Il est des noms plus populaires, sans doute, que celui-ci, et cependant
qui fut plus digne de sympathie et d'estime que ce héros dont son
consciencieux historien, de Gérando, disait, en dédiant son livre aux
instituteurs de la jeunesse française: «La mémoire de Caffarelli doit
vous être chère. Personne plus que lui n'honora les fonctions touchantes
auxquelles vous consacrez votre vie; il voulut s'y associer. Vous
trouverez en lui un ami, _vos élèves y trouveront un modèle_. Puissent
nos enfants être nourris dans la méditation de semblables exemples!
Puissent-ils s'accoutumer de bonne heure à répéter avec transport le nom
de nos grands hommes!... Je n'ai pu que tracer la vie de Caffarelli;
c'est à vous qu'il appartient d'en faire l'éloge et d'achever mon
ouvrage; ou plutôt vous aurez fait bien plus que moi. Il devra à votre
zèle la gloire dont il était le plus digne, celle d'avoir fait naître de
nouvelles vertus par l'exemple des siennes.
«Placé par un heureux concours de circonstances au milieu de tous ceux
qui ont approché Caffarelli, dit plus loin l'écrivain, j'ai entendu ce
concert unanime et touchant de témoignages qui lui sont universellement
rendus; je l'ai entendu peut-être du point le plus favorable et le plus
propice pour en recueillir l'ensemble. Les regrets de l'amitié sont le
plus beau monument que puisse conserver pour nous l'histoire de celui
qui n'est plus; c'est un monument que j'ai consulté; j'y ai trouvé
empreinte l'image de ses vertus... J'espère d'ailleurs que plus cet
essai est étranger à toutes prétentions littéraires, mieux on y
reconnaîtra le seul hommage rendu à la vérité par la droiture. Je n'ai
pas eu d'autre motif, d'autre but que celui de transmettre aux âmes
honnêtes l'émotion salutaire et douce que ces images ont fait passer
dans mon coeur[41].»
Caffarelli du Falga (Louis-Marie-Joseph-Maximilien), était né à Falga,
dans le Haut-Languedoc (13 février 1756). Élevé à l'école de Sorrèze, il
en sortit pour entrer dans le corps royal du génie dont il devint
bientôt l'un des officiers les plus distingués. Quoique appartenant à
une arme spéciale, «le jeune officier comprenait que les sciences
exactes, lorsqu'elles absorbent seules toute l'attention de l'esprit,
l'épuisent souvent par une habitude trop continuelle de l'analyse et
que, le fixant plus sur des signes que sur des idées, elles arrêtent le
développement des facultés méditatrices; mais associées en lui à un
heureux mélange d'études, plus variées et plus riches de faits, elles
reçurent par ce rapprochement même une utilité nouvelle. Les sciences
morales donnaient le mouvement à ses idées; les sciences mathématiques
les réglèrent. Celles-ci fortifièrent sa raison pendant que celles-là
nourrissaient sa curiosité et exaltaient sa pensée.»
Très-bien! Voilà des paroles que les jeunes gens ne sauraient trop
méditer. Continuons:
«Il était remarquable, sans doute, de voir un jeune militaire dans l'âge
des plaisirs, placé sur une scène bruyante et entouré de tant de
séductions, se livrer à des occupations aussi sérieuses. Cependant,
elles ne donnèrent rien de sauvage ou de brusque à son humeur; elles ne
l'enlevèrent point au commerce de ses camarades et de ses amis. Il sut,
au contraire, y répandre tous les charmes qui naissent de l'égalité du
caractère, de l'affabilité et de cet abandon naturel qui obtient la
confiance en la prévenant... Caffarelli s'acquit donc l'affection et
l'estime de tous ses camarades et de ceux-là mêmes dont les habitudes
présentaient plus d'oppositions avec les siennes. Dans ce nombre, il en
trouva aussi qui surent les goûter, les partagèrent et s'unirent à lui
par les plus étroits rapports!»
Mais le jeune officier fut arraché brusquement à ses chères occupations
par une terrible nouvelle, celle de la maladie de sa mère, la plus
tendre des mères qui, d'après ce qu'on lui écrivait, était à toute
extrémité. Le coeur navré, il accourut pour recueillir son dernier soupir
et lui fermer les yeux, comme il avait fait pour son père quelques
années auparavant. Il avait consolé sa mère mourante non-seulement par
sa présence et ses soins affectueux, mais encore, mais surtout par la
promesse qu'il serait lui, l'aîné, le tuteur, le père de ses frères et
soeurs, au nombre de huit et dont plusieurs étaient fort jeunes encore.
Il tint parole; il fit plus même. En sa qualité d'aîné, les lois lui
assuraient plus de la moitié de l'héritage; il ne voulut point profiter
de cet avantage, et déclara que le patrimoine serait partagé par
portions égales entre tous. Il mit donc tout en commun ou plutôt, comme
on l'a dit, il se réserva pour sa part toutes les privations et toutes
les fatigues... Il pourvut à tous les besoins, et réglant
l'administration du patrimoine, il en accrut la valeur par de sages
améliorations.
Il avait dû faire, momentanément du moins, à ses devoirs de père de
famille le sacrifice de sa carrière militaire et remettre pour un temps
son épée au fourreau en devenant l'intendant de la fortune commune et
aussi l'instituteur, le professeur des orphelins. Mais, dans son amour
du bien, cette tâche ne lui suffisait pas, d'après ce que nous apprend
l'historien contemporain. «Surpassant encore le célèbre exemple qu'a
donné en Prusse un seigneur bienfaisant (de Rochow), en créant dans ses
terres des établissements réguliers d'instruction, il voulut lui-même
devenir l'instituteur des enfants de son village. Chaque soir, après le
travail des champs, on le vit au milieu d'eux leur donner des leçons de
lecture, d'écriture et d'arithmétique; il s'attachait particulièrement à
leur enseigner la première des sciences, celle du vrai bonheur, en leur
apprenant à aimer la vertu. Ses domestiques avaient part à ses
instructions. Il ne se laissa ni rebuter par les fastidieux détails
qu'elles entraînaient, ni détourner par ses autres affaires ou par ses
propres études. Il associait ses frères à ses touchantes fonctions, il
les faisait jouir des douceurs qu'il leur devait; et sa vie se
partageait ainsi entre l'accomplissement des devoirs modestes et
sublimes qui appartiennent à une bienfaisance éclairée et les sentiments
de la nature.»
Cependant, le congé de Caffarelli, prolongé à diverses reprises, enfin
expiré, il dut rejoindre sa compagnie à Cherbourg. Bientôt la révolution
éclata, le jeune du Faya se montra sympathique à quelques-unes des idées
nouvelles qui devaient amener, dans sa conviction, la réforme de graves
abus. Mais, d'ailleurs, il sut toujours se défendre de l'exagération et
témoigna hautement en toute occasion de son horreur pour les violences
et les excès, fût-ce même au péril de sa vie; en voici la preuve:
Lors du décret rendu par l'Assemblée législative, le 10 août, et qui
prononçait la déchéance du Roi, Caffarelli se trouvait, en qualité
d'adjoint à l'état-major, à l'armée du Rhin, que commandait Biron. «Il
opposa seul aux commissaires une résistance énergique et motivée,»
protestant contre le décret qu'il déclarait injuste et
inconstitutionnel. Il ajoutait que, quant à lui, jamais il ne
pactiserait avec les factieux et les anarchistes. Destitué pour cet acte
courageux par les commissaires, il s'enrôla comme simple soldat dans une
compagnie de grenadiers; exclu par suite d'un décret de l'Assemblée
ordonnant à tous les officiers suspendus de s'éloigner de la frontière,
il revint à Paris. À peine arrivé, il se vit emprisonné; mais, comme par
miracle, oublié dans la prison, et non traduit devant le tribunal
révolutionnaire, il recouvra sa liberté après une détention de quatorze
mois.--Employé quelque temps dans les bureaux du comité militaire, il
obtint de retourner à l'armée du Rhin, commandée maintenant par Kléber
qui, plus d'une fois, eut occasion de l'apprécier, mais surtout en
septembre 1793, au passage du fleuve, près de Dusseldorf. Peu de temps
après, Caffarelli fit preuve du même sang-froid intrépide sous les yeux
d'un autre non moins bon juge, l'héroïque Marceau. Lors du passage de la
Nahe, près de Creutznach, Caffarelli commandait une manoeuvre, quand un
boulet de canon lui brisa la jambe gauche; l'amputation reconnue
nécessaire, le blessé la subit avec une fermeté stoïque et vit, sans un
soupir, emporter la pauvre jambe mutilée que devait remplacer une jambe
de bois. À peine l'opération terminée, «il demanda du papier, et, de sa
main propre, écrivit au général Marceau une lettre détaillée sur les
moyens qu'il jugeait les plus propres à contenir l'ennemi. Son héroïsme
obtint la récompense la plus digne de lui; son conseil fut suivi et le
détachement fut sauvé.»
Le vaillant soldat guéri, malgré l'embarras de la jambe de bois, n'en
continua pas moins le service d'activité. Lors de l'expédition d'Égypte,
choisi tout d'abord par Bonaparte comme un des officiers les plus
capables, il fut chargé de la direction en chef du génie. En outre de ce
qui concernait ces fonctions, il chercha, dit un biographe, à s'assurer
tous les moyens de transporter les éléments de notre industrie dans la
colonie nouvelle, soit pour satisfaire aux besoins de l'armée, soit pour
accélérer cette civilisation des peuples orientaux qui était, dans cette
expédition, sa pensée dominante.
Durant toute cette campagne laborieuse autant que pleine de périls, il
donna l'exemple du courage, de l'abnégation, du dévouement héroïque; et
cependant, au dire de quelques historiens (entre lesquels il ne faut
point compter Gérando), Caffarelli n'était pas populaire dans l'armée
parce qu'on l'accusait d'être l'un des auteurs de l'expédition. Les
soldats soulageaient leur mauvaise humeur par une plaisanterie
d'ailleurs assez innocente, murmurant, lorsqu'ils voyaient passer le
général traînant sa jambe de bois: «Celui-là se moque bien de ce qui
arrivera, il est toujours sûr d'avoir un pied en France.»
D'un autre côté, Caffarelli était l'objet d'une haine particulière de la
part des indigènes qui, le voyant diriger tous les travaux, le
regardaient comme un personnage des plus influents. Lors de la révolte
du Caire, il courut risque de la vie; sa maison fut mise au pillage, et
l'on y brisa tous les instruments de mathématiques et d'astronomie
apportés d'Europe à grands frais. Le lendemain, les amis de Caffarelli
lui témoignant leurs regrets de la perte irréparable pour lui de ces
trésors et des précieux matériaux qu'il avait réunis déjà, il répondit
simplement: L'armée et l'Égypte ont été sauvées!
Caffarelli, comme Kléber, ne devait pas revoir la France. Au siége de
Saint-Jean-d'Acre, il se trouvait, pour son service, dans un poste des
plus périlleux. Renversé de son cheval et foulé aux pieds à plusieurs
reprises, toujours il se relevait, obstiné à commander, lorsqu'une balle
lui fracassa le coude. L'amputation, cette fois encore, fut jugée
nécessaire; elle semblait avoir réussi; mais le chagrin que le blessé
ressentit de la mort d'un officier, son ami, comme lui transporté à
l'ambulance, provoqua une réaction fatale que toute la science des
médecins fut impuissante à conjurer, et Caffarelli succomba le 27 avril
1799. Dans l'ordre du jour du lendemain on lisait: «Il emporte au
tombeau les regrets universels; l'armée perd en lui un de ses chefs les
plus braves, l'Égypte un de ses législateurs, la France un de ses
meilleurs citoyens, les sciences un homme qui y remplissait un rôle
célèbre.»
Ce témoignage, à la vérité officiel, prouve que le général était mieux
apprécié par les soldats qu'on a pu le penser d'après les paroles
rapportées plus haut. Mais voici qui le prouve mieux encore: le désir de
reconnaître par lui-même un des points les plus importants de la
géographie de l'Orient, avait engagé Bonaparte à se rendre à Suez (4
nivôse an VII), avec Monge, Berthollet, Costal et du Falga Caffarelli.
On avait traversé la mer Rouge, près de Suez, à un gué praticable
seulement pendant la marée basse. Au retour, la marée commençant à
monter, on dut prendre un autre chemin en s'éloignant du rivage. Mais
par une erreur du guide, on s'égara au milieu de marais profonds, entre
lesquels donnait passage seulement un sentier fort étroit. Plusieurs des
chevaux trébuchèrent et s'enfoncèrent dans la bourbe, d'où il fut
impossible de les retirer. Il en fut ainsi de celui que montait
Caffarelli qui, à cause de sa jambe, n'ayant pu descendre à temps,
courait le plus grand danger. Deux guides (soldats) du général en chef,
l'aperçoivent et s'efforcent d'arriver jusqu'à lui.
«Mes amis, leur crie Caffarelli, il n'y a aucun moyen de se dégager
d'ici, éloignez-vous et n'enlevez pas trois hommes à la patrie lorsque
vous pouvez en sauver deux.»
Ces généreuses paroles, au lieu de décourager les braves soldats, ne
font qu'exalter leur dévouement. Ils continuent intrépidement d'avancer,
et par des efforts presque surhumains, parviennent à sauver la vie au
général, cette vie qui promettait encore de si grandes choses; mais qui,
pour le malheur de la France, devait bientôt toucher à son terme.
La _Vie_ ou l'éloge de Caffarelli par de Gérando, le document le plus
important comme le plus sûr de tous ceux que nous avons pu consulter,
fut lue deux années seulement après la mort du général, devant la
seconde classe de l'Institut national (12 messidor an IX). Là, comme
ailleurs, régnaient encore les préjugés dominant à la fin du siècle
précédent, et qui avaient amené tant de catastrophes. Aussi l'historien,
qui devait être moraliste chrétien si distingué, se montra-t-il fort
discret relativement aux convictions religieuses de son héros. Mais le
peu qu'il en dit suffit pour relever encore Caffarelli à nos yeux, parce
que ce passage, explicite déjà dans sa brièveté, nous permet de penser
davantage:
«Une personne avait fixé son coeur, mais ne répondit point à ses
espérances. Dès ce jour, il renonça à l'hymen et chercha sa consolation
dans les soins qu'il prit de sa famille. Mais vivant dans le célibat, il
y conserva des moeurs pures.
«... L'absolu scepticisme répugnait à son coeur. Il aimait à rapporter
l'ensemble des phénomènes de l'univers à l'influence d'une cause
bienfaisante et sage, dans laquelle il trouvait réalisées ces idées du
meilleur absolu qui étaient le terme ordinaire de sa pensée et sous la
protection de laquelle il plaçait les destinées de la vertu. Il aimait à
étendre au delà des confins étroits de la vie la carrière de ses
espérances. Son âme avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, un besoin
immense de l'avenir. Le trait dominant de son caractère était un désir
ardent du bonheur des hommes, une sorte de générosité impatiente qui
allait au devant de tout ce qui était bon et utile, et ne pouvait jamais
se satisfaire.»
Pour un tel homme, malgré le malheur des temps, l'Évangile ne dut pas
être toujours un livre fermé, et l'on peut croire assurément que sur son
lit de douleur, à l'heure suprême, le héros tournait ses regards vers le
ciel pendant que la prière du chrétien s'échappait de ses lèvres.
[41] De Gérando. _Vie de Caffarelli_; in-8º, 1801.