L'impression que Bailly avait reçue de sa visite dans les hôpitaux et la
constatation trop facile des énormes abus qui, par le laps du temps, s'y
étaient introduits, tout probablement contribuèrent à l'entraîner vers
les «opinions nouvelles» comme on disait à la veille de la révolution.
Dans l'ordre social aussi, beaucoup d'abus existaient qui appelaient
l'oeil investigateur et la sollicitude de l'homme d'état s'il s'en fut
rencontré alors un digne de ce titre soit dans les conseils de la
couronne soit dans l'assemblée réunie d'abord sous le titre d'États
généraux. Mais, parmi les honnêtes gens, il ne se trouvait guère que des
utopistes ou des hommes à idées fausses, et politiquement peu pratiques
comme Bailly, entraînés tout d'abord par un zèle sincère, mais non pas
peut-être exempt de vanité et de présomption, à des exagérations dont
ils comprirent la portée plus tard, s'ils la comprirent, et qui, par
leur téméraire confiance, ne devaient pas tarder à tout compromettre.
Lors de la convocation des États généraux, Bailly, nommé d'abord grand
électeur, fut élu député de Paris le 12 mai et le langage qu'il tint à
cette occasion d'après ses _Mémoires_, prouve les sentiments qui
l'animaient: «La nation doit se souvenir qu'elle est souveraine et
maîtresse de tout ordonner..., ce n'est pas quand la raison s'éveille
qu'il faut alléguer d'anciens priviléges et des préjugés absurdes... je
louerai les électeurs de Paris qui les premiers ont conçu l'idée de
faire précéder la Constitution française de la Déclaration des droits de
l'Homme.»
C'était faire un peu vite bon marché de toute autorité même la plus
légitime et l'on sent trop dans ce langage le bourgeois gonflé de sa
soudaine importance qui faisait dire à Bailly avec un étonnement naïf,
en entrant, le 21 avril, dans la salle des Feuillants: «Je crus respirer
un air nouveau et je regardai comme un phénomène d'être quelque chose
dans l'ordre politique par ma seule qualité de citoyen.»
Le 3 juin 1789, Bailly fut nommé doyen ou président des communes. Lors
de la séance royale du 23, Louis XVI qui, avec tant de grandes vertus,
manquait de la première qualité de l'homme d'État, la décision, termina
son discours en disant: «Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer
tout de suite.»
Les membres des deux premiers ordres pour la plus grande partie,
s'inclinant devant cette expression de la volonté royale, se retirèrent
pendant que les députés des communes restaient tranquillement à leurs
places. Le grand maître des cérémonies l'ayant remarqué, s'approcha de
Bailly, et lui dit:
--Vous avez entendu l'ordre du roi, monsieur.
--Je ne puis pas ajourner l'assemblée sans qu'elle ait délibéré,
répondit Bailly.
--Est-ce bien là votre réponse et dois-je en faire part au roi?
--Oui, monsieur! répliqua le président, et s'adressant aussitôt aux
députés qui l'entouraient: «Il me semble, dit-il, que la Nation
assemblée ne doit pas recevoir d'ordre.»
Ce langage ne peut étonner de la part de celui qui, trois jours avant,
présidait la fameuse séance dite du Jeu de Paume.
Le surlendemain de la prise de la Bastille, Bailly, venu de Versailles à
Paris, comme membre de la députation envoyée pour rétablir l'ordre, fut
proclamé d'enthousiasme maire de Paris, en même temps que Lafayette
était nommé commandant général de la garde nationale. Bailly, toujours
un peu naïf, dit au sujet de cette nomination:
«Je ne sais pas si j'ai pleuré, je ne sais pas ce que j'ai dit; mais je
me rappelle que je n'ai jamais été si étonné, si confondu et si
au-dessous de moi-même. La surprise ajoutant à ma timidité naturelle
devant une grande assemblée, je me levai, je balbutiai quelques mots
qu'on n'entendit pas, que je n'entendis pas moi-même, mais que mon
trouble plus encore que ma bouche rendit expressifs. Un autre effet de
ma stupidité subite, c'est que j'acceptai _sans savoir de quel fardeau
je me chargeais_[9]».
Le nouveau maire de Paris, en effet, le jour même de sa nomination put
constater «que d'une visite faite à la halle et chez tous les
boulangers, il résultait que les approvisionnements en grains et farines
seraient entièrement épuisés en trois jours. Le lendemain tous les
préposés à l'administration des farines avaient disparu.»
Ce fut là, pendant les deux années que Bailly resta en fonctions, sa
continuelle et pénible préoccupation, celle de veiller à
l'approvisionnement d'une population de 800,000 âmes que le besoin
pouvait pousser aux derniers excès alors surtout que l'ignorance, la
prévention portaient si facilement la multitude à croire qu'il y avait
calcul, dessein prémédité de l'affamer. Mais quoi! ce n'était pas
seulement prévention résultant de l'ignorance; car cette détestable
calomnie, Marat, l'ennemi acharné de Bailly, ne se lassait pas de la
répéter dans sa feuille immonde. Chaque matin aussi, sur tous les tons,
l'infâme répétait: _Que Bailly rende ses comptes!_ alors que la probité
du maire de Paris devait être à l'abri de tout soupçon. Dans l'Assemblée
nationale même, ces odieuses provocations trouvaient des échos et du
haut de la tribune (le 15 juillet 1789) Mirabeau laissait tomber ces
paroles qu'Arago qualifie si justement d'incendiaires:
«Henri IV faisait entrer des vivres dans Paris assiégé et rebelle, et
des ministres pervers interceptent maintenant les convois destinés pour
Paris affamé et soumis.»
Néanmoins ce ne fut qu'après la fuite du roi, à Varennes, que la
popularité de Bailly parut sérieusement atteinte. On l'accusait, ainsi
que Lafayette, de complicité tout au moins indirecte dans le départ. De
là, dans Paris, travaillé par les meneurs, une effervescence croissante,
de violentes et continuelles agitations qui aboutirent à l'émeute du 17
juillet 1791, au Champ de Mars où une foule immense s'était donné
rendez-vous devant l'autel de la Patrie, pour signer la pétition
réclamant la déchéance de Louis XVI. Le maire de Paris, tous les moyens
de conciliation épuisés, voyant que la réunion prenait un caractère de
plus en plus menaçant, après avoir demandé les ordres de l'Assemblée,
convoque la garde nationale, et à la tête de la municipalité, se
présente devant la foule qu'il somme à plusieurs reprises, mais
inutilement de se retirer. Il fallut avoir recours à la force, le
drapeau rouge est déployé, les gardes nationaux font usage de leurs
armes, le sang coule, et l'émeute se disperse en laissant sur le carreau
un certain nombre de victimes, nombre qui, comme toujours, fut exagéré.
Dès lors c'en était fait de la popularité de Bailly qui trois mois
après, quittant la mairie (12 novembre 1791), se retira d'abord à
Chaillot, puis à Nantes; mais là, chose triste à dire, le pouvoir
central, alors aux mains des Girondins, le mit en surveillance et une
lettre de Roland, ministre de l'intérieur, lui annonça que le
gouvernement lui retirait le logement que, depuis cinquante ans, sa
famille occupait au Louvre. En même temps on l'obligeait à payer une
somme de 6,000 livres, à titre d'indemnité, pour le loyer de l'hôtel
qu'il avait occupé comme maire de Paris. C'était pour lui la ruine et il
ne s'acquitta qu'en vendant sa bibliothèque et sa maison de Chaillot. Et
les temps menacèrent bientôt de devenir pires par la prédominance, dans
l'Assemblée, des partis violents. Aussi l'un de ses amis, M. de Casaux,
offrit à Bailly, le supplia même, de prendre passage à bord d'un petit
bâtiment qu'il avait frété pour sa famille:
«Nous nous rendrons d'abord en Angleterre, lui dit M. de Casaux; si
vous le préférez, nous irons passer notre exil en Amérique. N'ayez aucun
souci, j'ai de la fortune; je puis sans me gêner pourvoir à toutes les
dépenses. Il est sage de fuir une terre qui menace de dévorer ses
habitants.»
Bailly, malgré les instances de sa femme, refusa: «Depuis le jour,
répondit-il, où je suis devenu un personnage public, ma destinée se
trouve invariablement liée à celle de la France; jamais je ne quitterai
mon poste au moment du danger. En toute circonstance, la patrie pourra
compter sur mon dévouement. Quoiqu'il doive arriver, je resterai.»
Le 6 juillet 1793, Bailly quittait Nantes pour aller habiter Melun où
Laplace, son ami, lui avait offert l'hospitalité. Par malheur, peu de
jours avant, une division de l'armée révolutionnaire était venue occuper
la ville. Bailly, reconnu en arrivant par un soldat, fut sommé par
celui-ci de le suivre à la mairie. Mis en état d'arrestation, puis, par
un ordre du comité du salut public, conduit à Paris et écroué à la
Force, il en sortit quelque temps après, sous bonne escorte, cité comme
témoin dans le procès de Marie Antoinette. Mais sa conduite, dans cette
circonstance, ne fut pas celle qu'espéraient, le jugeant d'après eux,
les ennemis de la reine. Non-seulement il s'inclina devant elle avec
l'air du profond respect, mais en entendant certaines imputations
odieuses de l'acte d'accusation, il ne put retenir le cri de son
indignation et qualifia, comme elles le méritaient, ces exécrables
calomnies. Cet acte courageux, qui effaçait bien des fautes, ne lui fut
pas pardonné par les hommes de la Terreur. Un mois après, traduit devant
le tribunal révolutionnaire, il fut condamné à périr sur l'échafaud.
Ramené à la conciergerie, où il resta pendant deux jours encore, Bailly
conserva son calme et sa fermeté, et par son langage même, on peut
croire que revenu de bien des illusions, désabusé de beaucoup d'erreurs,
il se préparait sérieusement à la mort. Quelques-uns de ses compagnons
de captivité, se plaignant avec amertume et dans un langage qui semblait
trahir une sorte de regret d'être restés honnêtes:
«Consolez-vous, leur dit-il, il y a une si grande distance entre la mort
et l'homme de bien et celle du méchant que le vulgaire n'est pas capable
de la mesurer.»
Le 12 novembre eut lieu l'exécution, cette exécution qui est un des
épisodes les plus lamentables de nos annales, mais qu'il faut rappeler
pour la leçon de tous et afin que l'horreur et l'épouvante que soulèvent
de telles atrocités en rendent à tout jamais le retour impossible. Parmi
les nombreuses versions qui ont été données de ce tragique évènement,
nous choisirons de préférence celle de François Arago dont le témoignage
n'est pas suspect; car, après une enquête minutieuse, tout en s'étudiant
à rester impartial, par un motif sans doute honorable, il cherche à
diminuer plutôt qu'à augmenter l'horreur de la scène: «La vérité, la
stricte vérité, dit-il, n'était-elle pas assez déchirante? Fallait-il,
sans preuves d'aucune sorte, imputer à la masse le cynisme infernal de
quelques cannibales?... Je prouverai qu'en rendant le drame un peu moins
atroce je n'ai sacrifié que des détails imaginaires, fruits empestés de
l'esprit de parti:
«Midi venait de sonner. Bailly adressa un dernier et tendre adieu à ses
compagnons de captivité, leur souhaita un meilleur sort et, suivant le
bourreau sans faiblesse comme sans forfanterie, monta sur la fatale
charrette, les mains attachées derrière le dos. Notre confrère avait
coutume de dire. «On doit avoir mauvaise opinion de ceux qui n'ont pas,
en mourant, un regard à jeter en arrière.» Le dernier regard de Bailly
fut pour sa femme. Un gendarme de l'escorte recueillit avec sensibilité
les paroles de la victime et les reporta fidèlement à la veuve. Le
cortége arriva à l'entrée du Champ de Mars, du côté de la rivière, à une
heure un quart. C'était la place où, conformément aux termes du
jugement, on avait élevé l'échafaud. La foule aveuglée qui s'y trouvait
réunie, s'écria avec fureur que la terre sacrée du Champ de la
Fédération ne devait pas être souillée par la présence et par le sang de
celui qu'elle appelait un grand criminel; sur sa demande, j'ai presque
dit, sur ses ordres, l'instrument du supplice fut démonté, transporté
pièce à pièce dans un des fossés, et remonté de nouveau. Bailly resta le
témoin impassible de ces effroyables préparatifs, de ces infernales
clameurs. Pas une plainte ne sortit de sa bouche. La pluie tombait
depuis le matin; elle était froide, elle inondait le corps et surtout la
tête nue du vieillard. Un misérable s'aperçut qu'il frissonnait, et lui
cria: «_Tu trembles Bailly?_--_Mon ami, j'ai froid_, répondit avec
douceur la victime.» Ce furent ses dernières paroles.
«Bailly descendit dans le fossé, où le bourreau brûla devant lui le
drapeau rouge du 17 juillet; il monta ensuite d'un pas ferme sur
l'échafaud. Ayons le courage de le dire, lorsque la tête de notre
vénérable confrère tomba, les _témoins soldés_ que cette affreuse
exécution avait réunis au Champ de Mars, poussèrent d'infâmes
acclamations.»
Maintenant faut-il croire à ces _témoins soldés_ dont parle Arago dans
son désir d'innocenter «ce qu'on appelle la populace»? Faut-il croire à
l'intervention de personnes riches et influentes dans les scènes d'une
inqualifiable barbarie du Champ de Mars? M. Arago n'obéit-il point à une
idée préconçue, aux exigences de sa position et au mot d'ordre d'un
parti quand il dit du ton le plus affirmatif: «Ce n'est point aux
malheureux sans propriétés, sans capital, vivant du travail de leurs
mains, aux prolétaires qu'on doit imputer les incidents déplorables qui
marquèrent les derniers moments de Bailly. Avancer une opinion si
éloignée de la vérité, c'est s'imposer le devoir d'en prouver la
réalité.»
Et à l'appui de ces paroles il rapporte l'exclamation échappée à Bailly,
après sa condamnation, suivant le dire de Lafayette: «Je meurs pour la
séance du Jeu de Paume et non pour la funeste journée du Champ de Mars.»
Mais comment admettre ces audaces de la réaction, en pleine terreur,
quand pour satisfaire une haine posthume, elle s'exposait à tant de
périls? Comment admettre pareille supposition malgré les
invraisemblances, plutôt que ces égarements funestes, ces délires de la
multitude trop facile à tromper quand on l'excite dans le sens de ses
passions, quand elle est prise de la fièvre homicide en dépit de ses
naturels et généreux instincts? N'est-il pas dans notre révolution trop
d'exemples, hélas! de ces effroyables vertiges! Étaient-ils soldés ceux
qui battaient des mains sur le passage de Charlotte Corday, conduite à
l'échafaud, sur le passage de Marie Antoinette, de Madame Élisabeth, de
Beauharnais, de Custines, d'André Chénier et de tant d'autres illustres
victimes? Était-ce pour le salaire, qui fut si minime, que
_travaillaient_ les égorgeurs de septembre, les assassins des Carmes,
etc., que le peuple, le vrai peuple d'ailleurs hautement renie et
regarde comme des monstres?
Maintenant, pour ne pas laisser le lecteur sous une impression trop
douloureuse, en regard de ces lugubres pages, mettons-en une qui repose
et console, «qui élève l'âme et remplisse le coeur de douces émotions.»
Après la mort de son mari, Madame Bailly se trouva dans une position qui
était plus que la gêne au point qu'elle fut heureuse de se voir inscrite
au bureau de charité de son arrondissement, grâce aux sollicitations
pressantes du géomètre Cousin, membre de l'Académie. Maintes fois on vit
cet homme éminent traverser tout Paris, ayant sous le bras le pain, la
viande et la chandelle destinés à la veuve d'un illustre confrère.
Voici qui n'est pas moins touchant. Après le 18 brumaire, de Laplace fut
nommé ministre de l'intérieur. Le soir même, 21 du mois, il demandait
une pension de 2,000 francs pour Madame Bailly. Le premier consul
l'accorda aussitôt, en ajoutant comme condition expresse que le premier
trimestre serait payé d'avance et sur le champ. «Le 22, de bonne heure,
une voiture s'arrête dans la rue de la Sourdière (où demeurait la veuve
de Bailly); madame de Laplace en descend, portant à la main une bourse
remplie d'or.
»Elle s'élance dans l'escalier, pénètre en courant dans l'humble
demeure, depuis plusieurs années témoin d'une douleur sans remède et
d'une cruelle misère; Madame Bailly était à la fenêtre: «Ma chère amie,
que faites-vous là de si grand matin? s'écrie la femme du
ministre.--Madame, repartit la veuve, j'entendis hier les crieurs
publics, et je vous attendais.[10]»
Qu'ajouter à de telles paroles? il faut se taire et admirer.
[6] Il était né à Paris, le 15 septembre 1736.
[7] _Encyclopédie catholique._
[8] Éloge de Bailly.
[9] Mémoires de Bailly.
[10] François Arago.--Éloge de Bailly.