BUGEAUD

Dans la _France héroïque_ se trouve une biographie développée du

maréchal Bugeaud, duc d'Isly. Mais depuis cette publication a paru une

très-remarquable étude sur l'illustre guerrier en tête du livre

aujourd'hui si connu du général Trochu et qui a pour titre: _L'Armée

Française_ en 1867, 20e édition. Nous n'avons pu nous refuser au plaisir

de détacher quelques pages au moins de ce beau travail. L'auteur dédie

son livre à Bugeaud en le qualifiant: «mon vénéré maître.» Pourquoi

faut-il que l'élève, amené à passer de la théorie à la pratique ne se

soit pas mieux souvenu des leçons et des exemples de ce maître si prompt

à l'action et que les Arabes, dans leur langue imagée, avaient surnommé:

_El Kébir_, le maître de la fortune! Imaginez Bugeaud gouverneur de

Paris pendant le siége, quelle autre eût été la défense! M. de Moltke ne

serait pas peut-être aujourd'hui si triomphant? Venons aux citations.

«Si dans l'étude de la carrière du maréchal, dit le général Trochu, on

s'arrête de parti pris, comme l'ont fait longtemps les adversaires

politiques, au sans façon des attitudes, à de certaines faiblesses, à

des contrastes souvent très-heurtés, à des témérités indiscrètes et

hasardées, on juge partialement et on juge mal. Ses débuts dans la vie

et dans le monde, l'ardeur de ses convictions, les excitations de la

lutte expliquaient surabondamment ces écarts du moment où dominaient, à

ne pouvoir s'y méprendre, la bienveillance et la bonhomie. Mais comment

ne pas s'incliner devant la sincérité de son patriotisme, la fermeté de

son incomparable bon sens, l'ampleur de ses vues, la richesse de son

expérience, la simplicité véritablement antique de ses habitudes et de

sa vie?»

«Le maréchal Bugeaud écrivait et parlait avec une remarquable facilité,

avec une éloquence entraînante, inégale quelquefois, toujours originale,

pittoresque, imagée. Sa parole, quand il haranguait les troupes sous

l'empire d'une grande passion et d'une grande conviction, atteignait à

des hauteurs imprévues. Lequel d'entre nous n'a encore la mémoire et

l'âme remplie de ce discours digne de Tacite par la grandeur des aperçus

et par la sobriété du langage, où il nous annonça, le soir du 13 août,

1844, dans l'Ouerdefou, à la lueur des torches, sa ferme résolution de

livrer bataille le lendemain à Isly. Les soldats saisis d'enthousiasme

bordaient les escarpements des deux rives, et quatre cents officiers,

pressés au fond de l'étroite vallée, acclamaient, palpitants, leur

général dont la haute taille et la voix retentissante dominaient toutes

les tailles et toutes les voix. Quelle grande scène militaire!... Nous

fûmes tous persuadés, entraînés. Nous vîmes se resserrer étroitement

entre notre chef et nous, sous l'influence de cette parole qui prouvait

la victoire, des liens de solidarité et de confiance qui disaient assez

ce que serait la journée du lendemain.»

On sait que le maréchal avait pris pour devise: _Ense et Aratro_, voici

à quelle occasion: Après le glorieux combat de l'Hôpital-sous-Conflans

(28 juin 1815) où avec dix-sept cents hommes d'infanterie, il battit un

corps autrichien de six mille hommes, «emportant avec lui l'honneur

d'avoir combattu le dernier pour la défense du territoire, il revit les

bois de la Dordogne et ses foyers. C'est alors que commença pour lui

cette seconde carrière où l'attendaient d'autres luttes et d'autres

efforts, où il dut reconquérir par la plus persévérante économie, un

_champ après l'autre_, comme il le disait souvent, le domaine paternel

passé en des mains étrangères. L'agriculture, où il ne tarda pas à

exceller, devint la passion de sa vie et il y apporta les aptitudes, les

vues pratiques, le rare bon sens qu'il avait naguère montré dans les

armées.

«.... Je ne sais rien de plus caractéristique et de plus attachant que

cette évolution de trente ans dans l'existence du maréchal, qui commence

au camp de Boulogne comme simple soldat, le ramène à travers cent

actions d'éclat dans les champs de la Piconerie, l'y fixe quinze ans, et

le rejette pour le reste de sa vie, dans la lutte politique et dans

l'armée.»

Après les évènements de 1830, en effet, Bugeaud, rappelé à l'activité

fut envoyé, en même temps par les électeurs à la Chambre des députés.

Plus tard, il partit pour l'Algérie dont il devint par la suite

gouverneur-général, et rendit à la colonie et à la France

d'inappréciables services à la fois général habile et éminent

administrateur. «La persévérance des efforts, l'éclat des moyens, la

grandeur des résultats, forcèrent ses plus ardents contradicteurs à

s'incliner devant l'homme et devant les services rendus. Les récits des

soldats rentrant dans leurs foyers le firent populaire. À un mouvement

particulier des épaules, ils avaient deviné, dans ce général en chef, le

grenadier qui avait autrefois porté comme eux le havre-sac. Son

attentive sollicitude pour leurs besoins, ses ménagements pour leurs

fatigues, sa résolution dans le danger, sa bonhomie, le leur avaient

rendu cher. Ils l'appelaient affectueusement «le père Bugeaud» comme

autrefois les vétérans de Louis XIV appelaient Catinat «le père la

Pensée.»

Bugeaud était né en 1784, dans la Dordogne; engagé en 1804, dans les

vélites du camp de Boulogne, il était caporal à Austerlitz (2 décembre

1805). Maréchal de France et duc d'Isly, après la bataille de ce nom (14

août 1844), il mourut en 1849 et couronna sa vie si glorieuse par une

fin admirablement chrétienne.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 43 / 84 题