II

Bourdaloue était dans la soixante-douzième année de son âge, né à

Bourges, le 20 août 1632, l'année même où le pape Urbain VIII approuvait

la Congrégation des Prêtres de la Mission, fondée par Saint

Vincent-de-Paul. Bourdaloue, qui reçut au baptême le prénom de Louis,

entra, dès l'âge de quinze ans, dans la Compagnie de Jésus. Il passa par

tous les exercices, employant les dix-huit premières années de noviciat,

soit à ses propres études, soit à professer la rhétorique, la

philosophie, la théologie. Quelques sermons qu'il eut occasion de

prêcher révélèrent sa véritable vocation à ses supérieurs qui le

destinèrent dès lors à la prédication. Après s'être fait entendre en

province avec un grand succès, il vint à Paris et prêcha tout d'abord

dans l'église de la maison professe avec un éclat extraordinaire.

Également aimé des grands, du peuple et des savants, il attirait une

foule prodigieuse; sa réputation croissait d'un sermon à l'autre; plus

on l'entendait, plus on voulait l'entendre.

Le roi Louis XIV le goûtait tout particulièrement, et, après l'avoir

entendu, depuis l'Avent de l'année 1670, plusieurs Avents et plusieurs

Carêmes, il le redemandait toujours en disant: «J'aime mieux ses redites

que les choses nouvelles d'un autre.»

Sa courageuse franchise même ne le refroidissait pas. On raconte qu'un

jour Bourdaloue, ayant prêché devant le roi, celui-ci lui dit:

«Mon père, vous devez être content de moi; madame de Montespan est à

Clagny.

--»Oui, sire, répondit le prédicateur, mais Dieu serait plus satisfait

si Clagny était à soixante-dix lieues de Versailles.»

On conçoit après cela que madame de Sévigné pût écrire: «Jamais

prédicateur n'a prêché si hautement ni si généreusement les vérités

chrétiennes.... Le Père Bourdaloue frappe comme un sourd, disant des

vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère.»

La même madame de Sévigné disait à sa fille: «_Je m'en vais en

Bourdaloue_,» comme elle eût dit: «_Je m'en vais en cour_,» et ne

laissait échapper aucune occasion d'entendre le célèbre prédicateur,

témoin cette anecdote: Bourdaloue devait prêcher une passion que madame

de Sévigné avait déjà entendue avec sa fille l'année précédente: «Et

c'était pour cela, dit-elle, que j'en avais envie; mais l'impossibilité

m'en ôta le goût. Les laquais y étaient dès mercredi; et la presse était

à mourir.»

On ne saurait s'en étonner quand on lit aujourd'hui ces sermons, les

premiers de ce genre, et dont le Père Bretonneau dit avec raison: «Il

avait dans un éminent degré tout ce qui peut former un parfait

prédicateur. Il reçut de la nature un fonds de raison qui, joint à une

imagination vive et pénétrante, lui faisait trouver d'abord dans chaque

chose le solide et le vrai... Ses divisions justes, ses raisonnements

suivis et convaincants, ses mouvements pathétiques, ses réflexions

judicieuses et d'un sens exquis, tout va à son but.... Persuadé que le

prédicateur ne touche qu'autant qu'il intéresse et qu'il applique, et

que rien n'intéresse davantage et n'attire plus l'attention qu'une

peinture sensible des moeurs où chacun se voit lui-même et se connaît, il

tournait là tout son discours.» Il suffit de citer ces admirables

sermons sur le _Mariage_, le _Choix_, _d'un état_, les _Divertissements

du monde_, l'_Hypocrisie_, la _Prière_, les _Devoirs envers les

domestiques_ etc., dans lesquels abondent, avec les solides

raisonnements, les observations et les conseils pratiques, les

réflexions d'une étonnante sagacité et tous ces portraits admirables de

relief et de vie d'une vérité si prodigieuse quoique on ne pût

reconnaître les modèles et qui faisaient dire à madame de Termes: «Il

est inimitable et les prédicateurs qui l'ont voulu copier sur cela n'ont

fait que des marmousets.»

Quoique admirable par la solidité des raisonnements et la victorieuse

logique, Bourdaloue savait aussi parler au coeur, témoin ce qu'écrivait

madame de Maintenon, à l'occasion d'un sermon prêché devant Louis XIV et

sa cour. «Il a parlé au Roi sur sa santé, sur l'amour de son peuple, sur

les craintes de la cour; il a fait verser bien des larmes; il en a versé

lui-même: c'était son coeur qui parlait à tous les coeurs.»

Quand aujourd'hui la lecture seule de tant de pages éloquentes nous

frappe d'une façon si vive et nous émeut si profondément, qu'on imagine

ce que ce devait être quand ces mêmes choses étaient dites au milieu du

silence solennel d'un immense et religieux auditoire, et tombaient des

lèvres de Bourdaloue: «Le feu dont il animait son action, dit le Père

Bretonneau, sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce

et harmonieuse, _tout était orateur en lui_, et tout servait à son

talent.»

On conçoit après cela que Bossuet ait pu dire dans la candeur de sa

modestie: «Cet homme sera éternellement notre maître en tout.»

N'oublions pas ce mot encore d'un des contemporains de Bourdaloue et qui

prouve que, dans l'estime de tous, chez lui la vertu égalait le talent:

«Sa conduite, disait on, est la meilleure réponse que l'on puisse faire

aux _Lettres Provinciales_.»

[36] Notice sur Bourdaloue. Édition de 1812. 16 volumes in-8º.

[37] Préface du Père Bretonneau dans la première édition des _Sermons de

Bourdaloue_.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 40 / 84 题