«Considérez, je vous prie, à quoi se passe la vie humaine. Chaque âge
n'a-t-il pas ses erreurs et sa folie? Qu'y a-t-il de plus insensé que la
jeunesse bouillante, téméraire et mal avisée, toujours précipitée dans
ses entreprises, à qui la violence de ses passions empêche de connaître
ce qu'elle fait? La force de l'âge se consume en mille soins et mille
travaux inutiles. Le désir d'établir son crédit et sa fortune;
l'ambition et les vengeances, et les jalousies, quelles tempêtes ne
causent-elles pas à cet âge? Et la vieillesse paresseuse et impuissante,
avec quelle pesanteur s'emploie-t-elle aux actions vertueuses! combien
est-elle froide et languissante! combien trouble-t-elle le présent par
la vue d'un avenir qui lui est funeste!
»Jetons un peu la vue sur nos ans qui se sont écoulés; nous
désapprouverons presque tous nos desseins, si nous sommes juges un peu
équitables; et je n'en exempte pus les emplois les plus éclatants, car,
pour être les plus illustres, ils n'en sont pas pour cela les plus
accompagnés de raison. La plupart des choses que nous avons faites, les
avons-nous choisies par une mûre délibération? N'y avons-nous pas plutôt
été engagés par une certaine chaleur inconsidérée, qui donne le
mouvement à tous nos desseins? Et dans les choses mêmes dans lesquelles
nous croyons avoir apporté le plus de prudence, qu'avons-nous jugé par
les vrais principes? Avons-nous jamais songé à faire les choses par
leurs motifs essentiels et par leurs véritables raisons? Quand
avons-nous cherché la bonne constitution de notre âme? quand nous
sommes-nous donné le loisir de considérer quel devait être notre
intérieur, et pourquoi nous étions en ce monde? Nos amis, nos
prétentions, nos charges et nos emplois, nos divers intérêts que nous
n'avons jamais entendus, nous ont toujours entraînés; et jamais nous ne
sommes poussés que par des considérations étrangères. Ainsi se passe la
vie, parmi une infinité de vains projets et de folles imaginations; si
bien que les plus sages, après que cette première ardeur qui donne
l'agrément aux choses du monde est un peu tempérée par le temps,
s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés pour rien[28]».
A-t-on mieux que Bossuet déchiffré l'insatiable convoitise qui, de même
qu'une autre non moins terrible passion, jamais ne dit: c'est assez!
_asser!_ _asser!_
«Premièrement, chrétiens, c'est une fausse imagination des âmes simples
et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la possession
des biens de la terre rend l'âme plus libre et plus dégagée. Par exemple
on se persuade que l'avarice serait tout à fait éteinte, que l'on
n'aurait plus d'attache aux richesses, si l'on en avait ce qu'il faut.
Ah! c'est alors, disons-nous, que le coeur qui se resserre dans
l'inquiétude du besoin, reprendra sa liberté tout entière dans la
commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu: tous les
jours, nous nous flattons de cette pensée; mais certes nous nous
abusons, notre erreur est extrême. C'est une folie de s'imaginer que
les richesses guériront l'avarice, ni que cette eau puisse étancher
cette soif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde,
n'est pas moins impatient dans ses pertes que le pauvre à qui tout
manque; et je ne m'en étonne pas: car il faut entendre, messieurs, que
nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale,
mais que chaque petite partie attire une affection particulière; ce qui
fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache,
que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la
disette. Il en est comme des cheveux qui font toujours sentir la même
douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire
d'une tête qui en est couverte: on sent toujours la même douleur à cause
que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours
égale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant
dans le fond du coeur par sa racine particulière, il s'ensuit
manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette, au
contraire, qu'elle est du moins en ceci, et plus captive, et plus
engagée, qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent et un plus grand poids
qui l'accable[29]».
Quoi de plus éloquent et en même temps de plus vrai que ce morceau sur
les passions!
«Si vous regardez la nature des passions auxquelles vous abandonnez
votre coeur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un
supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines
cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui
se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mêle dans elles toutes des
emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible
que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans
cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses
résolutions irrésolues et l'enfer de ses jalousies. _Dura sicut infernus
simulatio_: et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités,
ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même
qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse,
passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais
encore les inquiétudes avec les trésors. Eh! qu'y a-t-il donc de plus
aisé que de faire de nos passions une peine plus insupportable en leur
ôtant, comme il est très juste, ce peu de douceur par où elles nous
séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et
l'amertume dont elles abondent.... «Je ferai sortir du milieu de toi le
feu qui dévorera tes entrailles» dit le prophète. Je ne l'enverrai pas
de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes
s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le
produiront. Le pensez-vous chrétiens, que vous fabriquiez en péchant
l'instrument de votre supplice éternel? Cependant vous le fabriquez.
Vous avalez l'iniquité comme l'eau; vous avalez des torrents de
flammes[30]».
Quelle sublime ironie et quelle profondeur dans ces quelques lignes à
l'adresse des ambitieux dont les évènements, conduits par une
mystérieuse providence, déjouent si facilement et si continuellement les
desseins! _Et nunc reges intelligite!_
«En effet, considérez, chrétiens, ces grands et puissants génies; ils ne
savent tous ce qu'ils font: Ne voyons-nous pas tous les jours manquer
quelque ressort à leurs grands et vastes desseins, et que cela ruine
toute l'entreprise? L'évènement des choses est ordinairement si
extravagant, et revient si peu aux moyens que l'on y avait employés,
qu'il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu'il y a une puissance
occulte et terrible qui se plaît à renverser les desseins des hommes,
qui se joue de ces grands esprits qui s'imaginent remuer tout le monde,
et qui ne s'aperçoivent pas qu'il y a une raison supérieure qui se sert
et se moque d'eux comme ils se servent et se moquent des autres[31]».
Voici maintenant sur la souffrance une page merveilleusement consolante
pour les infortunés et qu'ils ne sauraient trop méditer et relire!
«Oui, je le dis encore une fois, les grandes prospérités ordinairement
sont des supplices et les châtiments sont des grâces. «Car qui est le
fils, dit l'Apôtre, que son père ne corrige pas?».... Il n'est pas à
propos que tout nous succède; il est juste que la terre refuse ses
fruits à qui a voulu goûter le fruit défendu. Après avoir été chassés du
paradis, il faut que nous travaillions avec Adam, et que ce soit par nos
fatigues et nos sueurs que nous achetions le pain de vie.--Quand tout
nous rit dans le monde, nous nous y attachons trop facilement; le
charme est trop puissant et l'enchantement trop fort. Ainsi, mes frères,
si Dieu nous aime, croyez qu'il ne permet pas que nous dormions à notre
aise dans ce lieu d'exil. Il nous trouve dans nos vains divertissements,
il interrompt le cours de nos imaginaires félicités, de peur que nous ne
nous laissions entraîner aux fleuves de Babylone, c'est-à-dire au
courant des plaisirs qui passent. Croyez donc très certainement, ô
enfants de la nouvelle alliance, que lorsque Dieu vous envoie des
afflictions, c'est qu'il veut briser les liens qui vous tenaient
attachés au monde, et vous rappeler à votre patrie. Le soldat est trop
lâche qui veut toujours être à l'ombre; et c'est être trop délicat que
de vouloir vivre à son aise et en ce monde et en l'autre.... Ne t'étonne
donc pas, chrétien, si Jésus-Christ te donne part à ses souffrances,
afin de t'en donner à sa gloire[32]».
Dans le sermon sur les _Obligations de l'état religieux_, il est sur le
mariage plusieurs pages que j'ai lues d'abord avec une sorte de stupeur
et dans lesquelles, aujourd'hui encore, j'inclinerais à trouver quelque
exagération quoique avec un fond de vérité. Mais la franchise de
l'expression, comme la profondeur de l'observation, et l'éloquente
réalité de certains détails m'avaient frappé, et je n'ai pu résister à
la tentation de cette nouvelle citation encore qu'un peu longue.
«Demandez, voyez, écoutez: que trouvez-vous dans toutes les familles,
dans les mariages même qu'on croit les mieux assortis et les plus
heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses? Les voilà
ces tribulations dont parle l'Apôtre; il n'en a point parlé en vain. Le
monde en parle encore plus que lui; toute la nature humaine est en
souffrance. Laissons-là tant de mariages pleins de dissensions
scandaleuses; encore une fois, prenons les meilleurs: il n'y paraît rien
de malheureux; mais pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que
le mari et la femme souffrent l'un de l'autre!
»Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez: chose
étrangement rare, et qu'il n'est pas permis d'espérer; mais chacun a ses
humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelques
convenances qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez
opposés pour causer une contrariété fréquente dans une société si
longue: on se voit de si près, si souvent, avec tant de défauts de part
et d'autre, dans les occasions les plus naturelles et les plus
imprévues, où l'on ne peut point être préparé; on se lasse, le goût
s'use, l'imperfection rebute, l'humanité se fait sentir de plus en plus;
il faut à toute heure prendre sur soi, et ne pas montrer tout ce qu'on y
prend; il faut à son tour prendre sur son prochain, et s'apercevoir de
sa répugnance. La complaisance diminue, le coeur se dessèche; on se
devient une croix l'un à l'autre: on aime sa croix, je le veux; mais
c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que
par devoir tout au plus, ou par une estime sèche, ou par une amitié
altérée et sans goût, et qui ne se réveille que dans les fortes
occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux: le coeur ne
s'y repose guère; c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien
d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale.
Supposons même cette vive amitié: que fera-t-elle? où peut-elle aboutir?
Elle cause aux deux époux des délicatesses, des sensibilités, des
alarmes. Mais voici où je les attends: enfin, il faudra que l'un soit
presque inconsolable à la mort de l'autre; et il n'y a point dans
l'humanité de plus cruelles douleurs que celles qui sont préparées par
le meilleur mariage du monde.
»Joignez à ces tribulations celle des enfants, ou indignes et dénaturés,
ou aimables mais insensibles à l'amitié; ou pleins de bonnes et de
mauvaises qualités, dont le mélange fait le supplice des parents; ou
enfin heureusement nés et propres à déchirer le coeur d'un père et d'une
mère qui dans leur vieillesse voient, par la mort prématurée de cet
enfant, éteindre toutes leurs espérances. Ajouterai-je encore toutes les
traverses qu'on souffre dans la vie par les voisins, par les ennemis,
par les amis même, les jalousies, les artifices, les calomnies, les
procès, les pertes de biens, les embarras des créanciers! Est-ce vivre?
Ô affreuses tribulations, qu'il est doux de vous voir de loin dans la
solitude![33]»
Voilà certes qui doit consoler un peu le célibataire contristé de son
isolement, et qui ne semble pas fait pour encourager à l'hymen! Mais le
grand moraliste chrétien, s'il donne la préférence à la vie la plus
parfaite, ne dissimule pas que l'état religieux, lui aussi, a ses
épreuves, ses peines, ses tentations contre lesquelles on ne saurait
être trop en garde. Ô la page étonnante que celle-ci choisie entre
plusieurs autres:
«Mais pendant que les enfants du siècle parlent ainsi, quel est le
langage de ceux qui doivent être enfants de Dieu? Hélas! ils conservent
une estime et une admiration secrète pour les choses les plus vaines,
que le monde même, tout vain qu'il est, ne peut s'empêcher de mépriser.
Ô mon Dieu, arrachez, arrachez du coeur de vos enfants cette erreur
maudite. J'en ai vu, même de bons, de sincères dans leur piété, qui,
faute d'expérience, étaient éblouis d'un éclat grossier. Ils étaient
étonnés de voir des gens, avancés dans les honneurs du siècle, leur
dire. «_Nous ne sommes point heureux!_» Cette vérité leur était encore
nouvelle, comme si l'Évangile ne la leur avait pas révélée, comme si
leur renoncement au monde n'avait pas dû être fondé sur une pleine et
constante persuasion de sa vanité.
«Oh! qu'elle est redoutable cette puissance des ténèbres qui aveugle les
plus clairvoyants! C'est une puissance d'enchanter les esprits, de les
séduire, de leur ôter la vérité même, après qu'ils l'ont crue, sentie,
aimée. Ô puissance terrible, qui répand l'erreur, qui fait qu'on ne voit
plus ce qu'on voyait, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complaît
dans les ténèbres de la mort..... On promet à Dieu d'entrer dans cet
état de nudité et de renoncement; on le promet et c'est à Dieu: on le
déclare à la face des saints autels; mais après avoir goûté le don de
Dieu, on retombe dans le piége de ses désirs. L'amour-propre, avide et
timide, craint toujours de manquer: il s'accroche à tout, comme une
personne qui se noie se prend à tout ce qu'elle trouve, même à des
ronces et à des épines pour se sauver. Plus on ôte à l'amour-propre,
plus il s'efforce de reprendre d'une main ce qui échappe à l'autre. Il
est inépuisable en beaux prétextes; il se replie comme un serpent, il se
déguise, il prend toutes les formes; il invente mille nouveaux besoins,
pour flatter sa délicatesse et pour autoriser ses relâchements. Il se
dédommage en petits détails des sacrifices qu'il a faits en gros: il se
retranche dans un meuble, dans un habit, un livre, un rien qu'on
n'oserait nommer; il tient à un emploi, à une confidence, à une marque
d'estime, à une vaine amitié. Voilà ce qui lui tient lieu des charges,
des honneurs, des richesses, des rangs que les ambitieux du siècle
poursuivent: tout ce qui a un goût de propriété, tout ce qui fait une
petite distinction, tout ce qui console l'orgueil abattu et resserré
dans des bornes si étroites, tout ce qui nourrit un reste de vie
naturelle, et qui soutient ce qu'on appelle le moi; tout cela est
recherché avec avidité. On le conserve, on craint de le perdre; on le
défend avec subtilité, bien loin de l'abandonner; quand les autres nous
le reprochent, nous ne pouvons nous résoudre à nous l'avouer à
nous-mêmes: on est plus jaloux là-dessus qu'un avare ne le fut jamais de
son trésor.
«Ainsi la pauvreté n'est qu'un nom, et le grand sacrifice de la piété
chrétienne se tourne en pure illusion et en petitesse d'esprit. On est
plus vif pour des bagatelles que les gens du monde ne le sont pour les
plus grands intérêts; on est sensible aux moindres commodités qui
manquent: on ne veut rien posséder, mais on veut tout avoir, même le
superflu, si peu qu'il flatte notre goût: non-seulement la pauvreté
n'est point pratiquée, mais elle est inconnue. On ne sait ce que c'est
que d'être pauvre par la nourriture grossière, pauvre par la nécessité
du travail, pauvre par la simplicité et la petitesse du logement, pauvre
dans tout le détail de la vie.»
Le lecteur n'aura point regret à ces citations encore que multipliées;
il les préférerait certainement à une notice forcément écourtée, qui
dans ces proportions réduites se trouve partout, mais dont pourtant nous
ne croyons pas pouvoir nous dispenser comme on le verra plus loin.
Bossuet est surtout dans ses écrits, en outre _du Discours sur
l'Histoire universelle_ et les _Sermons_, dans l'_Histoire des
Variations_, le _Commentaire sur les Évangiles_, les _Élévations sur les
Mystères_, etc, etc, et aussi dans ses _Lettres_ où son génie, dans la
spontanéité et la familiarité du style épistolaire, garde sa grandeur et
sa sublimité[34]. Même dans l'abandon de la correspondance intime qui
semble devoir le retenir sur la terre, plus d'une fois l'Aigle tout à
coup prend son vol qui l'emporte vers les hauteurs, et là, planant dans
l'espace et s'élevant toujours, il apparaît de loin aux regards éblouis
encore l'astre-roi qu'il fixe incessamment de sa prunelle immobile.