Georges d'Amboise accompagna Louis XII, lors de ses expéditions en
Italie, expéditions que tout probablement il désapprouvait, mais dont il
eut en vain essayé de détourner le roi, non moins entraîné par sa
noblesse que par la passion des aventures et le désir du renom
militaire. La conquête du Milanais assurée, le cardinal s'efforça de
faire aimer le nouveau gouvernement en introduisant dans le pays des
institutions sages, modelées sur celles établies en France. Elles
auraient dû suffire à assurer pour jamais la soumission des Italiens,
sans la mobilité naturelle à ces peuples qui se montraient dès lors ce
qu'on les a vus presque toujours. «Tant que les troupes françaises
occupaient l'Italie, ils paraissaient humbles et soumis; mais dès
qu'elles avaient tourné le dos, ils secouaient le joug et fomentaient
des troubles,» dit un historien du temps.
Le cardinal en eut bientôt la preuve. Après avoir établi à Milan pour
gouverneur le maréchal Trivulce (choix malheureux d'ailleurs), il
retourna en France. Mais à peine avait-il repassé les monts qu'il
apprenait la révolte des Milanais, qui cernaient Trivulce réfugié dans
la citadelle. D'Amboise, à la tête d'une armée que commande la
Trémouille, redescend en Italie, et les bourgeois de Milan, autant
effrayés et humbles qu'ils s'étaient montrés plus présomptueux d'abord,
se hâtent d'envoyer à sa rencontre une députation pour faire leur
soumission et implorer merci. Le cardinal, qui voulait donner une leçon
aux rebelles, passe sans répondre aux envoyés autrement que par un
regard sévère, puis il fait son entrée dans la ville au milieu des
troupes en armes, formidable cortége! et va se loger à la citadelle. Sur
tout son passage, on criait: _Grâce! grâce! miséricorde!_ Mais son
visage impassible ne laissait rien deviner de ses sentiments. Seulement,
il fit dire aux notables bourgeois que le vendredi suivant, trois jours
après, ils eussent à se réunir dans la cour de l'Hôtel de ville pour y
entendre leur sentence.
Est-il besoin de dire l'anxiété de tous pendant ces trois jours
d'attente où il n'était permis à personne de sortir de la ville, et avec
quelles terreurs les pauvres bourgeois se rendirent le vendredi au lieu
indiqué? Ils n'eurent pas lieu d'être rassurés en voyant au dehors les
troupes fermant toutes les avenues et la cour de l'Hôtel de ville
elle-même garnie de soldats à l'air menaçant, tandis que, sur une sorte
de haut tribunal, apparaissait le cardinal, assis et entouré de tous les
officiers de la justice civile et militaire. Terrifiés, à cette vue, ils
tombent à genoux tendant les mains à la façon des suppliants.
Le cardinal, naturellement doux et humain et qui avait peine à contenir
son émotion, leur ordonna de se relever et d'une voix qu'il s'efforçait
de rendre sévère, leur reprocha leur rébellion, menaçant des plus
terribles châtiments en cas de récidive, mais pour cette fois il annonça
que tout était pardonné. On imagine la joie de ceux qui l'écoutaient et
dont témoignaient les cris et les vivats des plus bruyants s'ils
n'étaient pas fort sincères.
--Vive la France! vive le roi, le grand roi! le bon roi! Vive le
très-illustre cardinal, le meilleur des ministres, auquel nous devons
nos biens et nos vies! etc.
Georges d'Amboise, étourdi de ces acclamations qu'il estimait à leur
valeur, fut reconduit par la foule dans son palais au bruit des vivats
et sous une pluie de fleurs.
La paix rétablie dans le Milanais, dont il avait changé le gouverneur,
le cardinal revint en France où, dans l'année 1504, une famine et une
épidémie, qu'on eut à déplorer en même temps, lui donnèrent l'occasion
de montrer une fois de plus sa prudence comme sa charité. Ainsi
qu'autrefois, le ministre du Pharaon d'Égypte, il prit si bien ses
mesures qu'encore que le blé eût manqué en France, le peuple n'eut que
peu à souffrir de la disette. Quant à l'épidémie, que les historiens du
temps, selon leur coutume, qualifient du nom de peste: «Si le mal fut
grand, dit Legendre, le remède fut prompt par les secours continuels que
le roi envoya aux lieux infectés et par les précautions qu'on prit pour
en préserver ceux qui ne l'étaient pas. Et ainsi il s'attira d'infinies
bénédictions de la part des peuples.»
À la suite d'un nouveau voyage en Italie, lors de la révolte des Génois,
le cardinal, âgé de cinquante ans à peine, tomba malade à Lyon où il
dut s'arrêter. Il succomba au bout de quelques jours, pleuré du peuple
et du roi qui, pendant les années qu'il lui survécut, ne cessa de
regretter son conseiller fidèle et son sage ami.
On a reproché et ce semble avec quelque raison au cardinal d'Amboise
d'avoir désiré la tiare, ambition qui lui dicta plusieurs fausses
démarches: «Mais, dit un écrivain, comme l'ambition de Louis XII fut
toujours subordonnée à l'honneur, celle du cardinal d'Amboise fut
toujours excitée par l'espérance de faire plus de bien... On peut croire
qu'un homme qui ne se démentit pas un instant dans la plus haute
prospérité, s'il souhaitait, comme on l'a dit d'être pape, c'était pour
travailler à améliorer les moeurs de la chrétienneté.» (Fiévée).
Au reste, si le cardinal eut dans cette circonstance à se reprocher
quelque faiblesse, il s'en repentit humblement. Il jugeait, avec des
yeux complétement dessillés, l'illusion des grandeurs et les vanités de
la terre, celui qui, sur ce lit de douleur, d'où il ne devait pas se
relever, répétait si volontiers au bon frère qui le soignait:
«Ah! frère Jean, frère Jean! Que n'ai-je été toute ma vie comme vous
frère Jean!»
Georges d'Amboise, comme Louis XII, avait reçu du peuple le beau surnom
de: _Père du Peuple!_
[3] Histoire du cardinal d'Amboise.