I
Celui qu'on a si bien nommé le _Prince des Orateurs_, n'est pas un
artiste à la façon de Cicéron par exemple, avant tout préoccupé de l'art
de bien dire, de cadencer la phrase et d'arrondir savamment la période.
Bourdaloue veut convaincre plus encore que plaire, parce qu'il obéit à
une conviction forte et que chez lui tous les actes et la vie entière
sont en harmonie avec ses paroles. Il se prêche lui-même et met toujours
l'exemple à côté de la leçon.
Je ne sais rien de plus touchant, de plus admirable que ce que les
biographes nous racontent des derniers temps de sa vie. Au comble de la
célébrité, alors que les contemporains, le roi Louis XIV et les
personnages les plus illustres lui demandaient conseil et que son nom
était dans toutes les bouches, il disait, d'après ce que nous apprend le
Père Martineau, son confrère:
«Dieu m'a fait la grâce de connaître le néant de ce qui brille le plus
aux yeux des hommes, et il me fait encore celle de n'en être point
touché.»
Un autre jour, il disait encore: «être si profondément convaincu de son
incapacité pour tout bien que, malgré tous ses succès, il avait
beaucoup plus à se défendre du découragement que de la présomption.»
En sorte que rien n'était plus remarquable, comme l'écrit Villenave, au
milieu de tant de gloire que tant d'humilité[36].
Aussi n'aspirait-il qu'à se faire oublier et il lui tardait de pouvoir
s'ensevelir dans la solitude pour se préparer à la mort. Il en fit la
demande au Père provincial «qui ne put consentir à priver la Société de
celui qui en faisait le principal ornement.» Bourdaloue, pour cette fois
se résigna; mais l'année suivante, il écrivit au général une longue
lettre pour le supplier de lui accorder ce qu'il n'avait pu obtenir du
Père provincial.
«Il y a cinquante-deux ans dit-il, que je vis dans la Compagnie, non
pour moi mais pour les autres; du moins plus pour les autres que pour
moi. Mille affaires me détournent et m'empêchent de travailler, autant
que je le voudrais, à ma perfection qui néanmoins est la seule chose
nécessaire. Je souhaite de me retirer et de mener désormais une vie plus
tranquille: je dis plus tranquille afin qu'elle soit plus régulière et
plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai
achevé ma course et plût à Dieu que je pusse ajouter: J'ai été fidèle!
Je suis dans un âge où je ne me trouve plus guère en état de prêcher.
Qu'il me soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement pour
Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie, et de me disposer par là à
mourir en religieux. La Flèche, ou quelque autre maison qu'il plaira
aux supérieurs (car je n'en demande aucune en particulier pourvu que je
sois éloigné de Paris), sera le lieu de mon repos. Là, oubliant les
choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les années de ma vie
dans l'amertume de mon âme. Voilà le sujet de tous mes voeux.»
Bourdaloue est tout entier dans cette admirable lettre; aussi j'ai tenu
à la donner tout au long et non par extraits seulement comme ont fait la
plupart des biographes. Il se montre bien là tel que nous le dépeint son
confrère, le Père Bretonneau: «Cependant Bourdaloue, en pensant aux
autres, ne s'oubliait pas lui-même; au contraire, ce fut par de
fréquents retours sur lui-même qu'il se mit en état de servir si
utilement les autres.... Ses succès ne l'éblouirent point et ses
occupations ne l'empêchèrent pas de veiller rigoureusement sur sa
conduite. D'autant plus en garde qu'il était plus connu et dans une plus
haute considération... Étroitement resserré dans les bornes de sa
profession, il joignait aux talents de la prédication et de la direction
des âmes le véritable esprit religieux.... Il ne s'épargnait en rien
également prêt pour qui que ce fut et se faisant tout à tous. Dans ce
grand nombre de personnes de la première distinction dont il avait la
conduite, bien loin de négliger les pauvres et les petits, il les
recevait avec bonté; il descendait avec eux, dans le compte qu'ils lui
rendaient de leur vie, jusques aux moindres particularités; et plus sa
réputation et son nom leur inspiraient de timidité en l'approchant, plus
il s'étudiait à gagner leur confiance, et à leur faciliter l'accès
auprès de lui. Il ne se contentait pas de ce bon accueil. Il les allait
trouver s'ils étaient hors d'état de venir eux-mêmes[37].»
Et avec cela chez cet homme vraiment apostolique: «un dévouement
inviolable au service de l'Église, et une soumission entière aux
puissances ecclésiastiques et à ses supérieurs.» Il le prouva bien dans
cette circonstance; car le général, ayant fait à sa demande une réponse
toute favorable, il se disposait à partir. Mais, d'après le désir
exprimé par ses supérieurs immédiats, il crut devoir retarder de
quelques semaines, et dans l'intervalle, par suite des remontrances
venues de Paris, une seconde lettre arriva de Rome qui révoquait la
permission donnée.
Bourdaloue n'insista pas, prompt à se soumettre à l'ordre de ses
supérieurs dans lequel il vit l'expression de la volonté du ciel. Il
reprit ses fonctions avec un nouveau zèle, et même avec plus d'activité
et d'ardeur que jamais, prêchant, enseignant, confessant, et il ne put
être arrêté par un rhume opiniâtre dont il souffrait depuis plusieurs
semaines. Mais, à la suite d'un sermon qu'il avait prêché pour une prise
d'habit, il se sentit plus indisposé. Le dimanche, jour de la Pentecôte
(11 mai 1704), il dut se mettre au lit et une fièvre maligne interne se
déclara avec les symptômes les plus alarmants. Quoiqu'il se fît peu
d'illusion sur son état, il insista auprès du médecin pour savoir la
vérité toute entière. On satisfit à son désir, et avant même que le
docteur eût fini de parler, le malade dit: «C'est assez, je vous
entends: il faut maintenant que je fasse ce que j'ai tant de fois
prêché et conseillé aux autres.»
Dès le lendemain, après s'être préparé par une confession de toute sa
vie à recevoir les derniers sacrements, «il entra lui-même, dit le Père
Bretonneau, témoin oculaire sans doute, dans tous les sentiments qu'il
avait inspirés à tant de moribonds. Il se regarda comme un criminel
condamné à mort par l'arrêt du ciel. Dans cet état, il se présenta à la
justice divine. Il accepta l'arrêt qu'elle avait prononcé contre lui et
qu'elle allait exécuter: «J'ai abusé de la vie, dit-il en s'adressant à
Dieu: je mérite que vous me l'ôtiez et c'est de tout mon coeur que je me
soumets à un si juste châtiment.»
D'après ce que nous lisons ailleurs, il dit à ceux qui l'entouraient:
«Je vois bien que je ne puis guérir sans miracle; mais que suis-je pour
que Dieu daigne faire un miracle en ma faveur? Que sa sainte volonté
s'accomplisse aux dépens de ma vie s'il l'ordonne ainsi; qu'il me sépare
de ce monde où je n'ai été que trop longtemps et qu'il m'unisse pour
jamais à lui!»
Avec une entière tranquillité d'esprit et comme s'il pouvait encore
compter sur de longs jours, il mit en ordre les papiers dont il était
dépositaire. Puis, se souvenant de ses nombreux et illustres amis, «il
désira qu'on leur apprît qu'il regardait sa séparation d'avec eux sur la
terre comme une partie du sacrifice qu'il faisait à Dieu de sa vie.»
Il s'entretint ensuite quelque temps avec son directeur, et alors un
mieux s'étant manifesté, ses confrères et amis reprirent quelque
espérance. Mais, dans la soirée, un violent accès de fièvre survint,
bientôt suivi du délire et l'agonie commença. Le lendemain mardi, 13
mai, vers cinq heures du matin, il expira. Bossuet l'avait précédé de
quelques semaines dans la tombe (12 avril 1704.)