Terminons, comme nous l'avons promis, par quelques détails
biographiques:
Bossuet (Jacques Bénigne) naquit à Dijon, le 27 septembre 1627, d'une
famille de magistrats. Il avait six ans lorsque son père, nommé
conseiller au parlement de Metz nouvellement institué, alla s'établir
dans cette ville, mais en laissant ses deux fils au collége de Dijon
dirigé par les Jésuites. Bossuet quitta cette maison neuf ans après,
envoyé par ses parents à Paris, comme pensionnaire au collége de Navarre
dont le grand maître était Nicolas Cornet, célèbre par son savoir et sa
piété, et qui, prompt à distinguer son nouvel élève, le prit en grande
affection. Dès l'année suivante, Bossuet «soutenait sa première thèse et
avec un tel éclat, dit la _Biographie universelle_ de Michaud, qu'on
parla de lui à Paris comme d'un prodige. On voulut le voir à l'hôtel de
Rambouillet. Le comte de Feuquières l'y amena, et là, pour essayer cette
abondance de pensées et cette facilité d'expression dont il semblait
doué, on l'invita à composer un sermon. Au milieu de cette assemblée des
plus beaux esprits de France, Bossuet prononça, après quelques instants
de réflexion, un sermon qui fut accueilli par l'admiration générale.»
En 1652, Bossuet fut ordonné prêtre, après une retraite qu'il fit sous
la direction de Saint Vincent de Paul, qui devint dès lors son ami et
l'admit à ses conférences du mardi où l'on traitait de tout ce qui a
rapport au ministère ecclésiastique. Le vénérable Cornet, dont
l'affection pour Bossuet n'avait fait que s'accroître, voulait le faire
nommer à sa place grand maître du collége de Navarre auquel la
munificence de Mazarin permettait de donner de nouveaux et grands
développements. Mais Bossuet se jugea trop jeune pour une pareille tâche
et, malgré tous les motifs qui semblaient devoir le retenir à Paris, il
alla se fixer près de sa famille à Metz. Nommé chanoine de la
cathédrale, il se livra avec zèle aux devoirs du ministère et
particulièrement à la prédication. La foule se pressait à ses sermons
qui déterminèrent parmi les protestants de nombreuses conversions.
Appelé fréquemment à Paris pour les affaires du chapître, il prêcha et
avec un grand succès dans cette ville, particulièrement un Avent et un
Carême devant le roi et la reine mère; il prononça aussi plusieurs
panégyriques, entre autres celui de Saint Paul qui fut fort remarqué.
Vers la même époque, parut le beau livre de l'_Exposition de la Doctrine
catholique_, composé d'abord à l'intention de Turenne et qui aida fort à
sa conversion.
En 1669, Bossuet devint évêque de Condom; deux mois après, il prononçait
l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, l'un de ses chefs-d'oeuvre.
Nommé l'année suivante précepteur du Dauphin, il accepta ces nouvelles
fonctions, mais en se démettant de son évêché et ne voulut, comme
indemnité, qu'un modeste bénéfice. C'est alors que furent composés, pour
l'instruction du Dauphin, quelques-uns des meilleurs ouvrages de
l'auteur, le _Discours sur l'Histoire universelle_, la _Politique tirée
de l'Écriture sainte_, le _Traité de la connaissance de Dieu et de
soi-même_. En 1781, l'éducation du jeune prince étant terminée, le roi,
pour récompenser Bossuet, le nomma évêque de Meaux. «Il embrassa dès
lors avec zèle les devoirs de l'épiscopat, il reprit la prédication pour
les fidèles de son diocèse.... Son éloquence avait laissé de longs
souvenirs et une tradition de respect et d'admiration pour son troupeau.
Il s'occupa sans cesse d'instructions pastorales, de pieuses
recommandations; il composa des prières et un catéchisme qui depuis a
été généralement adopté; lui-même l'enseignait quelquefois aux petits
enfants[35].»
Dans la regrettable assemblée du clergé de 1782, réunie à Paris par la
volonté du roi, en opposition au pape, Bossuet, lors de la séance
d'ouverture, prononça un sermon sur l'_Unité de l'Église_ «ayant surtout
pour but de montrer qu'on ne songeait point à s'en écarter. Mais, dit le
biographe déjà cité, ce discours se sent un peu de l'embarras où se
trouvait Bossuet à la fois si soumis et si dévoué aux deux puissances et
_contraint_ à combattre l'une au nom de l'autre.» Pourquoi contraint?
L'illustre orateur n'aurait-il pas pu et dû, dans cette circonstance,
conserver vis-à-vis de la royauté l'indépendance et la franchise dont il
avait fait preuve en d'autres temps relativement à la conduite privée du
roi. On sait que, condamnant avec un saint courage ses liaisons
adultères, plus d'une fois il obtint de Louis XIV la cessation du
scandale; par malheur trop fréquente était la rechute.
Au milieu de ses sollicitudes pastorales, Bossuet continuait la
rédaction et la publication de ses ouvrages, et en particulier sa
polémique avec les protestants, qui n'eurent pas une réponse sérieuse à
opposer à l'_Histoire des Variations_, le chef-d'oeuvre du genre. Puis
vint, à propos de la trop célèbre Madame Guyon, l'affaire du quiétisme
dans laquelle Bossuet, ayant complètement raison quant au fond, ne sut
pas toujours tempérer dans la forme l'emportement de son zèle. Dans sa
polémique avec Fénelon qu'on vit, si prompt à reconnaître son erreur et
à se condamner lui-même après la décision venue de Rome, Bossuet, trop
souvent passionné et violent, ne se souvint pas assez des égards dus à
un ancien ami, et son langage comme son attitude, qui contrastaient si
fort avec la modération de son adversaire, lui firent tort dans l'esprit
de beaucoup de personnes. On l'accusait de dureté et d'orgueil, quand il
ne paraît avoir cédé qu'à l'impatience de la contradiction et à l'ardeur
de son zèle dans des questions dont il s'exagérait, ce semble,
l'importance par une certaine tendance à la sévérité contrastant avec la
modération de son langage vis-à-vis des messieurs du Port Royal. C'est
aller trop loin et exagérer d'une autre façon que d'insinuer, comme
l'ont fait quelques-uns, qu'il inclinait vers leurs doctrines.
À propos de la polémique dont il est parlé plus haut, racontons une
anecdote qui prouve les sentiments dont Bossuet était animé et la
vivacité passionnée de ses convictions.
«Qu'auriez-vous fait si j'avais soutenu M. de Cambrai? lui demanda Louis
XIV un jour.
--Sire, répondit Bossuet, j'aurais crié vingt fois plus haut.»
L'évêque de Meaux touchait à sa soixante-seizième année et son
intelligence n'avait point faibli, sa santé semblait robuste encore,
lorsqu'il ressentit tout à coup les premières et douloureuses atteintes
de la maladie (la pierre) à laquelle il devait succomber le 12 avril
1704, à Paris, où il se trouvait. De cette ville son corps fut ramené à
Meaux et enterré dans la cathédrale après des funérailles solennelles.
«Aujourd'hui, dit Michaud, l'on peut plus franchement prononcer que,
parmi les hommes éloquents, aucun ne l'a été à la manière de Bossuet.
Jamais l'éloquence ne fut plus dégagée de tout artifice, de tout calcul:
c'est une grande âme qui se montre à nu et qui entraîne avec elle. Les
mots, l'art de les disposer, l'harmonie des sons, la noblesse ou le
vulgaire des expressions, rien n'importe à Bossuet; sa pensée est si
forte que tout lui est bon pour l'exprimer.»
[28] Sermon sur _la Loi de Dieu_.
[29] _Sermon sur l'Impénitence finale._
[30] Sermon sur la _Nécessité de la Pénitence_.
[31] Sermon sur la _Loi de Dieu_.
[32] Sermon sur l'_Utilité des souffrances_.
[33] _Sur les obligations de l'état religieux._
[34] Entre ses ouvrages nous ne mentionnons pas même pour mémoire: _La
Défense de l'Église Gallicane_, ouvrage posthume apprécié par J. de
Maistre à sa juste valeur, et fort suspect puisqu'il fut publié, sur une
copie de provenance équivoque, et quarante ans après la mort de Bossuet
qui, à un certain moment, paraît-il, avait qualifié les quatre
propositions en termes plus que sévères, au risque de se condamner
lui-même.
[35] _Biographie universelle._