I
Dois-je l'avouer? Oui, je dois le dire, le confesser hautement pour
l'instruction et l'exemple de la jeunesse, je n'étais plus un
adolescent, depuis longtemps déjà sorti des bancs du collége, pourtant
je nourrissais contre l'illustre évêque de Meaux les plus étranges
préventions, d'autant moins excusables que j'en jugeais par ouï dire;
dans ma folle témérité, j'osais nier son génie sans avoir rien lu que
quelques bribes de ses ouvrages, et encore avec des idées préconçues,
avec le parti pris de n'y pas trouver ce qu'y voyaient, ce qu'y
admiraient tous les autres. On croit ainsi, à un certain âge, faire
preuve d'indépendance en ayant l'air de ne pas penser comme tout le
monde.
Quand je lisais, dans les manuels de rhétorique et ailleurs, les éloges
prodigués à l'_aigle de Meaux_, volontiers je haussais les épaules, car
à cet aigle je trouvais, moi, une médiocre envergure et tout au plus
j'accordais qu'il fût un passereau.
J'avais appris en vain par coeur les _Oraisons funèbres_, mauvais moyen à
la vérité de faire goûter les chefs-d'oeuvre par l'écolier auquel le
travail souvent pénible de la mémoire dérobe le sens de beautés que
faute d'expérience, il avait déjà bien de la peine à saisir. Les
comprît-il parfaitement, à force de les relire et de les ressasser pour
retenir le mot à mot, il ne tarde pas à se blaser tout à fait sur les
passages les plus sublimes et quelquefois irrémédiablement, pour la vie.
Du moins, en ce qui me concerne, ai-je éprouvé qu'il a fallu de longues
années avant que ces auteurs latins ou français, et je dis les meilleurs
et ceux-là surtout, trop appris par coeur dans la jeunesse, retrouvassent
pour moi le charme de la nouveauté et que j'y découvrisse ces détails
admirables, cette grâce ou cette majesté que tant de fois j'avais
entendu vanter naguère, sans y croire autrement que sur parole et sous
bénéfice d'inventaire.
Ainsi m'arriva-t-il pour Virgile, pour Boileau, Corneille, La Fontaine,
Racine et tout particulièrement pour Bossuet contre lequel, qui sait
pourquoi? ma prévention était plus opiniâtre, peut-être parce que je le
connaissais moins que les autres. En outre des _Oraisons funèbres_, je
n'avais guère lu que le _Discours sur l'Histoire universelle_, et
précisément à l'époque où, par la complète ignorance des choses de la
vie, on se passionne pour les sottes inventions du roman. Aussi le
volume de Bossuet m'avait médiocrement intéressé, et par le souvenir
quelconque que j'en gardais, je restais un admirateur singulièrement
tiède du grand écrivain, et même, à parler rondement, je ne l'admirais
pas du tout, me gênant peu pour le dire. Bien au contraire, avec cette
outrecuidance et cet aplomb qui sont le propre du jeune homme d'autant
plus tranchant qu'il ignore davantage, je mettais une sorte de vanité,
vanité sotte, à dénigrer l'homme illustre, et je parlais de son génie
avec une irrévérence dont le seul ressouvenir me fait aujourd'hui monter
la rougeur au front. La contradiction d'hommes sensés, d'hommes graves,
juges compétents, ne faisait que m'exaspérer, et me pousser à multiplier
les sottises et les blasphèmes.
«Ce temps dura son temps,» comme s'exprime Lacordaire; après quelques
années, m'éclairant par l'expérience, et moins affolé des lectures
frivoles, je commençai par l'étude, par la réflexion, à prendre goût aux
vraies beautés littéraires, à rectifier mon jugement faussé, à revenir
sur mes préventions, sans être entièrement raisonnable toutefois,
particulièrement à l'égard de Bossuet, peut-être, à cause de la fameuse
_Histoire Universelle_, lue ou plutôt feuilletée en temps inopportun et
à laquelle je gardais rancune et par contre coup à son auteur.
Or, certain soir que, devant un homme respectable, à qui je dois être
reconnaissant à toujours du service qu'il me rendit alors, je
m'exprimais sur le compte de Bossuet écrivain en termes assez lestes et
le qualifiais comme je ne ferais pas maintenant tel de nos plumitifs à
la douzaine, je fus interrompu vivement quoique pourtant sans humeur par
l'auditeur en question qui me dit:
«Je ne puis m'empêcher de vous l'avouer, mon jeune ami, ce langage
m'afflige pour vous; je le comprendrais à peine chez un lycéen ennuyé du
pensum et de la retenue. Mais vous n'en êtes plus là, Dieu merci?
Excusez-moi de vous le dire, pour en parler sur ce ton, il faut que vous
ne connaissiez pas ou connaissiez bien peu celui que vous attaquez.
--Comment donc! j'ai appris par coeur ses _Oraisons funèbres_; j'ai lu,
il n'y a pas longtemps encore, son _Histoire universelle_, qui
franchement me paraît au-dessous de sa réputation; je n'ai pu même aller
jusqu'au bout tout d'une haleine au moins.
--Sans doute, comme vous faisiez pour les romans de Walter Scott ou de
Cooper?
--Je ne dis pas non.
--Mais maintenant qu'il n'en est plus ainsi, que les oeuvres de pure
imagination sont appréciées par vous à leur valeur, et que votre esprit
s'étant mûri, vous prenez goût à des choses tout à la fois plus
sérieuses et plus littéraires, je m'étonne de cette obstination, dans ce
qui n'est pour moi qu'un déplorable préjugé.
--Préjugé?
--Oui, préjugé! car chez vous, mon ami, je ne puis croire que ce soit
défaut d'intelligence. Mais vous en reviendrez, je n'en doute pas, quand
vous aurez consenti à étudier les pièces du procès, et que vous pourrez
vous prononcer en connaissance de cause. Tenez, sans être prophète, je
ne crains pas d'affirmer que si, quelque jour, il vous tombe sous la
main par exemple un recueil des _Sermons_ de Bossuet (pour moi son oeuvre
capitale quoique peut-être pas la plus populaire), la lumière se fera et
votre opinion, sur l'homme incomparable, changera du tout au tout.
--Si jamais cela arrive....
--Je n'en fais pas l'ombre d'un doute: plus tôt ou plus tard, vous
penserez de Bossuet ce qu'en pensait un homme qui, lui aussi, avait du
génie et n'est point suspect de... gallicanisme, l'illustre Joseph de
Maistre. Il n'a pas craint de dire à propos d'une citation du sermon
sur l'_Amour des Plaisirs_, par Bossuet: «_Cet homme dit ce qu'il veut;
rien n'est au-dessous ni au-dessus de lui._»
--C'est de Maistre qui a dit cela?
--Lui-même dans le deuxième entretien des _Soirées de
Saint-Pétersbourg_. Mais dans ses lettres il s'exprime en termes bien
plus énergiques encore! «Cet homme, dit-il, est mon grand oracle. Je
plie volontiers sous cette trinité de talents qui fait entendre à la
fois dans chaque phrase un logicien, un orateur et un prophète.» Se
peut-il un langage plus décisif?
--Voilà qui donne à réfléchir, car de Maistre, depuis que j'ai lu, je ne
sais où, ses fameuses pages sur le bourreau comme celles sur la guerre,
est pour moi un écrivain de premier ordre et dont le jugement mérite
grande considération. Aussi vous me donneriez la tentation....
D'aventure, auriez-vous dans votre bibliothèque l'ouvrage en question et
vous serait-il possible de me le prêter?
--Parfaitement, j'ai là, sur ce rayon, à droite, quatre volumes
compactes des _Sermons choisis_ de Bossuet. Vous pouvez les emporter et
les lire tout à loisir. J'ai bon espoir, ou plutôt j'ai la certitude
qu'avant la fin du premier volume vous ne penserez pas autrement que moi
sur le grand orateur et que vous ferez hautement votre peccavi, trop
heureux de le faire.
--Nous verrons bien! Grand merci toujours pour le prêt des volumes que
je garderai le moins longtemps qu'il me sera possible.
--Gardez-les tout le temps nécessaire à votre édification....
littéraire. On ne lit pas cela comme un roman ou un volume de poésies.
Il vous faut toujours bien quelques semaines.»
Or, moins de huit jours après, je rapportais les quatre volumes.
«Quoi! déjà! me dit l'ami presque avec l'accent du reproche. Est-il donc
possible que vous ayez pris si peu goût à cette lecture et qu'elle vous
ait lassé si vite?
--Bien au contraire, elle m'a surpris, ravi, enthousiasmé jusqu'à
l'extase, jusqu'au délire. Bossuet est aussi pour moi maintenant le
sublime orateur, l'incomparable écrivain; et si j'ai quelque regret,
c'est qu'on ne songe pas à lui élever dans sa ville épiscopale une
statue, je serais des premiers à souscrire. Ah! mon ami, que je vous
remercie de me l'avoir fait connaître! Quel homme! quel homme! qui dit
tout ce qu'il veut dire, en effet, et comme il le veut. Ô la
merveilleuse, l'inimitable éloquence, inimitable parce qu'elle joint à
la solidité du fond la beauté de la forme, d'une forme d'autant plus
admirable qu'elle dédaigne toute recherche, et qu'elle fait tout
naturellement à la pensée un vêtement splendide! Quelle profondeur et
quelle élévation! Quelle puissance et quelle majesté! Quelle ample et
royale faconde! Ce style, plus plein encore de choses que de mots,
s'épanche à larges ondes, en flots impétueux, comme le fleuve des
Cordillières jaillit de la source intarissable. Merci mille fois, merci
de m'avoir conduit par la main et un peu malgré moi à la découverte de
trésors que je m'obstinais à méconnaître et dans lesquels je me promets
de puiser hardiment sans crainte de jamais les tarir. Si je vous
rapporte ces volumes, c'est qu'après lecture des deux premiers, j'ai
couru chez le libraire pour me procurer l'ouvrage que j'ai acheté bel
et bien sur mes économies. Ce sont là de ces livres qu'il faut avoir à
soi, assuré qu'on est de pouvoir les lire et relire dix fois plutôt
qu'une. Que n'ai-je la boîte de cèdre dans laquelle Alexandre renfermait
l'_Iliade_, j'y mettrais, moi, l'oeuvre de Bossuet et la placerais aussi
sous mon chevet!
--Et là, là, doucement, mon ami! Je ne dis pas que vous exagériez
maintenant dans la louange; mais je crains l'excès de cet enthousiasme
si soudain parce que la réaction peut être à redouter.
--Non, non, certes non! Ne vous troublez pas de ce souci. Mon
enthousiasme ne sera point un feu de paille parce qu'il ne vient pas de
la surprise. Je ne crois pas qu'il y ait présomption de ma part à
affirmer, à jurer que je penserai toujours de même et que vous ne me
verrez pas, fût-ce après dix ans, après vingt ans, me refroidir.
Je ne m'étais point trop avancé et il n'y avait point témérité dans ces
affirmations. Je ne me suis jamais lassé de la lecture ou plutôt de
l'étude de ces admirables sermons dans lesquels je découvrais sans cesse
des beautés nouvelles. Quel moraliste et quel poète à la fois que ce
puissant orateur et dans lequel on ne sait ce qu'il faut admirer le plus
ou l'enchaînement logique du discours ou l'énergie et la vérité des
tableaux, ou la profondeur des pensées et la force des expressions! On
n'aurait que l'embarras du choix pour les citations. Quelle étonnante et
fidèle peinture par exemple que celle qu'il nous fait de la vie et des
illusions ou occupations qui jusqu'à la fin nous amusent!