Roze (Nicolas, dit le chevalier), était né à Marseille en 1671, la même
année que Belsunce, d'une honnête famille de négociants. Ses parents le
destinaient à suivre la même carrière et, ses études terminées, il se
rendit, en 1696, à Alicante, royaume de Valence, pour y prendre la
direction d'une maison de commerce fondée par son frère aîné. Il ne
trompa point la confiance de ce dernier et fit preuve d'autant de
prudence que d'intelligence, quoique porté d'ailleurs par ses goûts
plutôt vers la carrière des armes que vers le commerce. Aussi
lorsqu'après l'avènement de Philippe V, petit-fils de Louis XIV,
l'Espagne eut à lutter contre une coalition qui porta la guerre jusque
dans l'intérieur du pays même envahi par l'armée des alliés, Roze, en
bon Français qu'il était, ne put résister à son ardeur guerrière
qu'aiguillonnait le patriotisme. Levant à ses frais deux compagnies,
infanterie et cavalerie, il se mit à leur tête et repoussa plusieurs
détachements ennemis qui s'étaient avancés jusque sous les murs
d'Alicante. Cette ville, à quelque temps de là, fut assiégée par des
forces considérables, et le gouverneur, qui avait pu apprécier le
courage de Roze comme sa capacité militaire, lui confia le commandement
du château que le jeune Français défendit avec une glorieuse
opiniâtreté, en ne consentant à capituler qu'après avoir épuisé toutes
ses munitions et provisions.
Souffrant encore d'une blessure reçue pendant le siége, Roze revint dans
sa patrie pour achever de se guérir. Dès qu'il fut suffisamment rétabli,
il partit pour Versailles où il se rendait d'après une invitation
expresse du roi Louis XIV qui, en le félicitant de sa bravoure et de son
zèle patriotique, lui remit la croix de Saint-Lazare avec le bon d'une
gratification de 10,000 livres. Peu après (1707), Roze repartit pour
l'Espagne et il se distingua entre les plus braves à la bataille
d'Almanza. Chargé d'une mission secrète pour Alicante dont les Anglais
s'étaient emparés, il fut fait prisonnier et ne recouvra sa liberté que
lors de l'échange général. Revenu à Marseille, il y demeura jusqu'à sa
nomination comme consul à Modon, dans la Morée.
Après trois années de séjour en Orient, de graves intérêts de famille le
rappelèrent en France, en 1720, et, coïncidence remarquable, il entrait
dans le port de Marseille en même temps que le vaisseau qui apportait,
comme nous l'avons dit, le germe fatal du fléau dont les ravages
devaient être si terribles. Roze, ou mieux le chevalier Roze, comme on
l'appelait dès lors, avait fait preuve sur les champs de bataille
d'autant d'intrépidité que de sang-froid, mais qu'était ce courage
auprès de celui qu'il allait déployer sur ce nouveau théâtre et qui fait
de lui, bien mieux que les plus célèbres exploits, un incomparable
héros? Car enfin, sur les champs de bataille, pour oublier le péril ou
le mépriser, pour se montrer brave et très-brave, à moins d'un
tempérament malheureux, il ne faut en quelque sorte que se laisser aller
et céder à la nature. Tout vous excite et sert d'aiguillon. Le bruit
des instruments guerriers, l'odeur de la poudre, l'exemple des
camarades, l'ardeur patriotique et les rêves de gloire, en outre de la
grande pensée du devoir, tout contribue à élever l'homme au-dessus de
lui-même, et l'exaltant par l'enthousiasme, à lui donner cette force
surhumaine qui fait qu'après la victoire, le vaillant soldat, tout le
premier, s'étonne de ce qu'il a pu accomplir pendant cette ivresse à la
fois sublime et terrible du combat, où l'escalade d'une muraille à pic,
sous le feu des batteries croisant leurs feux, ne fut qu'un jeu pour son
audace.
Mais il n'en va pas ainsi en face de ce danger bien autrement formidable
qui résulte d'une épidémie, d'une contagion, éclatant avec violence et
qui dure des semaines, des mois, des années parfois. Là, nulle
prévoyance possible, nul espoir de lutter même à armes inégales contre
un ennemi qui, à toute heure de nuit comme de jour, vous menace, à tout
instant peut vous atteindre, qu'on sent partout quoique partout
insaisissable et invisible, mais révélant à chaque pas sa présence par
les plus effroyables coups. Et rien ici qui vous excite quand tant de
choses au contraire semblent faites pour décourager: la panique
générale, la terreur de ceux qui fuient comme de ceux qui restent,
l'horreur et le spectacle menaçant de tant de morts soudaines et
funestes:
_Luctus ubique pavor et plurima mortis imago!_
Certes, pour rester calme et intrépide dans de telles circonstances, il
faut une force d'âme peu commune; il faut cette héroïque sérénité que
donne à l'homme de bien la conscience d'un grand devoir à remplir sous
l'oeil de Dieu avec la certitude que s'il succombe, victime ou plutôt
martyr de son dévouement, la récompense ne lui manquera pas là-haut,
mourût-il ignoré des hommes pour lesquels il a donné sa vie. Ce genre de
courage, le plus difficile quoique pas toujours le plus apprécié de la
foule, fut celui du chevalier Roze, d'autant plus admirable en cela que
son dévouement était tout spontané, tout volontaire, et que, n'ayant
dans la ville aucune position officielle, rien ne l'obligeait à y
rester; comme tant d'autres, à la première nouvelle du péril, il pouvait
s'éloigner. Mais tout au contraire, bien différente fut sa conduite. La
peste se déclare, aussitôt il se met à la disposition de ces courageux
citoyens dont les noms, comme on l'a dit, ne doivent jamais s'oublier:
le gouverneur Viguier, les échevins J.-B. Estille, J.-P. Moustier, J.-B.
Audimar et B. Dieudé. On connaissait le courage de Roze, qui avait fait
ses preuves comme militaire; on savait ou plutôt on pressentait son
énergie; aussi, pendant que l'on divise la ville en cent cinquante
districts confiés à différentes personnes pour veiller aux besoins les
plus pressants, il est nommé seul commissaire pour le quartier populeux
dit de la Rive-Neuve, depuis l'Arsenal jusqu'à l'abbaye de Saint-Victor.
Roze à l'instant se rend à son poste, l'un des plus périlleux, le plus
périlleux peut-être. Par ses soins, un hôpital est établi sous les
voûtes de la Corderie pour y recevoir et soigner les pestiférés qu'on
présente. Aux indigents, il prodigue avec les secours son argent sans
s'inquiéter s'il lui sera rendu. Il veille aux inhumations comme au
transport des malades; mais le fléau va croissant; les places publiques,
les rues, les maisons, les navires même dans le port regorgent de
cadavres. Le chevalier de Rancé, commandant des galères, accorde des
secours d'hommes et, chaque matin, trois échevins montent à cheval pour
présider à cette dangereuse besogne de l'enlèvement des morts; le
quatrième, étant retenu à l'hôtel-de-ville pour l'expédition des
affaires d'urgence, le chevalier Roze se trouve là toujours pour le
remplacer. De vastes fosses ont été creusées dans la campagne, et grâce
à l'héroïque dévouement comme à l'infatigable activité de ces hommes de
coeur, chefs et soldats, travaillant sans relâche, même la nuit à la
lueur des torches, la ville, au bout de quelques jours, put être
déblayée, les monceaux de cadavres gisant dans les rues ayant été
successivement enlevés.
Mais il est un endroit dans la ville qu'il semble comme impossible
d'aborder, quoiqu'il soit un foyer de pestilence dont les émanations
putrides, quand le vent souffle de la mer surtout, portent par toute la
cité de nouveaux germes de contagion: c'est l'esplanade de la _Tourette_
s'étendant depuis le fort Saint-Jean jusqu'à l'église de la Major, et où
sont entassés plus de _douze cents_ cadavres, se putréfiant sous les
ardents rayons du soleil, et dont les plus récents gisent là depuis plus
de trois semaines. Le terrain ne permet pas de creuser des fosses dans
le voisinage, et toutefois, comment se risquer à remuer cet effroyable
charnier pour transporter les restes au travers de la ville?
À la suite d'un conseil tenu chez le gouverneur, Roze, qui s'était
offert le premier comme toujours, se rend seul à la Tourette. Bravant la
puanteur intolérable, il traverse l'esplanade, en escalant les cadavres,
et arrive à l'extrémité du rempart du côté de la mer. Là il découvre au
pied de la muraille des bastions construits anciennement et abandonnés.
Bientôt il a pu s'assurer qu'ils sont vides à l'intérieur et
très-profonds sous les quelques pieds de terre qui ferment l'entrée.
Voilà les immenses tombeaux dont il avait besoin et que lui offre un
heureux hasard. Mais point de temps à perdre, car le projet, s'il
n'était immédiatement réalisé, deviendrait peut-être inexécutable. Roze
retourne à l'Hôtel-de-Ville, où sa proposition ne trouve que des
approbateurs. Le lendemain, dès le matin, les bastions sont défoncés et
déblayés. Le chevalier, alors suivi de ses ouvriers, composés d'une
compagnie de soldats et d'une centaine de forçats fournis par le
commandant des galères, remonte dans la ville et se dirige vers la
_Tourette_. Sur la place de _Linche_ il arrête sa troupe, fait
distribuer du vin à ses hommes et les encourage par de mâles paroles,
sans leur dissimuler toutefois le péril et l'horreur surtout du
spectacle qui les attend. Quoique avertis cependant, en approchant de
l'esplanade, les plus hardis reculent repoussés par l'odeur méphitique,
malgré les mouchoirs imbibés de vinaigre dont, par l'ordre du chevalier,
ils ont pris soin de se ceindre la tête. Roze, toujours tranquille,
sinon impassible, voit leurs hésitations qui peuvent, si l'on n'en
triomphe pas, devenir de la terreur panique. Il comprend que les paroles
ne suffisent point et qu'il faut davantage, qu'il faut l'exemple. Il
saute à bas de son cheval, s'avance au milieu de l'esplanade, et
saisissant par les jambes le premier cadavre qui se trouve à sa portée,
il le traîne jusqu'au rempart, le soulève et le précipite dans le
bastion béant. À cette vue, un frémissement parcourt la foule, un cri,
le même cri, expression d'admiration et d'enthousiasme, sort de la
poitrine de tous.
--Vive Roze! Vive le chevalier!
La peur qui paralysait les plus hardis, s'est évanouie comme par
enchantement. Les soldats et les autres à l'envi se précipitent sur
l'esplanade et le chevalier, profitant de cet élan, dirige si habilement
leurs efforts que dans un temps assez court, tous les cadavres étaient
enlevés et lancés dans les bastions, puis recouverts de chaux et de
terre. Cela avait lieu, le 16 septembre 1720. Par une espèce de miracle,
Roze qui semblait, comme Belsunce, couvert d'un bouclier céleste:
Sous l'aile du Seigneur, le prélat vénérable
Dans le commun fléau demeure invulnérable;
Roze en fut quitte pour une légère indisposition; mais les pauvres
forçats et les braves soldats, à l'exception de deux ou trois, au bout
de quelques jours, avaient succombé, en rendant à la ville un immense,
un inappréciable service. Le chevalier resta jusqu'à la fin intrépide,
infatigable au poste du péril et ce fut seulement lorsque toute trace
d'épidémie eut disparu, qu'il songea à prendre quelque repos et à se
démettre de ses fonctions.
«Comme on a pu le remarquer dans l'histoire de plusieurs illustres
bienfaiteurs de l'humanité, dit M. Paul Autran[25], le chevalier Roze
avait si peu compté sur l'éclat de la renommée comme récompense de ses
belles actions, qu'il ne songea nullement à exploiter à son profit la
popularité qu'il s'était acquise. Il rentra dans l'obscurité. Quant à la
récompense que son dévouement avait si bien méritée, il est vrai de dire
qu'il ne semble pas qu'on ait rien fait de ce qu'on aurait dû faire en
sa faveur après la cessation de la peste. Dans les actes de la famille,
il ne porte que le titre modeste de capitaine d'infanterie, à la suite
de la garnison de Marseille. Mais qu'importe! plus de richesses et
d'honneur n'auraient rien ajouté à sa gloire.» Et là haut assurément, la
récompense et des plus belles ne manqua point à ce héros, qui fut lui
aussi un héros chrétien, car la religion seule peut exalter jusqu'à la
sublime abnégation d'un tel dévouement.
D'ailleurs Roze eut aussi, même ici-bas, une première et douce
récompense. C'est à tort que des écrivains, Marmontel et Lacretelle
entre autres, ont affirmé qu'il mourut dans l'indigence. Parti en 1722
de Marseille pour se rendre à Paris, d'après l'invitation de quelques
amis, le chevalier dut s'arrêter au hameau de Gavotte, près de Septêmes,
par suite d'un accident arrivé à sa voiture. Dans la maison qui lui
donna l'hospitalité, se trouvait une jeune et aimable personne, Mlle
Labasset qui, pleine d'admiration pour son dévouement, s'estima heureuse
(quoiqu'il ne fût ni jeune ni riche) de lui offrir sa main et avec elle
sa fortune assez considérable. Roze, tout désintéressé qu'il fût, en
acceptant la première, ne put refuser la seconde. Le mariage se fit dans
une chapelle dépendant de la paroisse de Pennes; et Roze, au lieu de
continuer son voyage, revint à Marseille, où il vécut dans la retraite,
content du bien qu'il pouvait faire et de la joie qu'il trouvait dans un
paisible et charmant intérieur. Marmontel se trompe encore quand il dit
que sa fille, à cause de sa pauvreté, se fit religieuse. Il mourut, sans
laisser d'enfants, le 2 septembre 1733, à l'âge de soixante-deux ans, et
nul doute qu'il ait reçu à son heure suprême la bénédiction de son
évêque, qui devait lui survivre tant d'années encore. On peut affirmer
pareillement sans crainte de se tromper que, malgré le silence qui
depuis un temps s'était fait autour de sa gloire, la mort de Roze fut un
deuil pour tous ses concitoyens et que la ville entière voulut assister
à ses funérailles.
[21] Portraits et Histoire des hommes utiles.--1835-1836.
[22] OEuvres choisies de Belsunce.--Tome 1er.--1822.
[23] La Fontaine.
[24] Millevoye. _La Peste de Marseille_ (poème).
[25] _Éloge de Roze_, par Paul Autran..