JACQUES AMYOT

«Jacques Amyot dit de lui-même, écrit le savant abbé Le Boeuf, qu'il

était né à Melun, le 30 octobre 1513, de parents plus avantagés du côté

de la vertu que de celui de la fortune. Il ne déclare point la

profession dont était son père, Nicolas Amyot, mais ses commensaux le

tenaient pour le fils d'un petit marchand de bonneterie: ce qui

s'accorde avec Rouillard, qui dit que ce marchand vendait des bourses et

des aiguillettes. Lorsqu'il eut appris les premiers rudiments à Melun,

il alla à Paris, où il continua ses études de grammaire, servant de

domestique à quelques écoliers d'un collége qu'il n'a jamais nommé. Sa

mère, Marguerite d'Amour ou des Amours, avait soin de lui envoyer chaque

semaine un pain par les bateliers de Melun. L'avidité d'apprendre le

poursuivant jusque dans la nuit, il avait recours à la lumière que

pouvaient fournir quelques charbons embrasés, et il s'en servait au lieu

de chandelle ou d'huile, tant était grande alors son indigence. Avec ces

faibles secours pour les premiers commencements il ne laissa pas

d'atteindre les classes supérieures.»

Tels furent, d'après la Notice écrite avec autant de conscience que de

bonhomie par l'abbé Le Boeuf, les débuts de Jacques Amyot, représentés

par divers biographes, sous des couleurs trop romanesques. Devenu, en

suivant les cours de Jean Evagre Remois, au collége du cardinal Lemoine,

un excellent helléniste, ayant étudié pareillement la poésie,

l'éloquence, la philosophie, J. Amyot partit pour Bourges, à l'âge de 19

ans, afin d'étudier le droit civil avec un jeune homme qui fut depuis

avocat célèbre au Parlement.

À Bourges, où il prenait la qualité de maître-ès-arts, Amyot se

rencontra avec Jacques Colin, lecteur ordinaire du roi et abbé de

St-Ambroise, qui, prompt à apprécier son mérite, le choisit pour

précepteur de ses neveux et lui fit obtenir en même temps une chaire de

professeur des langues latine et grecque, dans l'Université dont la

ville à cette époque était fière. Les loisirs assez grands, paraît-il,

que lui laissait son double emploi, Amyot les consacrait aux travaux

littéraires qui devaient plus tard le rendre célèbre et faire de lui un

des personnages importants de l'état. Cependant au temps de sa plus

grande prospérité, Amyot n'hésitait pas à dire que les dix ou douze

années qu'il avait passées à Bourges, obscur professeur, mais tout

entier aux lettres, avaient été le plus heureux temps de sa vie. C'est

alors qu'après avoir traduit le roman grec de _Théagène et Chariclée_,

il commença la traduction de Plutarque et quelques vies des hommes

illustres furent publiées avec une dédicace à François 1er. D'après

Rouillard, au contraire, c'est le roman de _Théagène et Chariclée_ qu'il

fit présenter au roi, «lequel l'eut si agréable que l'abbaye de

Bellozane étant venue à vaquer par le trépas de Vatable, ou Guestabled,

très célèbre professeur du roi en la langue hébraïque, icelui roi la

lui donna comme au digne successeur d'un si brave devancier.»

La version de Rouillard paraît plus vraisemblable encore qu'il semble

assez singulier de récompenser par une abbaye la traduction d'un ouvrage

qui n'est rien moins qu'édifiant, mais dans les idées du temps, il

s'agissait d'un livre grec et l'on ne voyait là, même François 1er,

que l'érudition. Si bien encouragé cependant, Amyot s'était mis avec

ardeur à la traduction de Plutarque; lorsqu'il la jugea assez avancée,

il fit un voyage en Italie pour consulter les manuscrits des plus

célèbres bibliothèques et conférer avec les savants illustres que

l'Italie comptait en fort grand nombre. Après son retour, le cardinal de

Tournon qu'il avait connu à Rome, «ayant appris que le roi souhaitait un

précepteur pour ses fils les ducs d'Orléans et d'Anjou, présenta Amyot à

Henri II qui lui donna cette charge dont il jouit le reste de son règne

et sous celui de _François II_.» Le loisir, que lui laissaient ses

fonctions de précepteur lui permit de terminer la translation en

français des _Vies des hommes illustres_ qui parut avec une dédicace à

Henri II. La traduction des _OEuvres morales_ de Plutarque ne put être

achevée que sous le règne de Charles IX (connu auparavant sous le nom de

_duc d'Orléans_), à qui l'ouvrage fut dédié. Le jeune roi n'avait pas

besoin de cette circonstance pour se rappeler son précepteur, car dès le

lendemain du jour de son avènement, (6 décembre 1560), il le fit son

grand aumônier et le nomma aussi conseiller d'état et conservateur de

l'Université de Paris. Il lui donna de plus l'abbaye de Roches au

diocèse d'Auxerre et celle de Saint-Corneille, de Compiègne. «Le

prince, dit le digne abbé Le Boeuf, l'appelait son maître lorsqu'il

voulait lui parler familièrement; mais il lui fit aussi quelquefois des

reproches, par exemple sur sa trop grande frugalité, en ce que pouvant

faire bonne chère, il se contentait souvent de manger des langues de

boeuf.»

Quelques années après, l'évêché d'Auxerre étant venu à vaquer par la

mort du cardinal de la Bourdaisière «Charles IX, qui désirait ardemment

l'avancement de son maître, (c'est le nom qu'il lui donnait toujours),»

voulut que Jacques Amyot lui succédât. Celui-ci, ayant reçu les bulles

de Rome, se fit sacrer et, avec l'assentiment du roi, partit bientôt

après pour Auxerre où il arriva au mois de mai 1571.

Amyot était alors âgé de cinquante-huit ans; il avouait lui-même qu'il

n'était ni théologien ni prédicateur, n'ayant presque étudié que des

auteurs profanes. Mais il les laissa dès lors pour s'occuper assiduement

de la lecture de l'Écriture Sainte et de celle des pères grecs et

latins. La Somme de Saint Thomas d'Aquin lui devint si familière qu'il

la possédait presque en entier. Il hésita longtemps à monter en chaire

«parce qu'il se défiait beaucoup de ses forces et que la faiblesse de sa

voix lui inspirait peu de courage», cependant malgré ses craintes, il

réussit parfaitement au gré de ses auditeurs «et prêcha dans un style si

clair et si châtié et en même temps si enrichi de sentences, que les

savants sortaient de la prédication bien plus éclairés qu'ils n'y

étaient arrivés et les ignorants n'en revenaient point sans être

instruits de leurs devoirs et rendus meilleurs qu'auparavant.»

L'église d'Auxerre, comme plusieurs autres du diocèse, avait beaucoup

souffert des spoliations des huguenots. Le nouvel évêque, comme il s'y

était engagé par avance vis-à-vis des chanoines, fit don à la sacristie

de la cathédrale de divers ornements dont elle avait le plus grand

besoin, manquant même du nécessaire; il n'épargna rien ensuite pour

rendre au choeur son ancien lustre; les chaires des chanoines furent

refaites à neuf aussi bien que le trône épiscopal. Les grilles qui

entouraient le sanctuaire et que les profanateurs avaient arrachées et

emportées furent remplacées. Amyot fit don encore à son église d'un

nouveau jeu d'orgues qui fut construit par le frère Hilaire, religieux

de Notre-Dame-en-l'Ile à Troyes venu exprès pour la confection des

tuyaux. Une grande partie du vitrail cassé par les calvinistes, fut

aussi réparée aux dépens de l'évêque.

Ces bienfaits et beaucoup d'autres auraient dû rendre le prélat cher à

son clergé comme à ses ouailles; il en fut ainsi les premières années,

mais lors de l'explosion des passions populaires, soulevées par les

guerres religieuses, tout fut oublié, la calomnie aidant. À Auxerre et

dans le diocèse le parti de la Ligue était dominant. Amyot que Henri

III, en succédant à son frère, s'était plu à maintenir dans ses

fonctions de grand aumônier, en l'appelant aussi son maître, se rendait

de temps en temps à la cour pour les fonctions de sa charge. Il se

trouvait malheureusement à Blois lors de l'assassinat de Guise. Ce crime

auquel il était complètement étranger, qu'il n'avait pas hésité à blâmer

même dès qu'il en avait eu connaissance en le qualifiant «un cas si

énorme qu'il n'y avait que le pape seul qui en pouvait absoudre» des

gens passionnés et violents, comme il s'en rencontre toujours dans les

grandes commotions populaires, voulurent qu'Amyot en eût été complice.

Un certain Claude Trahy, gardien des cordeliers à Auxerre, le publia

partout et même dans la chaire déclarant que non-seulement l'évêque et

grand aumônier avait connu par avance l'attentat projeté, mais qu'il

l'avait conseillé et que, le meurtre accompli, il avait donné au prince

l'absolution sacramentelle.

Ces calomnies n'eurent que trop d'écho dans la ville où le cordelier

jouissait d'un certain crédit et il réussit à prévenir absolument le

populaire et même une partie de la bourgeoisie contre l'évêque que Trahy

haïssait parce que les jésuites lui avaient été préférés pour la

direction du collége. Amyot averti cru prudent d'ajourner son retour et

d'attendre que, par la réflexion, le calme se fit dans les esprits et il

ne se mit en route que plusieurs mois après, vers le temps du carême.

Mais les ennemis du prélat avaient continué par leurs discours et même

par des prédications d'entretenir l'irritation et, le mercredi saint,

lorsqu'Amyot rentra dans sa ville épiscopale, il courut par deux fois

risque de la vie; lui-même nous l'apprend dans le mémoire qu'il crut

devoir écrire pour se justifier. «La pistole (pistolet) lui fut

présentée à l'estomac par plusieurs fois et il y eut plusieurs coups

d'arquebuse tirés, de sorte qu'il fut obligé pour se sauver la vie

d'entrer promptement dans la maison d'un chanoine et passer de celle-là

dans une autre, pour faire perdre sa trace à ceux qui le poursuivaient.»

Sa crainte était d'autant mieux fondée que sur la place de St-Étienne il

avait pu voir et entendre un émissaire du cordelier qui, armé d'une

hallebarde, criait à pleine gorge: «Courage, soudard, messire Jacques

Amyot est un méchant homme, pire que Henri de Valois. Il a menacé de

faire pendre notre maître Trahy; mais il lui en cuira.»

L'influence du cordelier et de ses adhérents fut telle que l'évêque ne

put officier dans la cathédrale et même il dut s'abstenir d'assister aux

offices dans les jours les plus solennels; ses ennemis prétendaient et

avaient fait croire qu'il était excommunié et suspendu _à divinis_ comme

ayant communiqué avec le roi et pour d'autres motifs qu'on ne précisait

point. Pour ramener à l'obéissance les opposants soit du peuple, soit du

clergé, il ne fallut rien moins que des lettres d'absolution en forme

signées du cardinal Cajetan, avec défense au chapitre comme au frère

Trahy de molester désormais leur évêque. Ces lettres, datées de Paris (6

février 1509), mirent fin à la persécution et le prélat, après avoir été

félicité par cinq membres du chapitre au nom de leurs collègues, se vit

réintégré dans toutes ses fonctions et n'eut plus à souffrir de

nouvelles épreuves; aussi se fit-il un devoir comme un plaisir de

résider dans son diocèse, ce qui lui fut d'autant plus facile que, par

la mort de Henri III, tous ses liens avec la cour se trouvaient rompus.

«Il commença donc, dit l'abbé Le Boeuf, à ne plus s'occuper que des

fonctions spirituelles, et dès le 7 mars, jour des Cendres, il reprit

son ancien usage de prêcher, sans paraître déconcerté ni ému par tout ce

qui était arrivé depuis un an, sans employer les invectives ni les

déclamations contre personne; ce qui parut digne d'admiration à ceux

qui ne le connaissaient pas encore parfaitement. Mais son secrétaire,

continuateur de sa vie, dit que, quoiqu'il fût enclin à la colère,

cependant il se retenait facilement; il n'était aucunement vindicatif,

et ne savait ce que c'était que de reprocher à personne les anciennes

fautes. Il passait pour mélancolique, sévère et d'un abord difficile;

mais il ne paraissait tel qu'à ceux qui le voyaient rarement. Il était

franc, candide, ingénu, ouvert, parlait librement et sans flatterie, ne

déguisant point aux grands ni aux princes leurs propres défauts.»

Son biographe nous apprend aussi «qu'il aimait la musique et qu'étant

dans son palais épiscopal, il ne rougissait» point de chanter sa partie

avec des musiciens. Un fait assez curieux et qu'il ne faut pas oublier,

c'est que l'invention du bizarre instrument, si longtemps en usage dans

les paroisses sous le nom de _serpent_, fut due à l'un des chanoines

d'Auxerre vers 1590.

Amyot, dont la constitution était robuste, vécut jusqu'à l'âge de

quatre-vingts ans où, miné par une fièvre lente, il succomba le 6

février 1593, dans les sentiments d'une grande piété. Rouillard nous

donne à propos de ses obsèques ce détail intéressant: «Comme on le

voulut enterrer au devant du maître-autel de son église cathédrale, et

qu'on vînt à fouiller, on y trouva une sépulture de pierre, vide, en

laquelle autrefois avait été posé le corps d'une comtesse d'Auxerre,

nommée Mathilde, peut-être Mathilde ou Mahaut de Courtenay, comtesse

d'Auxerre environ l'an 1300; et là fut déposé le corps d'icelui évêque,

avec beaucoup de cérémonies, pompes et honneurs funèbres.»

En outre de ce qui revenait à ses héritiers naturels, Amyot fit un assez

grand nombre de legs pieux; il laissa en particulier cinq cents livres à

l'hôpital d'Auxerre. Il n'est pas exact d'ailleurs qu'on ait trouvé chez

lui beaucoup d'argent ainsi que l'ont prétendu des biographes qui

écrivaient longtemps après sa mort et dont les assertions ont été trop

facilement acceptées. D'abord, en devenant évêque, il avait résigné la

plus grande partie de ses bénéfices. À une certaine époque, sans doute,

grâce à la munificence des rois ses anciens élèves, et aux émoluments de

ses hauts emplois, il était devenu presque riche, mais les premiers

tumultes de la Ligue naissante, en outre de la persécution dont on a

parlé, lui firent essuyer de grandes pertes qu'on évalue au minimum, à

cinquante mille écus. Aussi au mois d'août 1509, écrit-il au duc de

Nevers: «Me trouvant, pour le présent, le plus affligé, détruit, et

ruiné pauvre prêtre qui soit, comme je crois, en France... le tout pour

avoir été officier et serviteur du roi; étant demeuré nu et dépouillé de

tous moyens; de manière que je ne sais plus de quel bois (comme l'on

dit) faire flèche, ayant vendu jusqu'à mes chevaux pour vivre; et pour

accomplissement de tout malheur, cette prodigieuse et monstrueuse

mort[4] étant survenue, me fait avoir regret à ma vie.»

Et précisément, ces épreuves, si pénibles qu'elles fussent, étaient

envoyées au digne évêque pour le détacher de ce qui passe et aussi lui

servir d'une sorte d'expiation pour sa préoccupation longtemps trop

exclusive (comme on l'a vu), des études profanes. Mais nous

appartient-il de l'en blâmer nous qui lui devons tant de travaux d'une

utilité si grande au point de vue littéraire, et en particulier ces

_Vies des Hommes illustres_, dont la traduction, par le mérite du style,

est devenue un livre original.

Grâce au bon Amyot, comme l'appelait Bernardin de St-Pierre, et à sa

langue facile, colorée, abondante et qui jaillit à grands flots de la

meilleure source gauloise, le _bon_ Plutarque est pour nous tout

français et ses héros, grecs et romains, nous sont familiers autant que

ceux de notre pays, voire les contemporains. Pour les lettrés et les

hommes de savoir et d'étude, ce livre est une mine qu'on ne se lasse pas

de fouiller assuré d'y trouver toujours quelques nouveau filon. Pour

d'autres lecteurs et en particulier pour les jeunes gens, la traduction

d'Amyot ne serait pas toujours sans inconvénient; car dans sa langue

hardie, qui d'ailleurs était celle de son temps, il use peu des

périphrases, et certains détails de moeurs, qui ne sont point à l'honneur

des Grecs et des Romains, nous sont présentés dans toute leur nudité.

Cet inconvénient, qui tient à la consciencieuse fidélité du traducteur

comme à la langue qu'il parlait, nous ne pouvions le dissimuler et

néanmoins nous trouvons, que c'est avec toute raison qu'Amyot a pu dire,

en parlant de son livre, dans son excellente épître _aux lecteurs_:

«Si nous sentons un plaisir singulier à écouter ceux qui retournent de

quelque lointain voyage, racontant les choses qu'ils ont vues en étrange

pays, les moeurs des hommes, la nature des lieux, les façons de vivre

différentes des nôtres: et si nous sommes quelquefois si ravis d'aise et

de joie, que nous ne sentons point le cours des heures, en oyant deviser

un sage, disert et éloquent vieillard, en la bouche duquel court un flux

de langue plus doux que miel, quand il va récitant les avant ures qu'il a

eues en ses verts et jeunes ans, les travaux qu'il a endurés et les

périls qu'il a passés: combien plus devons-nous sentir de ravissement,

d'aise et d'ébahissement de voir en une belle, riche et véritable

pointure d'éloquence, les cas humains représentés au vif, et les

variables accidents que la vieillesse du temps a produits dès et depuis

l'origine du monde, les établissements des empires, ruines des

monarchies, accroissements ou anéantissements des royaumes, et tout ce

qui oncques a été de plus émerveillable par l'univers? le tout

représenté si vivement qu'en le lisant nous nous sentons affectionnés,

comme si les choses n'avaient pas été faites par le passé, ains (_mais_)

se faisaient présentement et nous en trouvons passionnés de joie, de

pitié, de peur et d'espérance, ni plus ni moins presque que si nous

étions sur le fait, sans être en aucune peine ou danger, ains avec le

contentement qu'apporte la récordation en sûreté des maux que l'on a

autrefois endurés.»

Ailleurs il dit plus éloquemment encore:

«Au demeurant, quant à ceux qui vont disant que le papier endure tout,

s'il y en a aucuns qui à fausses enseignes usurpent le nom d'historiens,

et qui par haine ou faveur offensent la majesté de l'histoire, en y

mêlant quelque mensonge, cela n'est point la faute de l'histoire, ainsi

des hommes partiaux qui abusent indignement de ce nom pour déguiser et

couvrir leur passion: ce qui n'adviendra jamais si celui qui écrit

l'histoire a les parties qui lui sont nécessairement requises pour

mériter le nom d'historien, qu'il soit dépouillé de toute affection,

sans envie, sans haine ni flatterie, versé aux affaires du monde,

éloquent, homme de bon jugement, pour savoir discerner ce qui se doit

dire et ce qui se doit laisser, et ce qui nuirait plus à déclarer qu'il

ne profiterait à reprendre et condamner; attendu que sa fin principale

doit être de servir au public, et qu'il est comme un greffier, tenant

registre des arrêts de la cour et justice divine, les uns donnés selon

le style et portée de notre faible raison naturelle, les autres

procédant de puissance infinie et de sapience incompréhensible à nous

par-dessus et contre tout discours d'humain entendement, lequel ne

pouvant pénétrer jusques au fond des jugements de la divinité, pour en

savoir les motifs et les fondements, en attribue la cause à ne sais

quelle fortune, qui n'est autre chose que fiction de l'esprit de l'homme

s'éblouissant à regarder une telle splendeur et se perdant à sonder un

tel abîme, comme ainsi soit que rien n'advient, ni ne se fait sans la

permission de Celui qui est justice même et vérité essentielle, devant

qui rien n'est futur ni passé et qui sait et entend les choses casuelles

nécessairement. Laquelle considération enseigne aux hommes de s'humilier

sous sa puissante main, en reconnaissant qu'il y a une cause première

qui gouverne supernaturellement, d'où vient que ni la hardiesse n'est

pas toujours heureuse, ni la prudence bien assurée.»

Si la prose d'Amyot est excellente, exquise, on ne saurait en dire

autant de sa poésie. Dans ses récits il lui arrive assez souvent de

citer les poètes, et par un scrupule regrettable, le consciencieux

traducteur croit ne pouvoir le bien faire qu'à l'aide du mètre et de la

rime. Mais ses vers, les plus hétéroclites du monde, tout en se

conformant à la prosodie pour la mesure, sont de ceux qu'aucun vrai

poète n'oserait avouer. Pourtant on sent qu'ils ont dû coûter

horriblement à leur auteur, et que sur chacun d'eux, bourré de

chevilles, il aura, selon l'expression vulgaire, mais énergique, il aura

sué sang et eau. Quelle différence avec sa prose si coulante et si

savoureuse! Mais:

Pour lui Phébus est sourd et Pégase est rétif!

Le bon Amyot eut eu besoin sous ce rapport de prendre conseil de son

royal élève Charles IX, dont les vers charmants à Ronsard sont dignes du

poète.

L'art de faire des vers, doit-on s'en indigner,

Doit être à plus haut prix que celui de régner.

Tous deux également nous portons des couronnes;

Mais roi, je les reçois, poète, tu les donnes.

Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur

Éclate par soi-même et moi par ma grandeur.

Si du côté des dieux je cherche l'avantage,

Ronsard est leur mignon et je suis leur image.

Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,

T'assure les esprits dont je n'ai que les corps;

Elle t'en rend le maître et te sait introduire

Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

[4] Celle de Henri III, son bienfaiteur.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 18 / 84 题