SYLVAIN BAILLY

I

Bailly, célèbre comme savant avant la Révolution est aujourd'hui connu

surtout par sa fin tragique. À peine âgé de vingt-quatre ans[6], il

comptait déjà parmi les astronomes distingués. Élu membre de l'académie

des sciences à l'âge de vingt-sept ans (1763), il devint plus tard

membre de l'académie française, (1783) et deux ans après de celle des

inscriptions et belles-lettres. Ces distinctions, il les devait à ses

publications littéraires et scientifiques encore que les dernières

surtout aux yeux des juges compétents aient aujourd'hui perdu beaucoup

de leur valeur.

«Bailly par des études opiniâtres avait acquis beaucoup d'instruction;

mais il avait le jugement faux ou du moins sujet à s'égarer en

poursuivant des systèmes qui ne sont fondés sur rien de précis. Son

_Histoire de l'astronomie_ est un véritable roman de physique dont le

but est de faire le monde très vieux contrairement aux écrivains, sacrés

et profanes, qui en ont déterminé l'âge, en opposition, d'ailleurs avec

l'aspect du globe et les découvertes de la géologie. Qui pourra

concevoir en effet la possibilité d'une révolution qui aura transporté

la Sibérie des régions équinoxiales aux régions polaires; qui trouvera

comme lui dans les Samoyèdes les pères des sciences et des arts? Son

histoire de l'astronomie indienne n'est pas moins remplie de paradoxes,

il en est de même des _Lettres de l'Atlantide_ et sur l'origine des

sciences. Aussi, tout en reconnaissant en lui de l'imagination, de la

science et le talent d'écrire, les savants de son temps appelèrent ses

systèmes astronomiques: Les _Rêveries de Bailly_[7]».

La réputation d'honnêteté de Bailly le fit nommer, en 1786, membre de la

commission chargée d'inspecter les hôpitaux. Le rapport de Bailly choisi

par ses collègues pour tenir la plume, n'est pas le moins intéressant de

ses ouvrages, quoiqu'il attriste profondément par la révélation d'un

état de choses qui nous semble aujourd'hui monstrueux. D'abord quand les

commissaires se présentent à l'Hôtel-Dieu afin d'examiner par eux-mêmes

l'établissement où les abus leur avaient été particulièrement signalés,

la porte leur est refusée. «Nous avions besoin de divers éléments, nous

les avons demandés, aussi bien qu'une personne qui pût nous guider et

nous instruire; _nous n'avons rien obtenu_.»

«Quelle était donc l'autorité, dit Arago[8], qui se permettait ainsi de

manquer aux plus simples égards envers des commissaires investis de la

confiance du roi, de l'académie et du public? Cette autorité se

composait de divers administrateurs (le type, dit-on, n'est pas

entièrement perdu) qui regardaient les pauvres comme leur patrimoine,

qui leur consacraient une activité désintéressée mais improductive; qui

souffraient impatiemment toute amélioration dont le germe ne s'était pas

développé dans leur tête ou dans celles de quelques hommes philanthropes

par naissance ou par privilége d'emploi.»

Malgré ce mauvais vouloir, la commission put remplir sa mission: «ce

qu'elle fit avec une conscience qui n'avait d'égale que sa patience et

sa fermeté.» Quelques extraits seulement du rapport de Bailly, analysé

par Arago, suffiront pour montrer si la susceptibilité des

administrateurs était légitime.

«En 1786, on traitait à l'Hôtel-Dieu les infirmités de toute nature....

tout était admis, mais aussi tout présentait une inévitable confusion.

Un malade arrivant était souvent couché dans le lit et les draps du

galeux qui venait de mourir.

»L'emplacement réservé aux fous étant très restreint, deux de ces

malheureux couchaient ensemble. Deux fous dans les mêmes draps! L'esprit

se révolte en y songeant.

»Dans la salle St-François, exclusivement réservée aux hommes atteints

de la petite vérole, il y avait quelquefois, faute de place, jusqu'à six

adultes ou huit enfants dans un lit qui n'avait pas 1 mètre 1/2 de

large.

»Les femmes atteintes de cette affreuse maladie se trouvaient réunies,

dans la salle Ste-Monique, à de simples fébricitantes; celles-ci

étaient livrées comme une inévitable proie à la hideuse contagion dans

le lieu même où, pleines de confiance, elles avaient espéré recouvrer la

santé.

»Les femmes enceintes, les femmes en couche étaient également entassées

pêle-mêle sur des grabats étroits et infects.

»... Dans l'état habituel, les lits de l'Hôtel-Dieu, des lits qui

n'avaient pas 1 mètre 1/2 de large, contenaient quatre et souvent six

malades; ils y étaient placés en sens inverse: les pieds des uns

répondaient aux épaules des autres; ils n'avaient chacun pour leur

quote-part que 25 centimètres.... Aussi se concertaient-ils, tant que

leur état le permettait, pour que les uns restassent levés dans la

ruelle pendant une partie de la nuit, tandis que les autres dormaient.

»... Tel était l'état normal de l'ancien Hôtel-Dieu. Un mot, un seul mot

dira ce qu'était l'état exceptionnel (en temps d'épidémie); alors on

plaçait des malades jusque sur les ciels de ces mêmes lits où nous avons

trouvé tant de souffrances, tant de légitimes malédictions...»

Combien d'autres détails non moins tristes, par exemple, relatifs à la

salle des opérations et sur lesquels nous glissons pour ne pas trop

attrister le lecteur.

À qui, d'ailleurs, imputer la longue durée de cette organisation

vicieuse, inhumaine? «à la vulgaire toute puissance de la routine, à

l'ignorance!» s'écrie Arago s'appuyant des conclusions de Bailly qui dit

avec tous les ménagements que la circonstance exigeait:

«L'Hôtel-Dieu existe peut-être depuis le VIIe siècle, et si cet hôpital

est le plus imparfait de tous, c'est parce qu'il est le plus ancien. Dès

les premiers temps de cet établissement, on a cherché le bien, on a

désiré s'y tenir, et la constance a paru un devoir. De là, toute

nouveauté utile a de la peine à s'y introduire; toute réforme est

difficile; c'est une administration nombreuse qu'il faut convaincre;

c'est une masse énorme qu'il faut remuer.»

L'énormité de la masse à remuer ne découragea pas les commissaires de

l'Académie. Aussi, grâce à leur énergique persistance, les choses

changèrent, nos hôpitaux furent réformés, transformés, et c'est avec

toute justice et vérité qu'Arago a pu dire naguère: «Chaque pauvre est

aujourd'hui couché seul dans un lit, et il le doit principalement aux

efforts habiles, persévérants, courageux de l'Académie des sciences. Il

faut que le pauvre le sache et le pauvre ne l'oubliera pas.»

Hélas! il fut trop prompt à l'oublier, au contraire, en ce qui concerne

Bailly du moins, dont la triste destinée prouve une fois de plus quel

fond il faut faire sur la popularité, avec la terrible mobilité des

multitudes, si promptes à subir toutes les influences, et qui, elles

aussi, tournent au moindre vent. Bailly en fit la cruelle expérience et

combien ne dut-il pas regretter souvent d'avoir cédé, qui sait à quelle

tentation fatale d'ambition? au lieu de se contenter de la gloire

modeste de savant et de lettré, à l'exemple de son maître l'astronome

Lacaille dont on a dit qu'il était le calculateur le plus courageux et

l'observateur le plus zélé, le plus actif, le plus assidu qui ait jamais

existé, «et avec cela» doux, simple, gai, égal avec ses amis; l'intérêt

ni l'ambition ne le tentèrent jamais; il sut se contenter de peu, sa

probité faisait son bonheur, les sciences ses plaisirs, et l'amitié ses

délassements.»

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 25 / 84 题