DE LA CHAISE

Cette rue s'appela d'abord chemin de la _Maladrerie_, puis rue des

_Teigneux_, noms qui lui furent donnés à cause d'un hôpital s'élevant

sur l'emplacement occupé ensuite par l'hospice des _Petits Ménages_,

monument, non, bâtiment qui lui-même va disparaître, car les

démolisseurs sont à l'oeuvre et paraissent pressés d'en finir.

On n'aura point à le regretter, si surtout à la place de ce vaste mais

peu gracieux édifice, ayant un peu l'extérieur d'une prison, nous voyons

s'épanouir le beau square que promet l'ancien jardin de l'établissement.

De la rue on apercevait à travers la grille deux ou trois allées

d'arbres magnifiques, et l'on n'eût pas demandé mieux parfois que de se

reposer sous leur ombrage[42].

Comment et à quelle époque la rue, dite des Teigneux, prit-elle le nom

de la _Chaise_? Nous l'ignorons. Ce dernier nom lui vient-il d'une

enseigne ainsi qu'un historien l'affirme, ou du célèbre Jésuite qui fut

pendant tant d'années le confesseur de Louis XIV? Cette version me

paraît préférable, d'abord comme la plus naturelle; puis parce qu'elle

rappelle le souvenir d'un homme qui, dans le poste le plus difficile

qui fut jamais, fit preuve d'un mérite peu ordinaire, soit que la

prudence chrétienne, ce que nous inclinons à croire, ait dicté sa

conduite; soit, comme l'ont prétendu ses ennemis, qu'elle fut le

résultat des calculs de la politique et d'une merveilleuse habileté.

François d'Aix de la Chaise, petit neveu du père Cotton, confesseur de

Henri IV, né au château d'Aix, le 25 août 1624, était fils de Georges

d'Aix, seigneur de la Chaise, et de Renée de Rochefort. Sa rhétorique

terminée au collège de Roanne, il entra comme novice chez les Jésuites.

Après deux années de préparation, chargé tour à tour du cours

d'humanités et du cours de philosophie, il professa avec éclat, à ce

point que ses leçons furent imprimées en 1661, sous ce titre: _Abrégé de

mon cours de philosophie_[43]. Nommé supérieur de la province de Lyon,

il fut, sans doute par le conseil de l'Archevêque de cette ville,

Villeroi, frère du maréchal, choisi comme confesseur du roi Louis XIV,

en remplacement du père Terrier, qui venait de mourir.

«Jusque-là, dit un biographe, le Père La Chaise avait vécu à plus de

cent lieues de la cour. Il y parut au commencement de 1675 et s'y montra

simple et aisé dans ses manières, poli et prévenant sans affectation.

Tous les suffrages se réunirent bientôt en sa faveur.»

Cette unanimité dans la bienveillance ne devait pas être de longue

durée; car, jeté au milieu de toutes les intrigues de la cour comme des

complications et des difficultés suscitées tour à tour et presque coup

sur coup par les passions du roi, l'affaire du jansénisme, celle du

quiétisme, la révocation de l'édit de Nantes, la déclaration de 1682,

etc: «Quelque avis qu'il embrassât, dit le biographe déjà cité, il se

faisait des ennemis et il lui arriva plus d'une fois de déplaire

également aux partis opposés.»

Le biographe exagère et le bon Père ne tint pas autant qu'il l'affirme

la balance égale entre les opinions, à moins qu'elles ne fussent

indifférentes au point de vue de la conscience. Mais ce qui doit surtout

lui mériter nos éloges, c'est que, chargé, par suite de sa position, de

la feuille des bénéfices, il s'attachait à ne faire que de bons choix.

Il donna aux missions une grande impulsion. Les jansénistes, dont

l'hostilité l'honore, l'accusaient de favoriser les passions du roi; le

fait est qu'il travailla avec persévérance à ruiner l'influence de Mme

de Montespan et qu'il y parvint. Après la mort de la reine, il crut sage

de conseiller et de bénir le mariage du roi avec Mme de Maintenon,

qui, dit-on, ne lui pardonna pas de s'être opposé à la publicité de

cette union restée morganatique; il semblait difficile que la veuve de

Scarron fût déclarée officiellement reine de France.

Dans sa lettre au cardinal de Noailles (8 octobre 1708), Mme de

Maintenon pourtant rendait au père La Chaise cette justice: «Qu'il avait

osé _louer_, en présence du roi, _la générosité et le désintéressement

de Fénelon_.»

Il ne craignait pas d'ailleurs de dire la vérité au roi et même assez

rudement parfois, d'après ce que racontait Louis XIV lui-même, après la

mort du père La Chaise: «Je lui disais quelquefois: «_Vous êtes trop

doux!_--Ce n'est pas moi qui suis trop doux, répondait-il, _c'est vous,

sire, qui êtes trop dur_.»

Le roi cependant ne voulut jamais consentir à ce qu'il prît sa retraite

bien que, devenu plus qu'octogénaire, le père La Chaise la demandât;

mais y mit-il assez d'insistance? «Il lui fallut porter le fardeau

jusqu'au bout. La décrépitude et les infirmités ne purent l'en délivrer.

Sa mémoire s'était éteinte, son jugement affaibli, ses connaissances

brouillées, et Louis XIV se faisait apporter ce cadavre pour dépêcher

avec lui les affaires accoutumées.»

Ainsi s'exprime Saint-Simon, si peu favorable aux Jésuites. Plus loin il

ajoute: «Désintéressé en tout genre quoique fort attaché à sa famille;

facile à revenir quand il avait été trompé, et ardent à réparer le mal

que son erreur lui avait fait faire; d'ailleurs judicieux et

précautionné, il ne fit jamais de mal qu'à son corps défendant. Les

ennemis même des Jésuites furent forcés de lui rendre justice et

d'avouer que c'était un homme de bien, honnêtement né et très-digne de

remplir sa place.»

Sa conduite, à l'égard de ses nombreux ennemis, en est la meilleure

preuve: «Libelles, couplets satiriques, histoires scandaleuses, dit M.

de Chantelauze, ne cessèrent de l'assaillir de toutes parts durant tout

le cours de son ministère. Bien qu'il eût en main un pouvoir qui dût

inspirer de sérieuses craintes à ses ennemis, il ne se vengea de leurs

calomnies en toute occasion que par le silence. Plusieurs puissantes

cabales s'élevèrent sourdement contre lui pour le supplanter: il eut

l'habileté de les découvrir à temps et de les déjouer sans en tirer

vengeance et sans faire le moindre éclat.»

Le chancelier d'Aguesseau, un contemporain du père La Chaise et

très-prévenu contre les Jésuites, dit aussi de lui: «Le père La Chaise

était un _bon gentilhomme_, qui aimait à vivre en paix et à y laisser

vivre les autres; capable d'amitié, de reconnaissance, et bienfaisant.»

Ce _bon gentilhomme_, comme dit assez singulièrement le célèbre

magistrat, était brave à l'occasion, témoin ce passage d'une lettre de

Boileau à Racine, datée de Mons, à l'époque du siége: «J'ai oublié de

vous dire que, pendant que j'étais sur le mont Pagnotte, à regarder

l'attaque, le R. P. de La Chaise était dans la tranchée et même tout

près de l'attaque pour la voir plus distinctement. J'en parlais hier à

son frère (capitaine des gardes) qui me dit tout naturellement: _Il se

fera tuer un de ces jours_. Ne dites rien de cela à personne, car on

croirait la chose inventée, et elle est très-vraie et très-sérieuse.»

Le P. La Chaise mourut à Paris, le 20 janvier 1709, à l'âge de

quatre-vingt-cinq ans. Il était membre de l'Académie des Inscriptions et

Belles-Lettres, et se montrait fort assidu aux séances.

Les Jésuites avaient acheté, en 1626, non loin de Paris, une maison de

campagne appelée la Folie-Regnault, qu'ils nommèrent plus tard le

_Mont-Louis_, en l'honneur du roi. Cette résidence que Louis XIV fit

embellir et agrandir, par considération pour son confesseur, devint une

villa fort agréable, comme on dirait aujourd'hui, où volontiers le père

La Chaise aimait à venir se reposer et se distraire en compagnie de ses

confrères. Aussi lorsque sous l'Empire, ce terrain fut converti en

cimetière, le funèbre enclos prit le nom de _La Chaise_. Quand on songe

qu'en soixante années au plus, le cimetière de l'Est, continuellement

agrandi, est devenu l'immense nécropole que nous voyons, on ne peut

s'empêcher de dire avec le refrain de la ballade allemande: _Les morts

vont vite_.

[42] Ces arbres, à l'exception de trois ou quatre, ont été abattus l'an

dernier, pendant le siége.

[43] 2 petits vol. in-folio, à Lyon.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 45 / 84 题