II

Berthollet (Claude-Louis), d'une famille originaire de la France, mais

expatriée, naquit à Talloire, à deux lieues d'Annecy, le 9 octobre 1748.

Il appartenait par sa mère, Philiberte Donier, à une des familles nobles

de la Savoie: son père était châtelain du lieu. Rien ne fut négligé

pour l'éducation de l'enfant, quoique la fortune des parents fût

médiocre. Après quelques années passées au collége d'Annecy, il fut

envoyé à celui de Chambéry, et termina ses études classiques au collége

des Provinces de Turin. Les plus brillantes carrières semblaient

ouvertes à sa jeune ambition, mais son goût pour les sciences lui fit

préférer la médecine. Reçu docteur en 1768, il vint quelques années

après à Paris, trouvant que dans la province les ressources lui

manquaient pour l'étude vers laquelle il se sentait plus

particulièrement entraîné, celle de la chimie. Il ne se trompait pas;

mais arrivé à Paris, où il ne connaissait personne et la bourse assez

peu garnie, il ne tarda pas à se trouver dans l'embarras. La pensée lui

vint alors de s'adresser au célèbre médecin génevois Tronchon, son

compatriote, qui, prévenu par son air franc et ouvert et par la tournure

sérieuse de son esprit, lui fit le meilleur accueil et devint bientôt

pour lui comme un père. Afin de lui assurer d'abord une existence

tranquille, il le recommanda au duc d'Orléans qui le nomma l'un de ses

médecins, en même temps qu'il faisait mettre à la disposition du jeune

savant son laboratoire de chimie, dans lequel volontiers le prince se

renfermait pour expérimenter avec l'habile préparateur Guettard, son

maître comme celui de son père. Rien ne pouvait être plus précieux pour

Berthollet, qui comprit aussitôt qu'il avait trouvé sa voie, ce qui lui

fut confirmé par l'illustre Lavoisier, dont il fit connaissance quelque

temps après. Plusieurs Mémoires publiés successivement par lui de 1776 à

1780 et «empreints, dit M. Parisot, de cette sagacité, de cette

finesse, de cette étendue dont plus tard il devait présenter aux savants

le modèle accompli,» attirèrent l'attention de l'Académie des sciences

qui le nomma adjoint chimiste à la place de Bucquet (15 avril 1780), et

cinq ans après, l'admit au nombre de ses membres.

Il continua dès lors avec plus de zèle que jamais ses expériences et ses

publications, et en 1787, de concert avec Guyton de Morveau, Lavoisier

et Fourcroy, il s'occupa de la refonte de la terminologie scientifique,

qu'ils réussirent à faire prévaloir. «Comparé au langage extravagant que

la chimie avait hérité de l'art hermétique, dit Cuvier, ce nouvel idiome

fut un service réel rendu à la science, et contribua à accélérer

l'adoption de nouvelles théories.»

En 1789, dans le tome II des _Annales de chimie_, notre savant publia,

sous le titre de: _Blanchiment des toiles avec l'acide muriatique

oxygéné_, le résultat de ses expériences relatives au chlore, «une

découverte, dit Parisot, qui l'eût rendu _dix fois millionnaire_, s'il

eût voulu l'exploiter à son seul profit.» D'autres découvertes également

utiles suivirent celle-là. On dut par exemple à Berthollet un moyen

nouveau de conserver l'eau douce pour les navigations de long cours, en

faisant brûler l'intérieur des tonneaux destinés à la contenir.

Berthollet, depuis longtemps était devenu Français par des lettres de

naturalisation qu'il avait été heureux d'obtenir. Aussi, ce ne fut pas

en vain, qu'en 1792, devant les menaces de la plus formidable coalition,

la France fit appel au patriotisme de son fils d'adoption. De tous les

points de l'horizon, au Nord, au Midi, à l'Est, à l'Ouest, des légions

ennemies envahissaient notre territoire et la France n'avait à leur

opposer que des conscrits auxquels manquaient, avec l'habitude des

armes, les munitions et le matériel de guerre. Mais, grâce à Berthollet

et à son ami Monge, aidés par un petit bataillon de chimistes choisis

par eux, on trouva sur notre sol même tout ce qu'on s'était trop habitué

à demander à l'étranger: le soufre, le salpêtre, l'airain; dès lors les

produits de nos fabriques et de nos arsenaux suffirent à la prodigieuse

consommation de quatorze armées. Aussi, n'est-on que juste, en

reconnaissant et proclamant que la France, sauvée alors de l'invasion et

du démembrement, ne dut pas moins ce bonheur au zèle infatigable de nos

savants qu'à l'héroïque dévouement des soldats combattant et mourant aux

frontières.

Pendant l'année 1791, Berthollet fut envoyé en Italie par le Directoire

comme président de la commission chargée du choix des objets d'art les

plus précieux qui devaient être transportés à Paris. La noble conduite

de Berthollet dans ces circonstances lui valut l'estime du général en

chef Bonaparte, qui, plein d'admiration pour sa science comme pour son

caractère, résolut dès lors de se l'attacher. Seul il connut à l'avance

le secret de l'expédition d'Égypte, dont il fit partie pour le plus

grand avantage de la science comme de l'armée. Pendant l'insurrection du

Caire, ce fut à son courage et à sa présence d'esprit que les membres de

l'Institut durent de conserver avec la vie tous les trésors

scientifiques recueillis jusqu'alors. Quand, après la levée du siége de

Saint-Jean-d'Acre, la peste se déclara dans le camp français, il

n'hésita point à s'associer à Larrey pour reconnaître, dès les premiers

symptômes, la présence du fléau et indiquer les mesures qui pourraient

rendre la contagion moins terrible. Monge, tombé malade, dut la vie à

ses soins fraternels.

Lorsqu'on fut de retour en France, Bonaparte n'oublia pas les services

rendus par notre savant, qui, membre du Sénat conservateur après le 18

brumaire, fut ensuite nommé comte, grand officier de la Légion

d'honneur, grand'croix de l'ordre de la Réunion, etc. «Heureusement pour

la science, dit Parisot, il ne se laissa ni éblouir, ni absorber par des

fonctions aussi élevées, aussi importantes. Toujours il conserva sa

simplicité et son goût pour la retraite et l'étude.»

Les revenus de ses emplois, et en particulier de la sénatorie de

Montpellier, étaient dépensés au profit de la science et servaient à

l'entretien d'un magnifique laboratoire, toujours ouvert aux étrangers

comme aux amis et surtout à de nombreux élèves que l'illustre maître

voyait avec plaisir s'exercer sous ses yeux aux préparations les plus

délicates. Mais la générosité de Berthollet l'ayant entraîné, il dut

enfin s'apercevoir que son budget des recettes et dépenses se soldait

par un déficit; résolu tout aussitôt à rétablir l'équilibre, mais sans

détriment pour la science, il établit dans sa maison l'économie la plus

sévère, et vendit chevaux et voitures.

On avertit l'Empereur, qui, tout aussitôt, mande Berthollet aux

Tuileries. Après quelques reproches bienveillants relativement au

silence gardé par le savant sur sa situation critique, Napoléon lui dit:

«Souvenez-vous que j'ai toujours 100,000 écus au service de mes amis.»

Et cette somme fut remise le lendemain à Berthollet, qui, tout occupé de

ses expériences et confiné pour ainsi dire dans son laboratoire, n'en

sortait que bien rarement pour se rendre aux Tuileries, et ne se montra

pas plus courtisan. On ne pourrait assurément que l'en louer si toujours

il s'en fût tenu là. Mais on regrette d'avoir à ajouter qu'en 1814,

cédant, paraît-il, aux conseils de son ami Laplace, il vota la déchéance

de Napoléon en se ralliant au gouvernement provisoire. Lui convenait-il

d'agir ainsi après les témoignages d'affectueuse estime dont l'Empereur,

qui l'appelait son chimiste et son ami, n'avait pas été pour lui avare?

Berthollet se devait à lui-même de rester à l'écart, et de n'accepter

rien des gouvernements qui devaient succéder à l'Empire. Mais, pour être

juste, il ne faut pas dissimuler que son caractère, sinon son

intelligence, avait reçu un grand ébranlement par suite de la terrible

catastrophe qui, en 1812, lui enleva son fils unique, dont la mort fut

des plus tragiques. «Dès lors, toute gaîté fut perdue pour lui. Pendant

le peu d'années qu'il survécut, son air morne et silencieux contrastait

péniblement avec ses habitudes antérieures; on ne le vit plus sourire;

quelquefois, une larme s'échappait malgré lui...»

Cuvier ajoute:

«Sa dernière maladie a été de celles qui surprennent et désespèrent la

médecine: un ulcère charbonneux, venu à la suite d'une fièvre légère,

l'a dévoré lentement pendant plusieurs mois, mais sans lui arracher un

mouvement d'impatience. Cette mort, qui arrivait à lui par le chemin de

la douleur, dont, comme médecin, il pouvait calculer les pas et prévoir

le moment, il l'a envisagée avec autant de constance que les souffrances

du désert ou les menaces des barbares.»

Berthollet a laissé de nombreux travaux scientifiques fort loués par

Parisot, Cuvier, Mongellaz, etc., mais dont l'énumération, pas plus que

l'appréciation ne peuvent entrer dans notre cadre.

C'est l'homme plus encore que le savant que nous avons tenu à faire

connaître, par des motifs qu'il n'est pas besoin d'indiquer à nos

lecteurs.

[27] Cuvier, _Notices historiques_, tome II.

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