Non seulement le nom de ce célèbre prévôt de Paris a été donné à l'une
des rues nouvelles de la capitale mais sa statue est une de celles qui
décorent la façade de l'Hôtel de Ville. Ces honneurs, Aubriot les
mérite, d'après les historiens, en dépit de graves reproches qui pèsent
sur sa mémoire. Venu de Dijon, où il était né, à Paris, et recommandé
par le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, son seigneur, il se fit
remarquer du roi Charles V qui, satisfait de ses premiers services, le
nomma, vers 1364, prévôt et capitaine de Paris. Dans ce poste
considérable, qu'il occupa durant dix-sept années, Aubriot témoigna
d'une activité rare et d'un caractère énergique et résolu, trop même
parfois peut-être.
Non-seulement il fit exécuter des travaux en grand nombre pour la
défense comme pour la salubrité de la capitale, mais à ces travaux il
employa de gré ou de force les vagabonds et les malfaiteurs si nombreux
dans la ville depuis les troubles du règne précédent. Grâce à une police
sévère et vigilante, les voleurs disparurent et les bourgeois honnêtes
ne craignirent plus de s'aventurer, même le soir, dans les rues de la
capitale.
Les tapages des écoliers de l'Université, trop enclins parfois à abuser
de leurs priviléges, durent cesser, mais le prévôt, dans la répression
des abus, ne tint pas assez compte des droits établis, des exigences du
temps et montra parfois plus de passion que de prudence.
Il fit défense aux marchands de vendre ou de prêter des armes aux
écoliers, sans sa permission expresse; mais de plus, pour arrêter les
incursions de ces derniers, il construisit, au bout du pont
Saint-Michel, le petit Châtelet, dans lequel il fit creuser deux cachots
qu'il appelait par dérision le clos _Bruneau_ et la _rue de Fouarre_.
L'Université, traitée plusieurs fois avec peu d'égards par le prévôt,
vit là, et pas à tort, sans doute, une nouvelle injure à son adresse, et
la perte d'Aubriot fut résolue. Pour son malheur, malgré ses grandes
qualités comme administrateur, Aubriot n'avait pas su se concilier
l'estime des honnêtes gens par une vie exemplaire et bien au contraire.
Tout en faisant la part des exagérations, il ne semble pas douteux qu'il
y eut trop de vérité dans les accusations si graves qui s'élevèrent de
divers côtés à la fois contre lui, et que nous trouvons reproduites dans
le _Laboureur_ et Jean Juvénal des Ursins, écrivains contemporains.
Voici ce que nous lisons dans l'_Histoire de Charles VI, roi de France_,
par le dernier:
«Hugues Aubriot, natif de Bourgogne, lequel, par le moyen du duc
d'Anjou, fut fait prévôt de Paris, estoit et si avoit un grand
gouvernement des finances. Il fit plusieurs notables édifices à Paris,
le pont Saint-Michel, les murs de devers la bastille Saint-Antoine, le
Petit-Chastelet et plusieurs autres choses dignes de grande mémoire.
Mais, sur toutes choses, avoit, en grande irrévérence les gens d'église,
et principalement l'Université de Paris. Et tellement que secrètement on
fit enqueste de son gouvernement et de sa vie qui estoit très-orde et
deshonneste en toute ribaudise, à decevoir femmes, et ne croyoit point
le saint sacrement de l'autel, et s'en moquoit et ne se confessoit point
et estoit un très mauvais catholique. En plusieurs et diverses hérésies
estoit encouru et ne craignoit aucune puissance pour ce qu'il estoit
fort en la grâce du roy et des seigneurs. Toutefois fut fort poursuivi
par l'Université et gens d'église, tellement qu'on le prit et
emprisonna-t-on, et à la fin fut content de se rendre prisonnier ès
prisons de monsieur l'evesques de Paris. Et fut examiné sur plusieurs
points, lesquels il confessa, et fut trouvé par grands clercs à ce
cognoissans qu'il estoit digne d'être brûlé. Mais à la requeste des
princes, cette peine lui fut relaschée, et seulement aux parvis
Notre-Dame fut publiquement presché et mitré par l'Évêque de Paris,
vestu en habit pontifical, et fut déclaré en effet estre de la loy des
Juifs et contempteur des sacrements ecclésiastiques et avoir encouru les
sentences d'excomuniement qu'il avoit par longtemps contemnées et
méprisées. Et le condamna-t-on à estre perpétuellement en la fosse au
pain et à l'eau.»
Il fut enfermé dans un des cachots de cette même Bastille qu'il avait
fait construire; de là, dit-on, transféré dans les prisons de l'évêque
de Paris. Mais l'année suivante (1382), lors de l'insurrection
populaire, dite des Maillotins, il fut délivré «et vinrent (les mutins),
aux prisons de l'évêque de Paris, et rompirent tout, et délivrèrent
ceux qui estoient, et mesmement Hugues Aubriot, qui estoit condamné
comme dit est; et lui fut requis qu'il fust leur capitaine, lequel le
consentit mais la nuit s'en alla... Et le lendemain vinrent à l'hostel
de Hugues Aubriot, et le cuidoient (pensaient) trouver pour le faire
leur capitaine. Et quand ils virent qu'il n'y estoit pas, furent comme
enragés et desplaisans, et commencèrent à entrer en fureur, et vouloient
aller abattre le pont de Charenton.»
Aubriot, qui n'avait eu que le tort d'exagérer le principe d'autorité et
qui à aucun prix ne voulait jouer le rôle de Marcel et se faire chef de
révoltés, ayant quitté Paris dans la nuit même de sa délivrance, se
retira dans son pays natal à Dijon, et il y mourut peu de temps après,
1382 ou 1383.--D'après sa conduite dans cette dernière période de sa
vie, on peut croire que son repentir était sincère et qu'il y persévéra
jusqu'à la fin.