Génie
du Christianisme_ n'a certainement pas échappé à la grande infirmité de
notre époque. Il a eu sa part, et une assez forte part d'égoïsme et
d'orgueil. Mais ceux qui ont pu l'étudier de près dans sa vieillesse, à
cet âge où les traits de caractère deviennent, comme les traits du
visage, plus accentués et plus saillants, ceux-là savent tout ce qui se
mêlait de noblesse d'âme et de sincère défiance de soi-même à cet
égoïsme et à cet orgueil qu'engendrent les séductions de la gloire.»
Pour être juste et comme circonstance atténuante, faudrait-il ajouter
que chez le poète cet état douloureux autant que singulier pouvait tenir
à je ne sais quelle disposition physique et maladive, à une lacune dans
l'organisation. L'admirable Joubert, dans cette étonnante lettre du 21
octobre 1803, où le Chateaubriand, qui sera pour tant d'autres une
énigme incompréhensible, se trouve, nombre d'années à l'avance, si bien
déchiffré, et l'on peut dire, percé à jour, Joubert nous dit en propres
termes:
«Un fonds d'ennui, qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui
est vacant entre lui-même et ses pensées exige perpétuellement de lui
des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront
jamais à son gré et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire, s'il
ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est en lui l'homme natif...»
Citons de cette lettre quelques passages encore non moins instructifs
que curieux: «Il est certain qu'il a blessé dans son ouvrage des
convenances importantes, et que même il s'en soucie fort peu, car il
croit que son talent s'est encore mieux déployé dans ces écarts.
«Il est certain qu'il aime mieux les erreurs que les vérités dont son
livre est rempli, parce que ces erreurs sont plus siennes, il en est
plus l'auteur.
«.... Il a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, et ne les
tourne point en dedans. Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, il
ne s'interroge jamais, à moins que ce ne soit pour savoir si la partie
inférieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont
contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes,
si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est
bon; c'est le moindre de ses soucis.
«Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il
écrit; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et
de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement
de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de
lui, varié, mobile, inconnu.
«Sa vie est autre chose. Il la compose, ou pour mieux dire, il la laisse
s'arranger d'une toute autre manière. _Il n'écrit que pour les autres et
ne vit que pour lui._ Il ne songe point à être approuvé, mais à se
contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde
ou ce qui ne l'est pas.
«Il n'y a songé de sa vie et ne veut point le savoir. Il y a plus: comme
il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne
s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et
entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se
blâmer le moins du monde.»
Cette lettre, qu'on a le regret de ne pouvoir citer en entier, atteste
chez son auteur une sagacité de coup d'oeil qui tient de la divination,
et vient à l'appui, ce semble, des considérations présentées plus haut.
Il n'a manqué à Chateaubriand, pour son propre bonheur et même pour sa
gloire devant la postérité, qu'une pratique plus conforme à sa théorie.
Quoiqu'il en soit, il résulte de là pour qui sait réfléchir, un grand
enseignement, une leçon formidable et salutaire: c'est que les dons de
l'intelligence pas plus que les richesses matérielles ne sont un présent
gratuit; il faut les recevoir de la main de Dieu, quand ils nous
viennent, avec une profonde gratitude, mais aussi avec tremblement par
la crainte d'en user mal et que l'orgueil ou la vanité ne nous les rende
fatals alors même qu'ils profiteraient aux autres. Si le succès couronne
nos efforts, si la gloire entoure notre nom de son auréole, si nous
devenons célèbres, tâchons de rester modestes, d'être de plus en plus
humbles, en pensant que, par nous-même, nous ne sommes rien, nous ne
pouvons rien, et que cette petite flamme qu'on appelle le génie, un
souffle peut l'éteindre quand il n'a pas dépendu de nous de l'allumer.
Cette fugitive lueur, c'est le feu sacré venu du ciel, mais un mensonge
de la Fable à tort prétendit que Prométhée avait pu dérober aux dieux la
mystérieuse étincelle. Si nous ne pouvons être tout à fait indifférent
aux murmures caressants de la renommée, aux douces joies d'un triomphe
mérité, efforçons-nous d'épurer nos intentions, de travailler, de
lutter, de souffrir pour le vrai bien, pour le vrai beau en vue de la
récompense la plus sublime et des espérances d'une sainte immortalité.
Chateaubriand (Réné) était né à Saint-Malo en 1768, il mourut à Paris en
1848, au lendemain de la révolution de février, aussi disparut-il de la
scène sans faire plus de bruit que le moindre des littérateurs en temps
ordinaire. Il est enterré, comme on sait, sur un rocher qui s'élève au
milieu des flots, non loin de sa ville natale. Lui-même s'était inquiété
longtemps à l'avance de se préparer une tombe à part et dans un mode qui
ne fût point banal. S'il y eut là encore quelque calcul de la vanité,
celle-ci s'est méprise; car maintenant les pèlerins deviennent rares de
plus en plus sur l'ilot. Ceux qui parfois encore y abordent, ne sont
guère que de pauvres matelots, ignorant le nom de grand homme et qui ne
s'arrêtent pas là d'habitude pour déposer des couronnes, mais pour faire
sécher leurs filets.
[45] Loménie.--_Biographie des contemporains par un homme de rien._