II

«Considérez, je vous prie, à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge

n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie? Qu'y a-t-il de plus insensé que la

jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée, toujours précipitée dans

ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître

ce qu'elle fait? La force de l'âge se consume en mille soins et mille

travaux inutiles. Le désir d'établir son crédit et sa fortune;

l'ambition et les vengeances, et les jalousies, quelles tempêtes ne

causent-elles pas à cet âge? Et la vieillesse paresseuse et impuissante,

avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses! combien

est-elle froide et languissante! combien trouble-t-elle le présent par

la vue d'un avenir qui lui est funeste!

»Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés; nous

désapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu

équitables; et je n'en exempte pus les emplois les plus éclatants, car,

pour être les plus illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus

accompagnés de raison. La plupart des choses que nous avons faites, les

avons-nous choisies par une mûre délibération? N'y avons-nous pas plutôt

été engagés par une certaine chaleur inconsidérée, qui donne le

mouvement à tous nos desseins? Et dans les choses mêmes dans lesquelles

nous croyons avoir apporté le plus de prudence, qu'avons-nous jugé par

les vrais principes? Avons-nous jamais songé à faire les choses par

leurs motifs essentiels et par leurs véritables raisons? Quand

avons-nous cherché la bonne constitution de notre âme? quand nous

sommes-nous donné le loisir de considérer quel devait être notre

intérieur, et pourquoi nous étions en ce monde? Nos amis, nos

prétentions, nos charges et nos emplois, nos divers intérêts que nous

n'avons jamais entendus, nous ont toujours entraînés; et jamais nous ne

sommes poussés que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la

vie, parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations; si

bien que les plus sages, après que cette première ardeur qui donne

l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée par le temps,

s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien[28]».

A-t-on mieux que Bossuet déchiffré l'insatiable convoitise qui, de même

qu'une autre non moins terrible passion, jamais ne dit: c'est assez!

_asser!_ _asser!_

«Premièrement, chrétiens, c'est une fausse imagination des âmes simples

et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la possession

des biens de la terre rend l'âme plus libre et plus dégagée. Par exemple

on se persuade que l'avarice serait tout à fait éteinte, que l'on

n'aurait plus d'attache aux richesses, si l'on en avait ce qu'il faut.

Ah! c'est alors, disons-nous, que le coeur qui se resserre dans

l'inquiétude du besoin, reprendra sa liberté tout entière dans la

commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu: tous les

jours, nous nous flattons de cette pensée; mais certes nous nous

abusons, notre erreur est extrême. C'est une folie de s'imaginer que

les richesses guériront l'avarice, ni que cette eau puisse étancher

cette soif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde,

n'est pas moins impatient dans ses pertes que le pauvre à qui tout

manque; et je ne m'en étonne pas: car il faut entendre, messieurs, que

nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale,

mais que chaque petite partie attire une affection particulière; ce qui

fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache,

que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la

disette. Il en est comme des cheveux qui font toujours sentir la même

douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire

d'une tête qui en est couverte: on sent toujours la même douleur à cause

que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours

égale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant

dans le fond du coeur par sa racine particulière, il s'ensuit

manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette, au

contraire, qu'elle est du moins en ceci, et plus captive, et plus

engagée, qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent et un plus grand poids

qui l'accable[29]».

Quoi de plus éloquent et en même temps de plus vrai que ce morceau sur

les passions!

«Si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez

votre coeur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un

supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines

cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui

se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mêle dans elles toutes des

emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible

que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans

cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses

résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies. _Dura sicut infernus

simulatio_: et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités,

ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même

qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse,

passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais

encore les inquiétudes avec les trésors. Eh! qu'y a-t-il donc de plus

aisé que de faire de nos passions une peine plus insupportable en leur

ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous

séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et

l'amertume dont elles abondent.... «Je ferai sortir du milieu de toi le

feu qui dévorera tes entrailles» dit le prophète. Je ne l'enverrai pas

de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes

s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le

produiront. Le pensez-vous chrétiens, que vous fabriquiez en péchant

l'instrument de votre supplice éternel? Cependant vous le fabriquez.

Vous avalez l'iniquité comme l'eau; vous avalez des torrents de

flammes[30]».

Quelle sublime ironie et quelle profondeur dans ces quelques lignes à

l'adresse des ambitieux dont les évènements, conduits par une

mystérieuse providence, déjouent si facilement et si continuellement les

desseins! _Et nunc reges intelligite!_

«En effet, considérez, chrétiens, ces grands et puissants génies; ils ne

savent tous ce qu'ils font: Ne voyons-nous pas tous les jours manquer

quelque ressort à leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine

toute l'entreprise? L'évènement des choses est ordinairement si

extravagant, et revient si peu aux moyens que l'on y avait employés,

qu'il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance

occulte et terrible qui se plaît à renverser les desseins des hommes,

qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent remuer tout le monde,

et qui ne s'aperçoivent pas qu'il y a une raison supérieure qui se sert

et se moque d'eux comme ils se servent et se moquent des autres[31]».

Voici maintenant sur la souffrance une page merveilleusement consolante

pour les infortunés et qu'ils ne sauraient trop méditer et relire!

«Oui, je le dis encore une fois, les grandes prospérités ordinairement

sont des supplices et les châtiments sont des grâces. «Car qui est le

fils, dit l'Apôtre, que son père ne corrige pas?».... Il n'est pas à

propos que tout nous succède; il est juste que la terre refuse ses

fruits à qui a voulu goûter le fruit défendu. Après avoir été chassés du

paradis, il faut que nous travaillions avec Adam, et que ce soit par nos

fatigues et nos sueurs que nous achetions le pain de vie.--Quand tout

nous rit dans le monde, nous nous y attachons trop facilement; le

charme est trop puissant et l'enchantement trop fort. Ainsi, mes frères,

si Dieu nous aime, croyez qu'il ne permet pas que nous dormions à notre

aise dans ce lieu d'exil. Il nous trouve dans nos vains divertissements,

il interrompt le cours de nos imaginaires félicités, de peur que nous ne

nous laissions entraîner aux fleuves de Babylone, c'est-à-dire au

courant des plaisirs qui passent. Croyez donc très certainement, ô

enfants de la nouvelle alliance, que lorsque Dieu vous envoie des

afflictions, c'est qu'il veut briser les liens qui vous tenaient

attachés au monde, et vous rappeler à votre patrie. Le soldat est trop

lâche qui veut toujours être à l'ombre; et c'est être trop délicat que

de vouloir vivre à son aise et en ce monde et en l'autre.... Ne t'étonne

donc pas, chrétien, si Jésus-Christ te donne part à ses souffrances,

afin de t'en donner à sa gloire[32]».

Dans le sermon sur les _Obligations de l'état religieux_, il est sur le

mariage plusieurs pages que j'ai lues d'abord avec une sorte de stupeur

et dans lesquelles, aujourd'hui encore, j'inclinerais à trouver quelque

exagération quoique avec un fond de vérité. Mais la franchise de

l'expression, comme la profondeur de l'observation, et l'éloquente

réalité de certains détails m'avaient frappé, et je n'ai pu résister à

la tentation de cette nouvelle citation encore qu'un peu longue.

«Demandez, voyez, écoutez: que trouvez-vous dans toutes les familles,

dans les mariages même qu'on croit les mieux assortis et les plus

heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà

ces tribulations dont parle l'Apôtre; il n'en a point parlé en vain. Le

monde en parle encore plus que lui; toute la nature humaine est en

souffrance. Laissons-là tant de mariages pleins de dissensions

scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs: il n'y paraît rien

de malheureux; mais pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que

le mari et la femme souffrent l'un de l'autre!

»Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez: chose

étrangement rare, et qu'il n'est pas permis d'espérer; mais chacun a ses

humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelques

convenances qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez

opposés pour causer une contrariété fréquente dans une société si

longue: on se voit de si près, si souvent, avec tant de défauts de part

et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus

imprévues, où l'on ne peut point être préparé; on se lasse, le goût

s'use, l'imperfection rebute, l'humanité se fait sentir de plus en plus;

il faut à toute heure prendre sur soi, et ne pas montrer tout ce qu'on y

prend; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de

sa répugnance. La complaisance diminue, le coeur se dessèche; on se

devient une croix l'un à l'autre: on aime sa croix, je le veux; mais

c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que

par devoir tout au plus, ou par une estime sèche, ou par une amitié

altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes

occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux: le coeur ne

s'y repose guère; c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien

d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale.

Supposons même cette vive amitié: que fera-t-elle? où peut-elle aboutir?

Elle cause aux deux époux des délicatesses, des sensibilités, des

alarmes. Mais voici où je les attends: enfin, il faudra que l'un soit

presque inconsolable à la mort de l'autre; et il n'y a point dans

l'humanité de plus cruelles douleurs que celles qui sont préparées par

le meilleur mariage du monde.

»Joignez à ces tribulations celle des enfants, ou indignes et dénaturés,

ou aimables mais insensibles à l'amitié; ou pleins de bonnes et de

mauvaises qualités, dont le mélange fait le supplice des parents; ou

enfin heureusement nés et propres à déchirer le coeur d'un père et d'une

mère qui dans leur vieillesse voient, par la mort prématurée de cet

enfant, éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les

traverses qu'on souffre dans la vie par les voisins, par les ennemis,

par les amis même, les jalousies, les artifices, les calomnies, les

procès, les pertes de biens, les embarras des créanciers! Est-ce vivre?

Ô affreuses tribulations, qu'il est doux de vous voir de loin dans la

solitude![33]»

Voilà certes qui doit consoler un peu le célibataire contristé de son

isolement, et qui ne semble pas fait pour encourager à l'hymen! Mais le

grand moraliste chrétien, s'il donne la préférence à la vie la plus

parfaite, ne dissimule pas que l'état religieux, lui aussi, a ses

épreuves, ses peines, ses tentations contre lesquelles on ne saurait

être trop en garde. Ô la page étonnante que celle-ci choisie entre

plusieurs autres:

«Mais pendant que les enfants du siècle parlent ainsi, quel est le

langage de ceux qui doivent être enfants de Dieu? Hélas! ils conservent

une estime et une admiration secrète pour les choses les plus vaines,

que le monde même, tout vain qu'il est, ne peut s'empêcher de mépriser.

Ô mon Dieu, arrachez, arrachez du coeur de vos enfants cette erreur

maudite. J'en ai vu, même de bons, de sincères dans leur piété, qui,

faute d'expérience, étaient éblouis d'un éclat grossier. Ils étaient

étonnés de voir des gens, avancés dans les honneurs du siècle, leur

dire. «_Nous ne sommes point heureux!_» Cette vérité leur était encore

nouvelle, comme si l'Évangile ne la leur avait pas révélée, comme si

leur renoncement au monde n'avait pas dû être fondé sur une pleine et

constante persuasion de sa vanité.

«Oh! qu'elle est redoutable cette puissance des ténèbres qui aveugle les

plus clairvoyants! C'est une puissance d'enchanter les esprits, de les

séduire, de leur ôter la vérité même, après qu'ils l'ont crue, sentie,

aimée. Ô puissance terrible, qui répand l'erreur, qui fait qu'on ne voit

plus ce qu'on voyait, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complaît

dans les ténèbres de la mort..... On promet à Dieu d'entrer dans cet

état de nudité et de renoncement; on le promet et c'est à Dieu: on le

déclare à la face des saints autels; mais après avoir goûté le don de

Dieu, on retombe dans le piége de ses désirs. L'amour-propre, avide et

timide, craint toujours de manquer: il s'accroche à tout, comme une

personne qui se noie se prend à tout ce qu'elle trouve, même à des

ronces et à des épines pour se sauver. Plus on ôte à l'amour-propre,

plus il s'efforce de reprendre d'une main ce qui échappe à l'autre. Il

est inépuisable en beaux prétextes; il se replie comme un serpent, il se

déguise, il prend toutes les formes; il invente mille nouveaux besoins,

pour flatter sa délicatesse et pour autoriser ses relâchements. Il se

dédommage en petits détails des sacrifices qu'il a faits en gros: il se

retranche dans un meuble, dans un habit, un livre, un rien qu'on

n'oserait nommer; il tient à un emploi, à une confidence, à une marque

d'estime, à une vaine amitié. Voilà ce qui lui tient lieu des charges,

des honneurs, des richesses, des rangs que les ambitieux du siècle

poursuivent: tout ce qui a un goût de propriété, tout ce qui fait une

petite distinction, tout ce qui console l'orgueil abattu et resserré

dans des bornes si étroites, tout ce qui nourrit un reste de vie

naturelle, et qui soutient ce qu'on appelle le moi; tout cela est

recherché avec avidité. On le conserve, on craint de le perdre; on le

défend avec subtilité, bien loin de l'abandonner; quand les autres nous

le reprochent, nous ne pouvons nous résoudre à nous l'avouer à

nous-mêmes: on est plus jaloux là-dessus qu'un avare ne le fut jamais de

son trésor.

«Ainsi la pauvreté n'est qu'un nom, et le grand sacrifice de la piété

chrétienne se tourne en pure illusion et en petitesse d'esprit. On est

plus vif pour des bagatelles que les gens du monde ne le sont pour les

plus grands intérêts; on est sensible aux moindres commodités qui

manquent: on ne veut rien posséder, mais on veut tout avoir, même le

superflu, si peu qu'il flatte notre goût: non-seulement la pauvreté

n'est point pratiquée, mais elle est inconnue. On ne sait ce que c'est

que d'être pauvre par la nourriture grossière, pauvre par la nécessité

du travail, pauvre par la simplicité et la petitesse du logement, pauvre

dans tout le détail de la vie.»

Le lecteur n'aura point regret à ces citations encore que multipliées;

il les préférerait certainement à une notice forcément écourtée, qui

dans ces proportions réduites se trouve partout, mais dont pourtant nous

ne croyons pas pouvoir nous dispenser comme on le verra plus loin.

Bossuet est surtout dans ses écrits, en outre _du Discours sur

l'Histoire universelle_ et les _Sermons_, dans l'_Histoire des

Variations_, le _Commentaire sur les Évangiles_, les _Élévations sur les

Mystères_, etc, etc, et aussi dans ses _Lettres_ où son génie, dans la

spontanéité et la familiarité du style épistolaire, garde sa grandeur et

sa sublimité[34]. Même dans l'abandon de la correspondance intime qui

semble devoir le retenir sur la terre, plus d'une fois l'Aigle tout à

coup prend son vol qui l'emporte vers les hauteurs, et là, planant dans

l'espace et s'élevant toujours, il apparaît de loin aux regards éblouis

encore l'astre-roi qu'il fixe incessamment de sa prunelle immobile.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 37 / 84 题