Nous ne saurions raconter ici la vie du grand Empereur, si célèbre dans
les chroniques et les épopées du moyen-âge, d'autant plus que nous
l'avons fait ailleurs assez longuement[44] et que nous n'aimons point à
nous répéter. Sauf quelques exceptions d'ailleurs, les récits de guerre
n'entrent point dans notre nouveau cadre.
Mais nous trouvons, dans le vieux chroniqueur presque contemporain,
connu sous le nom de moine de Saint Gal, un très-curieux épisode et qui
nous semble avoir le mérite d'être parfaitement de circonstance avec la
folie des moeurs actuelles. Nous reproduisons donc, tout au long, en le
traduisant du latin, ce récit original et si fort empreint de ce qu'on
appelle la couleur locale.
Un certain jour de fête, après la célébration de la messe, l'Empereur
dit aux siens:
«Ne nous laissons point engourdir dans un repos qui nous mènerait à la
paresse; allons chasser jusqu'à ce que nous ayons pris quelque
venaison.»
La journée cependant était pluvieuse et froide, Charles portait comme à
l'ordinaire un vêtement de peau de brebis de peu de valeur. Arrivant de
Pavie, dont les marchands vénitiens avaient fait comme l'entrepôt du
commerce de l'Orient, les grands au contraire étaient parés, ainsi
qu'aux jours de fête, d'habits magnifiques en étoffes légères et
moelleuses, ornées de plumes d'oiseaux de Phénicie et de plumes de paon,
d'autres fois enrichies ou surchargées de fourrures, de pourpre de Tyr,
et même de franges faites d'écorces de cèdre. L'Empereur ayant donné
immédiatement le signal du départ, tous durent se mettre en chasse dans
ce costume, et galoper tout le jour à travers les fourrés, les buissons
et les ronces où les brillantes mais peu solides étoffes laissèrent
maints lambeaux; elles furent en outre transpercées par la pluie,
tachées par la boue comme par le sang des bêtes fauves tuées pendant la
chasse. Puis au retour, comme les courtisans, tout honteux de leurs
habits déchirés et flétris, grelottant aussi par le froid, se hâtaient
de descendre de cheval pour courir changer de vêtements, l'Empereur, qui
voulait que la leçon fût complète, dit d'un ton bref:
«Inutile de changer d'habits avant l'heure du coucher; ceux-ci sècheront
mieux sur nous.»
Alors chacun, plus soucieux de son corps que de sa parure, s'empresse
pour trouver un foyer où se réchauffer. Mais la chaleur du feu acheva de
détériorer les minces étoffes et les légères fourrures qui, toutes
grippées et plissées, se collaient sur les membres et le soir achevèrent
de se gâter quand il fallut les retirer. Cependant l'Empereur avait
donné l'ordre que tous, le lendemain, se présentassent devant lui avec
le costume de la veille. On pense ce qu'il était. Il fallut obéir
pourtant, mais non sans grande honte pour les illustres personnages, si
fiers naguère de leurs vêtements superbes et chèrement payés qui
maintenant, insuffisants à les couvrir, ressemblaient avec leurs trous
et leurs taches aux haillons du pauvre. Charles alors, souriant non sans
quelque malice, dit à l'un des serviteurs de sa chambre:
«Frotte un peu notre habit dans tes mains et apporte-nous-le.»
Le serviteur fit ce qui lui était ordonné. L'Empereur aussitôt, prenant
de ses mains et montrant le vêtement redevenu parfaitement propre et où
l'on ne remarquait ni tache, ni déchirure, s'écria:
«Ô les plus fous des hommes! Quel est maintenant le plus précieux et le
plus utile de nos habits? Est-ce le mien que je n'ai acheté qu'un sou ou
les vôtres si peu solides et qui vous ont coûté tant de livres pesant
d'argent?»
Les courtisans, interdits et silencieux, baissaient la tête et la
rougeur de leurs visages attestait leur confusion.
[44] _France héroïque_, t. Ier.