I
Peu de temps avant le 9 thermidor, un dépôt graveleux, trouvé au fond de
quelques barriques d'eau-de-vie, donna lieu à une grave accusation
contre un fournisseur qui, dit-on, voulait empoisonner les soldats. On
confie à un chimiste, déjà célèbre, l'analyse du liquide. Tout semblait
prouver qu'on cherchait un coupable afin de s'emparer des richesses du
fournisseur. L'examen du liquide confirme cette présomption et le
chimiste, n'écoutant que le devoir et la conscience, n'hésite pas à
faire un rapport favorable. Appelé bientôt après devant le Comité du
salut public, il est soumis à un interrogatoire qui n'était rien moins
que rassurant.
--Es-tu sûr de ce que tu dis? lui fut-il demandé d'un ton menaçant.
--Très-sûr, répond avec calme le savant.
--Ferais-tu sur toi-même l'épreuve de cette eau-de-vie.
Le chimiste, sans répondre, emplit un verre du liquide et l'avale d'un
trait.
--Tu es bien hardi.
--Moins que je ne l'étais en écrivant mon rapport.
L'accusation fut abandonnée, grâce à l'intrépide fermeté du savant qui,
dans une autre circonstance, fit preuve encore du sang-froid le plus
étonnant. C'était pendant l'expédition d'Égypte: un jour, que pour
certaines recherches, il remontait le Nil dans une barque, tout à coup,
sur le rivage, parurent des Mameluks, et sur la barque plut une grêle de
balles. Pendant que les rameurs faisaient force de rames dans l'espoir
d'échapper, on vit le savant en question occupé à remplir ses poches des
pierres, servant à lester l'embarcation.
--Et que faites-vous là? lui dit un autre voyageur.
--Vous le voyez, répondit-il, je prends mes précautions pour couler plus
vite, afin de n'être pas mutilé par ces barbares.
La barque cependant put échapper au péril, et ceux qui la montaient
arrivèrent sains et saufs au port. Or, le savant qui, sans y songer,
donnait à nos braves soldats des leçons de courage, c'était Berthollet,
l'homme illustre dont Cuvier put dire à juste titre:
«Témoin des événements les plus surprenants, porté par eux dans des
climats lointains, élevé à de grandes places et à des dignités
éminentes, tout ce monde extérieur est peu de chose pour lui en
comparaison de la vérité. Particulier, académicien, sénateur, pair de
France, il n'existe que pour méditer et pour découvrir. La science fait
naître à chaque instant dans ses mains de ces procédés avantageux, de
ces industries fructueuses qui enrichissent les peuples; mais ce n'est
point pour ces applications faciles qu'il la poursuit, c'est pour elle
seule. Dans l'invention la plus utile, il ne voit qu'un théorème de
plus, et dans ce théorème qu'un échelon d'où il s'efforce d'apercevoir
et d'atteindre un théorème plus élevé[27].»
En effet, cet homme illustre à qui la chimie, au commencement de ce
siècle, fut redevable d'immenses progrès, ne songea jamais à tirer parti
de ses découvertes qu'il eût pu tenir secrètes, sans que personne l'en
eût blâmé. Le chlore ne lui valut qu'un ballot de toiles blanchies par
son procédé; encore sa délicatesse hésitait-elle à accepter, alors que
les Anglais auraient plus volontiers encore offert de le prendre pour
associé; ce qui eût été pour lui toute une fortune.
«Personne n'ignore aujourd'hui ce que c'est qu'une blanchisserie
berthollienne. On dit même dans les ateliers, _bertholler_,
_berthollage_: on y entretient des ouvriers que l'on y appelle des
_bertholleurs_. Rien ne met plus authentiquement le sceau au mérite
d'une découverte. C'est la seule récompense qu'en ait tirée l'auteur, et
il n'en désira point d'autre.»
Pourtant, à cette époque antérieure à la Révolution, il n'était point
riche quoique arrivé à une position déjà fort honorable, prix de sa
laborieuse persévérance.