LA BRUYÈRE. (JEAN DE)

On n'a sur La Bruyère aucuns détails biographiques; «On ne connaît rien

de sa famille, dit Suard l'académicien, et cela est fort indifférent;

mais on aimerait à savoir quel était son caractère, son genre de vie, la

tournure de son esprit, dans la société; et c'est ce qu'on ignore

aussi.»

D'Olivet, dans son _Histoire de l'Académie_, n'est pas absolument de cet

avis puisqu'il nous dit: «On me l'a dépeint comme un philosophe qui ne

songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres; faisant un

bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir,

toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître; poli

dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte

d'ambition même celle de montrer de l'esprit.»

De son côté Boileau nous dit[39], mais à la date du 18 mai 1787, l'année

même de la publication des _Caractères_ et quelque temps auparavant sans

doute: «Maximilien (La Bruyère) m'est venu voir à Auteuil, et m'a lu

quelque chose de son _Théophraste_. C'est un fort honnête homme et à qui

il ne manquerait rien si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il a

envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite.»

L'éloge semble maigre, mais la lecture du livre, dont il ne connaissait

que des fragments, sans doute ouvrit les yeux à Despréaux puisqu'il

devint bientôt un des partisans zélés de La Bruyère et contribua

beaucoup, avec Bossuet et Racine, à le faire entrer à l'Académie où le

moraliste fut reçu six ans après la publication des _Caractères_,

c'est-à-dire en 1693. On a remarqué qu'il fut le premier académicien

qui, dans son discours, ait fait l'éloge des confrères vivants, Bossuet,

La Fontaine et Despréaux. On ne sait plus rien de lui ensuite, si ce

n'est la date de sa mort arrivée en 1696[40].

Ce silence des contemporains n'est-il pas des plus étonnants quand il

s'agit d'un homme à qui son livre avait fait sans nul doute bien des

ennemis et dont il semble que les Mémoires du temps auraient dû

particulièrement s'occuper? Il faut que sa vie tout à fait retirée, la

réserve de son caractère, peut-être la crainte aient tenu la curiosité à

distance.

Mais si La Bruyère est ignoré comme homme, l'écrivain jouit d'une assez

belle notoriété «et le livre des _Caractères_, qui fit beaucoup de bruit

dès sa naissance», n'a rien perdu pour nous de ses mérites, et il compte

au premier rang des livres classiques. Ce n'est pas d'ailleurs le livre

de tout le monde et qu'on puisse goûter à tous les âges. Il exige une

certaine maturité d'esprit et une connaissance du monde qui permette

d'apprécier la sagacité des observations. Je me rappelle que, jeune

homme encore, un volume des _Caractères_ m'étant tombé dans les mains,

tout en appréciant tels ou tels passages, certaines façons de s'exprimer

qui me semblaient vives, ingénieuses, originales, le plus souvent, mon

inexpérience me rendait hésitant; je m'étonnais ayant peine à comprendre

et assez semblable à un homme qui entendrait parler une langue étrangère

dont quelques mots seulement lui seraient familiers. Je pourrais encore

me comparer à celui qui, voyant un portrait peint par un maître, mais

sans connaître l'original, pourrait admirer l'habileté des procédés, le

talent de facture, mais serait inapte à se prononcer quant à la

ressemblance.

Dans mon ignorance du monde, je jugeais ce La Bruyère un peu bien enclin

à la médisance, et montrant trop l'humanité par les côtés qui ne la font

ni aimer ni estimer. Pour un chrétien sincère tel qu'il paraît avoir été

d'après le chapitre justement vanté des _Esprits forts_, je le trouvais

en général fort peu charitable, très hardi et même téméraire dans

certains de ses jugements soit sur les hommes, soit sur les choses. À

part le chapitre cité plus haut, on dirait que ce moraliste, qui avait

lu l'_Évangile_ et l'_Imitation_, écrit avec la plume de Théophraste ou

Sénèque, une plume dont la pointe est d'or, de diamant même, mais

singulièrement affilée et qui peut faire des blessures mortelles mieux

que le meilleur stylet italien. Encore ne semble-t-il pas que, pareille

à la lance d'Achille, elle sut toujours guérir les blessures qu'elle

aurait pu faire.

La Bruyère dit excellemment: «Quand une lecture vous élève l'esprit et

qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas

une autre règle pour juger l'ouvrage, il est bon et fait de main

d'ouvrier.»

Très bien! mais si je ne craignais de paraître téméraire, j'exprimerais

le doute que telle soit l'impression qui résulte le plus habituellement

de la lecture des _Caractères_ et non pas plutôt une disposition

railleuse, ironique, sarcastique, un sentiment de dédain et de mépris

pour l'humanité. Le tort du moraliste précisément, c'est de s'adresser

trop à l'esprit, à l'intelligence, et, dans son livre il n'y a pas assez

pour le coeur. J'ajouterai qu'en certains endroits, quand il s'agit de

sujets chatouilleux, qui se rencontrent dans l'étude des passions, le

moraliste, en témoignant de sa sagacité comme observateur, ne fait pas

toujours assez preuve de discrétion; dans le chapitre sur _les Femmes_

entre autres, il est telle phrase qu'on aurait plaisir à effacer, sûr de

l'approbation du sexe, celle-ci par exemple:

«Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se

repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver

heureux celui qui n'en a point.»

La Bruyère, au reste, je le répète, n'est point le livre des jeunes gens

et moins encore des demoiselles.

Après ces réserves, appréciant les procédés de l'écrivain, je

n'hésiterai pas à dire avec Suard: «Ce n'est pas seulement par la

nouveauté et la variété des mouvements et des tours que le talent de La

Bruyère se fait remarquer; c'est encore par un choix d'expressions,

vives, figurées, pittoresques; c'est surtout par ses heureuses

alliances de mots, ressource féconde des grands écrivains dans une

langue qui ne permet pas, comme presque toutes les autres, de créer ou

de composer des mots, ni d'en transplanter d'un idiome étranger..... En

lisant avec attention les _Caractères_, il me semble qu'on est moins

frappé des pensées que du style; les tournures et les expressions

paraissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de moins

inattendu que le fond des choses mêmes; et c'est moins l'homme de génie

que le grand écrivain que j'admire.»

Il semble en effet que La Bruyère, pas toujours exempt de recherche,

soit un ouvrier, non, un artiste merveilleusement habile dans l'art de

bien dire et préoccupé surtout du désir de donner tout son relief à la

pensée par l'expression. C'est un artiste, aussi voyons-nous qu'il

excelle dans les portraits; ils abondent dans son livre ou plutôt dans

sa galerie, et touchés avec une largeur de pinceau en même temps qu'une

délicatesse qui font que, tout en conservant, dans une certaine mesure,

quelque air de ressemblance avec le type original et premier, ils ne

sont point de simples copies, mais par des traits ajoutés et empruntés à

divers modèles, nous saisissent par «cet ensemble de vérité idéale et de

vérité de nature qui constituent la perfection des beaux arts.»

Dirai-je cependant qu'on voudrait chez l'écrivain plus de spontanéité,

plus d'abandon; une phrase qui se détendit parfois et où l'on ne sentît

pas autant le savant et studieux arrangement. On aimerait que La Bruyère

se souvînt un peu davantage du conseil de Régnier:

Les négligences sont ses plus grands artifices.

Le livre de La Bruyère est dans toutes les bibliothèques; aussi faut-il

être sobre de citations. Quelques passages suffiront.

«Il y a dans l'art un point de perfection comme de bonté et de maturité

dans la nature: celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui

qui ne le sent pas et qui aime en deçà et au delà a le goût défectueux.

Il y a donc un bon et un mauvais goût et l'on dispute des goûts avec

fondement.

«Il y a autant d'invention à s'enrichir par un sot livre qu'il y a de

sottise à l'acheter; c'est ignorer le goût du peuple que de ne pas

hasarder quelquefois de grandes fadaises.»

«Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles; et l'harmonie

la plus douce est la voix de celle que l'on aime.»

«Être avec les gens qu'on aime, cela suffit: rêver, leur parler, ne leur

parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais

auprès d'eux, tout est égal.»

«Certains poètes sont sujets dans le dramatique à de longues suites de

vers pompeux, qui semblent forts, élevés et remplis de grands

sentiments. Le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche

ouverte, croit que cela lui plaît, et à mesure qu'il y comprend moins,

l'admire davantage: il n'a pas le temps de respirer, il a à peine celui

de se récrier et d'applaudir. J'ai cru autrefois, et dans ma première

jeunesse que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les

acteurs, pour le parterre et l'amphithéâtre; que leurs auteurs

s'entendaient eux-mêmes et qu'avec toute l'attention que je donnais à

leur récit, j'avais tort de n'y rien entendre: _je suis détrompé_.»

À l'appui de cette observation nous citerons une curieuse anecdote

racontée par Fontenelle dans la vie de Corneille. On lit ces quatre vers

dans la 1re scène du IIe acte de la tragédie de: _Tite et Bérénice_:

Faut-il mourir, madame; et, si proche du terme,

Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme

Que les restes d'un feu que j'avais cru si fort

Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?

L'acteur Baron qui, lors de la première représentation, faisait le

personnage de Domitian et qui, en étudiant son rôle, trouvait quelque

obscurité dans ces quatre vers, crut son intelligence en défaut et en

alla demander l'explication à Molière, chez lequel il demeurait.

Molière, après les avoir lus, avoua qu'il ne les entendait pas non plus:

«Mais attendez, dit-il à Baron, M. Corneille doit venir souper avec nous

aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique.» Dès que

Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au col comme il faisait

ordinairement parce qu'il l'aimait, et ensuite il le pria de lui

expliquer les vers qui l'embarrassaient: «Je ne les entends pas trop

bien non plus, dit Corneille, mais récitez-les toujours, tel qui ne les

entendra pas les admirera.»

Une citation encore, mais celle-ci faite dans un sentiment tout autre

que pour les précédentes: «On a dû faire du style ce qu'on a fait de

l'architecture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique que _la

barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples_; on a

rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien; ce qu'on ne voyait plus

que dans les ruines de l'ancienne Rome, devenu moderne, éclate dans nos

portiques et dans nos péristyles. De même, etc.»

Ce passage, ou plutôt cette diatribe malheureuse contre notre admirable

architecture gothique, et qu'on a plusieurs fois, non sans raison,

reprochée à La Bruyère depuis le retour à de meilleures idées, pèse sur

sa mémoire; il est un bel exemple de la tyrannie des préjugés

contemporains.

[39] Lettre à Racine.

[40] Il était né à Dourdan en 1639. Il venait d'acheter une charge de

trésorier de France à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour

enseigner l'histoire à M. le Duc, (fils du prince de Condé).

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 42 / 84 题