«Les perfectionnements apportés par Breguet dans cette partie de la
mécanique à laquelle il avait consacré ses veilles, ont eu pour résultat
de donner à la France la première horlogerie de l'Europe, au dire de
tous ceux qui ne sont pas Anglais. Ses perfectionnements s'étendent à
toutes les branches comme à toutes les parties de l'art. C'est à lui
qu'on doit, sinon la première idée, du moins l'usage commode des montres
perpétuelles qui se remontent d'elles-mêmes par le mouvement qu'on leur
donne en les portant.... C'est Breguet qui, pour garantir de fractures
le pivot du balancier, en cas de choc violent ou de chute de la montre,
imagina le parachute qui préserve le régulateur de toute atteinte;
invention précieuse surtout pour les montres de poche. C'est lui qui, le
premier, fabriqua des cadratures de répétition d'une disposition plus
sûre, laissant plus de place pour les autres parties du mécanisme, etc.,
etc. Mais c'est surtout aux sciences exactes, à l'astronomie, à la
physique et à la navigation, que Breguet, en multipliant les moyens de
calculer les _minima_ les plus délicats de la durée avec la dernière
exactitude, a rendu des services inappréciables.»
Ainsi s'exprime M. Val. Parisot, qui, par ses connaissances spéciales,
a su, mieux que nous ne pourrions le faire, mettre en relief les
services rendus par cet artisan illustre dont le nom, resté justement
populaire, est une preuve nouvelle que la gloire ne dédaigne personne,
et se plaît à récompenser tous les genres de mérite. À ce titre,
Breguet, comme Jacquard, comme Richard Lenoir, mérite une place dans
notre galerie, d'autant plus que chez lui le caractère de l'homme était
à la hauteur du talent, du génie de l'artiste; c'est M. Parisot qui
n'hésite pas à lui donner ce titre, et qui songerait à le lui contester?
«Breguet, dit M. Villenave, était recherché dans les premières classes
de la société où il comptait plusieurs amis. On a dit de lui qu'il avait
toujours conservé la naïveté de la jeunesse et même celle de l'enfance;
qu'il voyait tout en beau, excepté ses ouvrages; qu'en lui, tout était
égal, uni, simple; qu'il était timide sans être jamais embarrassé; qu'on
trouvait des rapports entre lui et le bon La Fontaine; qu'il n'avait
jamais voulu quitter sa petite et modeste maison où la fortune était
venue le trouver; qu'il était toujours prêt à être utile aux artistes;
que tous étaient heureux autour de lui, et lui plus que les autres. On
raconte qu'étant devenu un peu sourd sans être susceptible, il disait,
quand on riait de quelque quiproquo: _Dites-le-moi, que je rie aussi_,
ce qu'il ne manquait pas de faire.»
Breguet (Abraham-Louis), naquit à Neufchatel en Suisse, le 10 janvier
1747, d'une famille d'origine française. Enfant, il paraissait d'une
intelligence paresseuse, et ses maîtres augurèrent assez mal de son peu
de goût pour la grammaire française et latine. Tout jeune encore, il
perdit son père, et sa mère s'étant remariée à un horloger, celui-ci,
voyant le peu de fruit que l'enfant tirait de la fréquentation du
collége, résolut de le garder à la maison pour l'occuper aux travaux de
son état. Cette vie sédentaire ne sembla point d'abord, plus que
l'autre, agréable à l'enfant, doué d'une extrême vivacité; peu à peu,
cependant, les combinaisons mécaniques l'intéressèrent et il devint
apprenti des plus zélés.
Son beau-père, cependant, qui voulait faire de lui un ouvrier émérite,
l'emmena à Paris et le plaça chez un célèbre horloger de Versailles pour
qu'il achevât de se perfectionner dans son art et, en effet, au bout de
peu d'années, Abraham-Louis était le premier ouvrier de l'atelier;
intelligent autant que laborieux et rangé. Quoique à peine sorti de
l'adolescence, il se trouvait père de famille, ayant, par la mort
précipitée de son beau-père et de sa mère, une jeune soeur à élever et
établir! Son salaire de chaque jour devait seul suffire à toutes les
charges; et non-seulement le jeune ouvrier réussit à équilibrer son
budget, mais il put faire quelques économies et trouver du loisir pour
suivre un cours de mathématiques, car il avait compris que la
connaissance des sciences exactes lui devait être singulièrement utile
ou plutôt indispensable. Son professeur était l'abbé Marie, savant
distingué, que les rares dispositions de l'élève, comme sa bonne
conduite, intéressèrent et qui ne fut pas avare pour lui de ses précieux
enseignements.
Il n'est pas douteux qu'ils contribuèrent beaucoup à développer le génie
du jeune Breguet dont la réputation, comme habile horloger, date de
cette époque et depuis ne fit que s'accroître. Un jour le duc d'Orléans
se trouvait à Londres, dans l'atelier de l'horloger Arnold, connu dans
toute l'Europe, et renommé comme le premier dans son art. Le prince tira
sa montre, et, la montrant à Arnold, lui demanda ce qu'il en pensait.
L'horloger, après l'avoir ouverte et examinée avec grande attention, non
sans témoigner plusieurs fois de son étonnement, la rendit au visiteur
en disant:
--Vous avez là, monseigneur, un chef-d'oeuvre, et ce Breguet est, dans
notre partie, un maître, mais un maître qu'au plus tôt je veux
connaître, et dont il me tarde de serrer la main.» En effet, laissant là
son atelier et ses travaux commencés, et, embrassant sa famille, Arnold
s'embarqua pour le continent, et quelques jours après, il arrivait à
Paris.
Un matin, Breguet, averti par la sonnerie du timbre, voit entrer dans
son atelier un étranger qui, le sourire aux lèvres et la main tendue,
lui dit:
--Mon cher confrère, j'ai vu tout récemment à Londres, dans la main
d'une altesse française, une montre fabriquée par vous et que j'ai
admirée comme un chef-d'oeuvre. Aussi ai-je passé le détroit tout exprès
pour faire votre connaissance et vous adresser moi-même mes
félicitations; je suis Arnold, de Londres.
Qu'on juge de la stupéfaction comme de la joie de Breguet à cette visite
si inattendue pour lui, car, même au temps de ses plus grandes
prospérités, il était resté fort modeste.
«Malgré tant de titres incontestables à la gloire et à la renommée, cet
homme éminemment moral, qui rendait justice à tous, excepté à lui-même,
jusqu'à s'étonner de la régularité de ses instruments, _doutait de sa
propre réputation_, même en présence des étrangers qui s'honoraient de
lui en fournir le témoignage[38].»
Profondément touché des témoignages d'estime et de sympathie que lui
donnait Arnold, il s'efforça de le reconnaître de son mieux par son
accueil, et lorsque le confrère repartit pour l'Angleterre, il lui
confia son fils aîné qu'il devait, deux années après, mais sans l'avoir
prévu, aller rejoindre.
La révolution éclata, Breguet, tout entier à son art, resta complètement
étranger à la politique; mais à cause de sa célébrité, et sans doute
aussi de sa réputation d'honnête homme, il n'en fut pas moins classé
parmi les suspects. Par bonheur, grâce à quelques-uns de ses clients,
alors très-influents, il put éviter la prison et il lui fut permis de
quitter la France. Il passa, avec sa famille, en Angleterre, où sa
situation ne laissait pas que d'être critique et de le préoccuper. Il se
voyait tout au moins dans la nécessité, afin de s'assurer le pain
quotidien, d'abandonner ses savantes recherches pour redevenir un simple
ouvrier, lorsqu'un ami généreux, témoin de ses perplexités, lui dit:
--À Dieu ne plaise, que vous abandonniez l'art pour le métier. Continuez
vos importants travaux, dont le résultat pour moi est d'autant moins
douteux que votre fils aîné peut s'y associer. D'ailleurs, n'ayez souci
du lendemain ni pour votre famille ni pour vous; voici qui vous rassure
pour l'avenir.
Et l'excellent ami, M. Desnay-Flyche, présentait à Breguet un
portefeuille rempli de banknotes, qu'après s'être longtemps défendu, le
Français dut accepter. C'est ainsi que, pendant les deux années de son
exil dans la Grande-Bretagne, Breguet eut toute sécurité pour ses
recherches. Aussi, quand il lui fut permis de rentrer en France, riche
de nouvelles connaissances et devenu le premier dans son art, il put en
peu de temps, aidé d'ailleurs par le secours de ses amis, relever ses
établissements détruits, dont la prospérité alla toujours en augmentant.
Sa vie dès lors s'écoula paisible et heureuse. Il devint successivement
horloger de la marine, membre du bureau des longitudes, et en 1816
remplaça Carnot à l'Institut. En 1823, il fit partie du jury d'examen
pour les produits de l'industrie. Après avoir rempli ces fonctions
momentanées avec le zèle et la conscience qu'il apportait à tout, il se
remit à son grand ouvrage sur l'horlogerie, qu'il avait hâte de voir
terminé, comme par un secret pressentiment. Car un matin, peu d'instants
après s'être assis à son bureau, il tomba foudroyé par une attaque
d'apoplexie.
«Le talent de Breguet, dit M. Parisot, n'était point exclusivement
restreint à l'art auquel il fit faire des pas si prodigieux. Il imagina
le mécanisme léger et solide des télégraphes établis par Chappe; il créa
un thermomètre métallique d'une sensibilité au-dessus de tout ce qui est
connu, surtout pour le développement instantané du calorique, etc.»
On ne peut trop regretter qu'il ait laissé inachevé son _Traité de
l'Horlogerie_, dans lequel toutes ses découvertes devaient être
consignées et qui eût renfermé, en particulier, beaucoup de faits
intéressants sur la transmission du mouvement par les corps qui restent
eux-mêmes en repos.
[38] _Encyclopédie des gens du monde._