I
«Le cardinal d'Amboise, sans avoir eu au degré suprême toutes les vertus
qui ont signalé les évêques du premier âge de l'Église, en eut toutefois
qui, dans tous les temps, feront désirer des prélats qui lui soient
comparables. Il réunit d'ailleurs toutes les qualités sociales et
politiques qui font les ministres et les citoyens précieux. Magnifique
et modeste, libéral et économe, habile et vrai, aussi grand homme de
bien que grand homme d'État, le conseil et l'ami de son roi, tout dévoué
au monarque et très-zélé pour la patrie, ayant encore à concilier les
devoirs de légat du Saint-Siége avec les priviléges et les libertés de
sa nation, les fonctions paternelles de l'épiscopat avec le nerf du
gouvernement et le caractère même de réformateur des ordres religieux
avec le tumulte des affaires et la dissipation de la cour; partout il
fit le bien, réforma les abus et captiva les coeurs avec l'estime
publique.» (Bérault.)
Tel est le magnifique éloge qu'on a fait du premier ministre de Louis
XII, éloge mérité d'après les auteurs contemporains. Le roi d'ailleurs,
qui se montra si digne d'un tel ministre et mit tant d'empressement à
seconder ses vues, ne doit y rien perdre dans notre estime, au
contraire; la sincère amitié qui unit jusqu'à la fin le prince et son
ministre, les recommande tous deux à la postérité. Le cardinal ne fut
pas seulement un éminent homme d'État, il lui fallut, pour certains
actes de son ministère, et pour accomplir certaines réformes en
particulier, une énergie de caractère voisine de l'héroïsme.
«Il fit, dit Legendre, pour rétablir la discipline parmi les troupes,
des ordonnances si sévères et les fit exécuter avec tant de fermeté que,
pendant tout son ministère, loin de se plaindre des gens de guerre, les
provinces à l'envi demandaient qu'on leur en envoyât pour consommer les
denrées qu'ils payaient à prix raisonnable et en argent comptant. Les
gens de justice étaient d'autres sangsues qui n'avaient pas moins dévoré
la substance du peuple. Les procès ne finissaient point... Le juge,
d'intelligence avec le praticien, multipliait la procédure, ce qui
ruinait les parties en frais. La prévention ou l'intérêt, et le plus
souvent la faveur, décidaient trop souvent dans les affaires; aussi, le
nouveau roi (Louis XII), qui était juste et équitable, établit, par
l'avis du premier ministre, un tribunal supérieur sous le titre de
_Grand Conseil_ où l'homme sans protection, qui aurait peine à avoir
justice, devant les tribunaux ordinaires, contre gens d'un trop grand
crédit, pût avoir aisément recours et où ses plaintes fussent jugées
avec autant de diligence que d'équité[3].»
C'était là une excellente institution et qui témoigne, à la gloire de
Georges d'Amboise, de son esprit d'équité comme de sa haute prévoyance.
Par malheur, quoique répondant à de si légitimes besoins, ayant, si l'on
peut s'exprimer ainsi, sa racine dans les entrailles même de la justice,
elle ne paraît avoir eu qu'une courte durée, laissant toute grande
ouverte la porte aux abus, à l'arbitraire, aux injustices, qui
contribuèrent pour une large part à amener et précipiter dans la suite
les catastrophes où s'engloutit la monarchie. Ces sages mesures, dont le
cardinal avait pris l'initiative, furent complétées par d'autres
ordonnances non moins utiles et qui longtemps servirent comme de code
national. Pourtant, quoique justes et sages, elles soulevèrent de vives
oppositions, particulièrement parmi les écoliers et les régents de
l'Université qui se prétendaient lésés dans leurs priviléges. Non
contents de déclamer contre le ministre et contre le roi lui-même, par
eux attaqués, insultés dans des libelles répandus à profusion, ils se
préparaient audacieusement à passer de la parole à l'action, et une
sédition eût éclaté sans la prudente fermeté du ministre. L'approche de
quelques troupes que conduisait le roi en personne fit réfléchir les
mutins. La clémence acheva ce que la peur avait commencé. Le roi, entré
dans Paris, se hâta de calmer les craintes, et le cardinal d'Amboise,
déclara en son nom que Sa Majesté voulait bien oublier les insolentes
étourderies des écoliers, les emportements sans doute irréfléchis des
régents, et les injures même que les uns et les autres s'étaient
permises contre lui, mais qu'on y prît garde, car une autre fois, il n'y
aurait pas de pardon!
--Vive le roi! vive le cardinal! s'écrièrent à l'envi les écoliers et
leurs maîtres qui ne laissaient pas d'avoir une grande peur à la vue des
lances et des hallebardes, et ne regrettaient pas de se sentir rassurés.
--Vive notre bon roi! vive le cardinal, son glorieux ministre! criaient
avec un enthousiasme plus sincère et un entraînement plus réel les bons
bourgeois et gens du peuple, grandement reconnaissants au prince comme à
son ministre, des mesures relatives aux impôts qui avaient signalé les
débuts du règne. Car le roi, faisant remise du don de joyeux avènement,
avait de plus voulu que toutes les dépenses du sacre fussent acquittées
sur les revenus de ses domaines particuliers. Puis aussitôt après, le
ministre diminua d'un dixième les impôts à recouvrer, et continua
toujours depuis à les réduire tant qu'ils fussent aux deux tiers de ce
qu'ils étaient d'abord. Malgré les charges résultant des guerres et des
coûteuses expéditions auxquelles le roi se laissa entraîner, Georges
d'Amboise sut, par de sévères économies, compenser le déficit et n'eut
jamais besoin de rétablir les impôts supprimés.
On comprend que cette tutélaire administration ait rendu populaire le
ministre qui n'était pas moins cher à la France qu'à son roi, heureux
toujours de se rappeler que non-seulement d'Amboise, sous le règne
précédent, avait partagé sa disgrâce, mais que le frère de celui-ci, le
cardinal d'Albi, aumônier de la régente, avait fortement contribué pour
sa part à faire mettre en liberté le duc d'Orléans (Louis XII). Aussi
le prince, rentré en faveur, s'était empressé de faire nommer Georges
d'Amboise à l'archevêché de Rouen, et devenu roi, il le choisit pour son
principal ministre et obtint pour lui le chapeau de cardinal.