Peu d'hommes ont joui de leur vivant d'une pareille popularité, d'une
telle renommée, mais qui ne devaient lui survivre que très diminuées, et
cela fort justement d'ailleurs.--«Il a créé dans notre littérature, dit
un judicieux critique, un genre qui n'existait pas avant lui, la chanson
lyrique ou l'ode chantée. Son style est toujours (non pas, certes) pur,
correct, élégant, son vers souvent inspiré. Lorsqu'il veut chanter les
malheurs ou les gloires de la patrie, il élève et entraîne. Il sait
aussi exprimer des sentiments plus tendres, et faire vibrer les fibres
du coeur. Toutefois, même sous le rapport littéraire, il a été trop
vanté. Comme chansonnier il manque de gaîté; son rire est amer et n'a ni
l'abandon ni l'entrain de celui de Désaugiers, son émule. Comme poète
lyrique, il manque de souffle; il a de l'inspiration, mais une
inspiration qui dure peu et ne va guère au-delà de la première ou de la
seconde strophe. Les épithètes oiseuses ou redondantes prennent trop
souvent la place de la pensée; les chevilles même n'y sont pas rares.
Les refrains seuls sont toujours heureux et viennent se graver
d'eux-mêmes dans la mémoire. À tout prendre, Béranger est un poète, un
vrai poète, mais qui doit plus encore à l'art et au travail qu'à la
nature. Ses contemporains l'ont placé au premier rang, mais la
postérité plus juste le fera descendre au second (voire même au
troisième) qui seul lui appartient.»
Ce qui est par dessus tout regrettable et déplorable, c'est que, dans
les oeuvres du chansonnier, se rencontrent, et nombreuses, des pièces
licencieuses, irreligieuses, cyniquement impies, ou qui sont empreintes
des passions politiques et des haines injustes de l'époque. Pourtant ce
n'était point un sentiment violent qui les avait dictées à l'auteur,
s'il est vrai qu'il ait répondu à des amis lui conseillant de retrancher
ces chansons:
«Je m'en garderais bien, ce sont celles-là qui servent de passeport aux
autres.»
Cette parole, que rapporte la _Biographie universelle_ de Feller, serait
tellement blâmable et coupable qu'on incline à douter de son
authenticité. Le biographe nous dit d'ailleurs: «Pendant les dernières
années de sa vie, Béranger montra des sentiments meilleurs que ceux
qu'il avait eus jusque-là; s'il n'était pas croyant encore, il parlait
de la religion avec respect; il tenait à rappeler qu'il avait toujours
été spiritualiste. Il avait conservé des relations avec sa soeur qui
était religieuse, et depuis longtemps retirée dans un couvent où elle
priait et expiait pour son frère; il s'était mis aussi en relation avec
le curé de sa paroisse qu'il chargeait de distribuer ses aumônes; car,
quoique peu riche, il était bienfaisant. Lorsque sa dernière heure
approcha, le prêtre et la religion vinrent au chevet du malade et furent
bien reçus; il sortit de sa bouche des paroles sympathiques, chrétiennes
même, et l'on peut croire qu'un retour à Dieu plus complet et plus
consolant aurait eu lieu si de malheureux amis (quels amis que
ceux-là!) n'étaient intervenus pour l'empêcher.»
Sa mort eut lieu à Paris, le 16 juillet 1857, à l'âge de 77 ans; il
était né dans cette même ville le 19 août 1780 comme lui-même le dit
dans la chanson intitulée le _Tailleur et la Fée_.
Dans ce Paris plein d'or et de misère,
En l'an du Christ mil sept cent quatre-vingt,
Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand-père,
Moi, nouveau né, sachez ce qui m'advint:
Rien ne prédit la gloire d'un Orphée
À mon berceau qui n'était pas de fleurs;
Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs,
Me trouve un jour dans les bras d'une fée;
Et cette fée, avec de gais refrains,
Calmait le cri de mes premiers chagrins.
Le bon vieillard lui dit, l'âme inquiète:
«À cet enfant quel destin est promis?»
Elle répond: «Vois-le, sous ma baguette,
Garçon d'auberge, imprimeur et commis.
Un coup de foudre ajoute à mes présages[26].
Ton fils atteint va périr consumé;
Dieu le regarde, et l'oiseau ranimé
Vole en chantant braver d'autres orages.
...........
Tous les plaisirs, sylphes de la jeunesse,
Éveilleront sa lyre au sein des nuits.»
Le vieux tailleur s'écrie: «Eh quoi! ma fille
Ne m'a donné qu'un faiseur de chansons!
Mieux jour et nuit vaudrait tenir l'aiguille
Que, faible écho, mourir en de vains sons.
--Va, dit la fée, à tort tu t'en alarmes;
De grands talents ont de moins beaux succès.
Ses chants légers seront chers aux Français,
Et du proscrit adouciront les larmes.»
Cette pièce, l'une des meilleures inspirations de Béranger, est en
quelque sorte une auto-biographie du poète comme aussi en même temps un
spécimen remarquable de son talent, ce qui nous a fait la citer pour la
plus grande partie.
Vanité de la gloire humaine! Béranger à peine dans la tombe, en dépit de
ses funérailles si magnifiques, le silence, précurseur de l'oubli, se
fit autour de l'idole. L'ombre descendit sur la statue debout encore sur
le piédestal, mais devant laquelle la foule passait de plus en plus
rapide et froide, indifférente, parfois dédaigneuse. Dans les rangs
mêmes de ceux qui s'étaient montrés les plus prodigues de louanges, il
se trouvait des aristarques, M. Pelletan, par exemple, pour discuter,
presque contester le talent, le caractère même du poète, et nous étonner
par la sévère impartialité de leurs jugements. Aussi maintenant qui lit
Béranger, et combien se vend-il, bon an, mal an, de ses ouvrages?
[26] L'auteur fut frappé de la foudre dans sa jeunesse.