Attaqué par des brigands.--Grande vie mondaine anglaise.--Leïlah

confiée à Lady Pinchbeck.--L'amour chez les Anglaises.--Adeline.--Le

château, de _Nonnan Abbey_.--La série des invités.--Chasse,

cartes, billard.--Succès de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de

Fitz-Fulke.--Inquiétudes d'Adeline.--Conseils de mariage.--Aurora.

Ils se trouvaient donc en Angleterre.

Après une halte à Canterbury, ils arrivèrent en vue de Londres:

énorme amas de briques, de fumée, de navires, masse hideuse et sombre

s'étendant à perte de vue.

«Ici, se disait Juan, qui suivait à pied sa voiture, la liberté a

choisi son séjour; ici retentit la voix du peuple; les cachots, les

inquisitions, les tortures ne la font point expirer. Elle ressuscite à

chaque nouveau _meeting_, à chaque élection nouvelle.

«Ici sont des épouses chastes, des vies pures; ici on ne paye que

ce qu'on veut; et si tout y est cher, c'est qu'on aime à gaspiller

l'argent pour montrer ce qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont

inviolables; nul ne tend des embûches au voyageur; toutes les routes

sont sûres; ici...»

Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagné d'un menaçant:

_La bourse ou la vie!_

Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre bandits en

embuscade. Ils l'avaient aperçu marchant à pas lents à quelque

distance de sa voiture et, en garçons avisés, ils avaient profité de

l'heure opportune...

Juan, quoiqu'il ne connût de l'anglais que le mot sacramentel

_Goddam!_ comprit le geste de ces gens. Sans hésiter il tira un

pistolet de dessous sa veste et le déchargea dans le ventre de l'un

des assaillants qui tomba comme un boeuf, beuglant:

«O Jack! ce gredin de Français m'a fait mon affaire!»

Sur quoi Jack et son monde décampèrent au plus vite. «Sans doute, se

disait Juan, est-ce la coutume du pays d'accueillir les étrangers de

cette manière.» Il songeait néanmoins à relever l'homme qu'il avait

blessé.

«Que l'on me donne un simple verre de _gin_, disait celui-ci, et qu'on

me laisse mourir en paix.»

Il expirait en effet. Il trouva encore la force de détacher le

mouchoir qui entourait son cou et dit:

«Donnez cela à Sarah...»

[Illustration: PLANCHE XII

_A. Colin._--DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE]

* * * * *

Juan, à Londres, s'installa dans un confortable hôtel. Le bruit de ses

aventures étranges, de ses combats et de ses amours avait précédé son

arrivée. On savait que ce jeune étranger, distingué, beau et accompli,

avait tourné la tête d'une souveraine.

Auprès des romanesques anglaises, il se trouva tout de suite à la

mode.

Don Juan fut présenté; son costume et sa bonne mine excitèrent

l'admiration générale. On remarqua beaucoup un diamant colossal dont

Catherine, dans un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau. À dire

vrai, il l'avait bien gagné.

En le voyant, les vierges rougirent, les joues des dames mariées

se couvrirent aussi d'incarnat. Les filles admirèrent sa mise, les

pieuses mères demandèrent quel était son revenu et s'il avait des

frères.

Juan consacrait ses matinées aux affaires; ses après-midi se passaient

en visites, en collations, à flâner, à boxer. Le soir, la toilette, le

dîner et les réceptions.

* * * * *

Quant à Leïlah, avec ses yeux orientaux, son caractère asiatique et

taciturne, elle devint une sorte de mystère _fashionable_.

On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de grâces, belle comme son

pays natal, serait beaucoup plus convenablement élevée sous les yeux

de pairesses ayant passé le temps des folies.

Seize douairières, dix sages femelles célibataires, deux ou trois

épouses dolentes, séparées de leurs maris sans qu'un seul fruit parât

leurs rameaux desséchés, demandèrent à former la jeune Turque et à la

produire. C'est là le mot consacré pour exprimer la première rougeur

d'une vierge à un raout où elle vient étaler ses perfections.

Lors donc qu'il vit tant de dames vénérables solliciter l'honneur

d'apprivoiser sa petite sauvage d'Asie, ayant consulté la _Société

pour la suppression du vice_, il fit choix de Lady Pinchbeck.

Elle était vieille, mais avait été fort jolie. Elle était vertueuse et

l'avait toujours été--du moins je le crois. Le fantôme de la médisance

avait en tout cas cessé de rôder autour d'elle. Elle n'était plus

citée que pour son amabilité et son esprit...

* * * * *

De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne trouva pas les femmes

jolies. Une belle Anglaise cache la moitié de ses attraits. Elle

aime mieux se glisser paisiblement dans votre coeur que de le prendre

d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais une fois qu'elle est

dans la place, elle la garde.

Elle n'a point la démarche du coursier arabe ou de la jeune Andalouse

qui revient de la messe; elle n'a point dans sa mise la grâce des

Françaises, la flamme de l'Italienne ne brille point dans son regard.

Elle est avare de ses services. Mais s'il lui arrive de s'éprendre

d'une grande passion, c'est une chose fort sérieuse. Neuf fois sur

dix, ce sera mode, caprice, coquetterie, orgueil, plaisir de faire

saigner le coeur d'une rivale; mais la dixième fois ce sera un

ouragan.

* * * * *

Lady Adeline Amundeville était de haut lignage, riche par le testament

de son père, belle même dans cette île où les beautés abondent. Dans

le tourbillonnement du monde, elle était la reine abeille... Ses

charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient muettes toutes

les femmes.

Elle était chaste jusqu'à désespérer l'envie, et mariée à un homme

qu'elle aimait fort. C'était un Anglais froid comme tous ceux de sa

nation, fort apprécié au Conseil, énergique à l'occasion, fier de

lui-même et de sa femme. Le monde ne pouvait rien articuler contre

eux. Tous deux paraissaient tranquilles: elle dans sa vertu, lui dans

sa hauteur.

Une sympathie s'établit entre Lord Henry et Don Juan. Il aimait pour

sa gravité le gentil Espagnol. Ils avaient l'un et l'autre voyagé et

aimaient parler chevaux.

Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent pour se

rendre dans une magnifique résidence, une Babel gothique, vieille de

plusieurs siècles...

Le château _Nonnan Abbey_ était encadré dans un vallon couronné de

grands bois. Devant se trouvait un lac limpide, large, transparent,

profond. L'onde en était renouvelée par une rivière dont les flots

calmes traversaient sa nappe paisible... La forêt descendait en pente

jusqu'à ses bords et mirait dans son cristal sa face verdoyante.

Un débris glorieux de l'ancienne abbaye s'élevait un peu à l'écart:

c'était une voûte grandiose qui avait autrefois couvert les ailes de

la nef. Dans les niches, on voyait encore quelques débris de statues.

Il faut dire que les moines avaient jadis été expulsés violemment par

les ancêtres du lord.

À l'heure de minuit, quand se lève le vent, on entend gémir, à travers

les ruines, un son étrange et surnaturel, mais harmonieux, un son qui

traverse l'arceau colossal, s'élevant, s'abaissant, mourant tour à

tour. Les uns pensent que c'est l'écho lointain de la cataracte de la

rivière, apporté par la brise nocturne; d'autres croient qu'un être

inconnu, enfant de la tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix

magique.

L'intérieur du château se perdait en longues salles, en longues

galeries, en chambres spacieuses... Sur les murs, dans des tableaux

assez bien conservés, brillaient des barons bardés de fer, des comtes

parés de soie et portant l'ordre de la Jarretière... On y remarquait

aussi maintes ladies Mary à longue chevelure blonde, des comtesses en

robe de cour et quelques autres beautés drapées de manière plus

libre. On y voyait aussi des juges, des évêques, des procureurs, des

généraux...

* * * * *

L'automne arriva et avec lui les hôtes attendus. Les blés sont coupés,

le gibier abonde... Les lords et ladies accoururent pour la chasse. Il

y avait la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady Sotte,

lady Affairée, miss Bonbassin, miss Ducorset, mistress Raby, la femme

du riche banquier, et mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on eût

prise pour un blanc agneau.

Vint aussi Desparoles, spadassin légal qui n'accepte pour champ de

bataille que le barreau et le sénat; le jeune poète Ecorche-Oreilles,

dont l'étoile commençait à poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir

John Boirude, puissant buveur.

Visitèrent encore le château: le duc des Grands-Airs et les six

misses Dufront, charmantes personnes, tout gosier et sentiment; quatre

honorables misters dont l'honneur était plus devant le nom qu'après;

le preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France, dont les dés

subissaient eux-mêmes le charme; le révérend Rodomart Précision qui

haïssait le pécheur plus que le péché.

C'était un échiquier de bonne compagnie. Un échantillon de chaque

classe est préférable à un insipide tête-à-tête entre gens du même

milieu.

* * * * *

Les jeunes gens se levaient le matin pour aller à la chasse, à l'affût

ou à cheval; les vieillards parcouraient la bibliothèque, flânaient

dans les jardins; les jolies femmes se promenaient à pied ou à cheval;

laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant de modes

et chapeaux.

Quelques-unes avaient des amants absents, toutes avaient des amis.

Elles rédigeaient de longues correspondances. Les missives féminines

sont pleines de mystères.

Il y avait aussi des billards et des cartes.

Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation, le duo, la

danse.

Tout, dans la réunion, était bienveillant et aristocratique; tout

était lisse, poli et froid comme une statue de Phidias taillée dans le

marbre attique. Ainsi, jusqu'à minuit, se passait chaque soir la vie.

Adeline était vraiment la reine. Il y avait dans ses manières cette

politesse calme et toute patricienne qui, dans l'expression des

sentiments de la nature, ne dépasse jamais la ligne équinoxiale...

Mais était-elle en tout indifférente? Selon l'insipide comparaison, le

volcan frangé de neige couve dans son sein une lave brûlante...

* * * * *

Juan--à cet égard il ressemblait aux saints--était à tous sans

distinction. Doué d'une de ces natures heureuses qui ne font jamais

défaut, il savait se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette

fatuité de certains hommes-femelles. Il évitait également de tomber

endormi après le dîner.

Sémillant et léger, toujours sur le qui-vive, il prenait une

part brillante à la conversation, approuvant le plus souvent ce

qu'avançaient les dames. Il savait écouter.

Et puis il dansait avec expression et bon sens, il dansait sans

prétention théâtrale, non en maître de ballet, mais en homme comme il

faut. Ses pas étaient chastes et classiques.

* * * * *

La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie, commença à lui

faire quelques agaceries.

C'était une belle blonde dans la maturité, séduisante, distinguée, et

qui, pendant plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le grand monde.

Mieux vaut taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait

un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jeté le grappin sur

Lord Augustus Fitz-Plantagenet.

Les traits de ce noble personnage se rembrunirent un peu quand il vit

ce nouvel acte de coquetterie, mais les amants doivent tolérer ces

petites licences: ce sont privilèges de la corporation féminine. Dans

le cercle, on chuchotait, on décochait des traits malins. Personne,

du reste, ne prononça le nom du duc. On aurait pu croire, cependant,

qu'il dût être pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que,

toujours absent, il passait pour s'inquiéter fort peu de ce que

faisait sa femme.

La duchesse Adeline commença à regarder comme un peu libre la conduite

de son invitée... Elle se sentait doucement émue de pitié pour la

jeunesse et la probable inexpérience de Don Juan. Il n'était à la

vérité plus jeune qu'elle que de six semaines.

À seize ans, Adeline avait été produite dans le monde; présentée,

exaltée, elle mit le trouble dans le coeur des hommes; à dix-sept,

elle enchanta le monde comme une nouvelle Vénus sortant de son océan;

à dix-huit, elle avait consenti à créer cet autre Adam appelé «le plus

heureux des hommes».

Trois hivers elle avait rayonné, brillante, admirée, adorée, mais en

même temps si sage qu'elle avait mis en défaut la médisance la plus

subtile: dans ce marbre modèle on ne pouvait découvrir la plus petite

tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un moment pour

faire un héritier et une fausse couche.

* * * * *

Dans l'intention charitable d'éviter un éclat, Lady Adeline, dès

qu'elle vit que, selon les probabilités, Don Juan ne résisterait pas,

résolut de prendre elle-même des mesures. Que deviendrait le pauvre

enfant entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grâce Lady de Fitz-Fulke

passait pour intrigante et quelque peu méchante dans la sphère

amoureuse. C'était un de ces jolis et précieux fléaux qui poursuivent

sans cesse un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'année,

créent un sujet de querelle quand elles n'en ont pas, le fascinent, le

torturent et ne veulent sous aucun prétexte le laisser partir.

C'était une femme à tourner la tête d'un jeune homme, à faire de lui

un Werther en fin de compte. Comment dès lors s'étonner qu'une âme

plus pure redoutât pour un ami une liaison de cette sorte?

Dans l'effusion de son coeur, qui se croyait étranger à tout artifice,

Lady Adeline prit son mari à part et l'engagea à donner des conseils à

Juan. Lord Henry se prit à sourire de la simplicité de sa femme et de

son ardeur à détourner le jeune homme des pièges de la sirène. Il se

prit à sourire et lui fit une réponse d'homme d'État.

Il déclara d'abord «qu'il ne se mêlait jamais des affaires des autres,

à l'exception de celles du Roi»; ensuite «que, dans ces matières,

il ne jugeait jamais sur les apparences, sauf fortes raisons»;

troisièmement «que Don Juan avait plus de cervelle que de barbe au

menton et ne devait pas être mené en lisière», et en définitive «que

d'un conseil ne résultait pas souvent quelque chose de bon».

En conséquence, il conseilla à sa femme de laisser les parties à

elles-mêmes. Et, pris par son travail de conseiller privé, il embrassa

tranquillement Adeline comme on embrasserait, non une jeune épouse,

mais une soeur âgée...

* * * * *

Le coeur d'Adeline, à la vérité, était vacant, bien que ce fût une

magnifique demeure. Elle aimait son mari ou, du moins, le croyait;

mais cet amour lui coûtait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient

dans la vie côte à côte, mais ils ne se heurtaient même pas... Son

coeur était vacant, mais elle ne le savait pas.

Elle se mit à réfléchir au moyen de sauver l'âme de Juan. Et en fin de

compte elle lui conseilla de se marier.

Juan répondit, avec toute la déférence convenable, qu'il se sentait,

en effet, un certain goût pour l'hyménée, mais que, pour le moment, il

se présentait quelques difficultés relativement à ses préférences ou

à celles de la personne à laquelle ses voeux pourraient s'adresser;

qu'en un mot il épouserait volontiers telle ou telle femme, si toutes

n'étaient déjà mariées.

Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il y avait la sage

Miss Lecture, Miss Fêlée, Miss Lemâle et les deux belles héritières

Couche-d'Or. C'étaient là des partis on ne peut plus sortables. Il y

avait aussi Miss de l'Étang, véritable crème d'égalité d'âme, quoique

poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont le coeur visait à un

crachat ou à un grand cordon bleu; Miss Aurora Raby, jeune étoile qui

brillait sur la vie, image trop charmante pour un tel miroir, créature

adorable, à peine formée et modelée: rose dont les feuilles les plus

suaves ne s'étaient pas éployées encore.

Aurora était la plus belle, la plus douce, la plus rare; mais il

arriva que, dans le catalogue d'Adeline, elle fut oubliée. Cette

omission excita l'étonnement de Don Juan. Il l'exprima d'un ton

moitié riant, moitié sérieux. Adeline, avec un singulier, un impérieux

dédain, lui répondit qu'elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu le

frapper dans cette enfant affectée, silencieuse et froide...

Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se termina sur le mode

acide.

CHAPITRE IX

LE MOINE NOIR D'AMUNDEVILLE

Le festin.--Juan exerce sa séduction.--L'apparition du moine.--L'émoi

de Juan.--Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson

d'Adeline.--Dîner électoral.--Juan dans sa chambre.--Réapparition du

moine.--Le réveil de lord Byron.--L'amour n'est qu'illusion.

Un soir eut lieu un grand dîner, un mirifique combat avec la

vaisselle massive pour armure, les couteaux et fourchettes pour armes

offensives. Il y eut une excellente _soupe à la bonne femme_, un

turbot, un _dindon à la Périgueux_, un filet de porc, des _volailles à

la Condé_, des tranches de saumon, des sauces génevoises, un quartier

de venaison, un jambon glacé de Westphalie, mille autre choses à

l'_allemande_, à l'_espagnole_... des vins qui eussent derechef donné

la mort au jeune Ammon et du champagne à la mousse pétillante, blanche

comme les perles fondues de Cléopâtre.

On entendit longtemps le tintement des verres et le bruit de la

mastication. Don Juan se trouvait placé par un singulier hasard entre

Aurora et Lady Adeline. Pour un homme ayant des yeux et du coeur,

c'était une situation difficile. Adeline ne lui adressait que rarement

la parole, mais ses yeux semblaient vouloir lire au fond de sa pensée.

Aurora gardait cette indifférence qui pique à bon droit un preux

chevalier.

Aux propos de Don Juan, Aurora ne répondait que par des paroles

insignifiantes... À peine détournait-elle les yeux. Était-ce orgueil,

modestie, préoccupation, impuissance? Le regard malicieux d'Adeline

semblait dire à Juan: «Je vous avais prévenu!»

Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de charme fascinateur; il

savait tour à tour être grave ou gai, libre ou réservé; il avait l'art

d'obliger les gens à se livrer sans leur laisser voir où il voulait

en venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora était plus

brillant, et peu à peu elle se laissait aller...

* * * * *

Le souper, les chants, les danses terminés, les convives s'étaient

retirés un à un. La dernière robe transparente avait disparu, comme

ces nuages vaporeux qui se perdent dans le firmament, et plus rien ne

brillait dans le salon que les bougies mourantes...

Juan, dans sa chambre, se sentit agité, embarrassé, inquiet. À la

fenêtre, il vit les rayons de la lune se jouer parmi les arbres. Les

flots du lac lui apportaient leur murmure auquel minuit joignait son

charme mystérieux...

Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avança dans la longue et sombre

galerie garnie de vieux tableaux... Mais à la lueur d'une clarté

douteuse, les portraits des morts ont je ne sais quoi de sépulcral, de

lamentable, d'effrayant.

Ces images de saints et de farouches guerriers paraissaient à cette

heure revivre, et le pâle sourire des beautés défuntes, charme des

anciens jours, s'animait par instants...

Juan rêvait peut-être à ses maîtresses. Nul bruit, hormis l'écho de

ses soupirs ou de ses pas, ne troublait le lugubre repos de l'antique

manoir. Tout à coup, il entendit distinctement auprès de lui un

bruit...

Ce n'était pas une souris, mais, ô surprise! un moine affublé d'un

capuchon, d'un rosaire et d'une robe noire, tantôt se montrant à la

clarté de la lune, tantôt perdu dans les ténèbres. Il avançait d'un

pas pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit léger de ses

vêtements; il marchait lentement ou plutôt glissait comme une ombre...

Et en passant près de Don Juan, sans s'arrêter, il lui jeta un regard

étincelant.

Juan resta pétrifié. Il avait bien entendu parler d'un fantôme qui

hantait autrefois ce manoir, mais comme tant d'autres il avait pris

cela pour simple superstition.

Avait-il bien vu? N'était-ce qu'une vapeur?

Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet habitant de

l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre séjour... Sans pouvoir

ni parler ni remuer, Juan fixait sur lui des yeux émerveillés. Ses

cheveux s'enlaçaient autour de ses tempes comme un noeud de serpent.

Il voulut bien demander au révérend personnage ce qu'il désirait, mais

sa langue lui refusa la parole...

Au troisième voyage le fantôme disparut.

Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put le déterminer, mais

ce lui parut un siècle. Il attendait toujours, les yeux fixés sur

l'endroit où le fantôme avait la première fois apparu. Peu à peu

il recouvra un certain usage de ses facultés... Il rentra dans sa

chambre, privé encore de la moitié de ses forces.

Tout y était comme il l'avait laissé; la lampe continuait à briller,

et sa flamme n'était pas bleue. Il se frotta les yeux qui ne lui

refusèrent point leur office. Il prit un vieux journal et le lut sans

difficulté. Il s'absorba dans une diatribe contre la personne du Roi.

Cela était bien de ce monde. Néanmoins la main de Juan tremblait. Il

ferma sa porte et, sans trop se presser, se déshabilla et se mit au

lit. Là, mollement appuyé sur son oreiller, il repassa en son esprit

ce qu'il avait vu... Mais peu à peu le sommeil le gagna, et il

s'endormit.

* * * * *

Il s'éveilla de bonne heure, se demandant s'il devait parler de

l'apparition, au risque de s'entendre traiter en superstitieux. Il

s'habilla rapidement avec l'aide de son valet. Il ne prit aucun soin

de toilette: ses cheveux tombaient négligemment sur son front, ses

vêtements n'avaient pas leur pli accoutumé, et peu s'en fallait que

le noeud gordien de sa cravate ne fût trop de côté de l'épaisseur d'un

cheveu.

Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une tasse de thé.

Chacun s'aperçut de son état de distraction, Adeline la première, mais

il lui fut impossible d'en deviner la cause.

Elle le regarda, remarqua sa pâleur et pâlit elle-même, puis elle

baissa les yeux. Lord Henry prétendait que ses _muffins_ étaient mal

beurrés. La duchesse de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant

fixement Juan sans articuler une parole. Aurora Raby contemplait

également Juan avec une sorte de surprise calme.

La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander s'il était malade.

«Oui, oui, non, non, peut-être...», répondit-il...

Le médecin de la famille exprima le désir de lui tâter le pouls, mais

Juan déclara qu'il se portait très bien.

«On dirait, dit soudain Lord Henry à Juan, que votre sommeil a été

récemment troublé par le moine noir.

--Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforçait de faire

indifférent.

--Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du moine noir, le spectre

qui hante ce château?

--Jamais, en vérité.

--La renommée raconte une vieille histoire dont nous reparlerons plus

tard. Soit qu'avec le temps le fantôme soit devenu moins hardi, soit

que nos aïeux eussent de meilleurs yeux que les nôtres, il est certain

que les visites du moine se font rares... La dernière fois, ce fut...

--Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait déjà qu'un

rapport existait entre le trouble de Juan et la légende, si vous

voulez plaisanter, vous feriez mieux de choisir un autre sujet.

L'histoire a été trop souvent contée et n'a pas gagné beaucoup en

vieillissant.

--Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien que nous-mêmes, pendant

notre lune de miel, nous avons vu...

--N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais, tenez, je vais vous

mettre votre histoire en musique.»

* * * * *

Alors, avec la grâce de Diane quand elle tend son arc, elle prit la

harpe dont les cordes vibrèrent harmonieusement sous ses doigts et,

d'un ton plaintif, se mit à jouer l'air:

«_Il était un moine gris..._»

«Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre composition. Adeline est

à moitié poète», ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le

reste de la société.

Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors, après quelques

secondes d'hésitation, la belle Adeline se mit à chanter ainsi:

Dieu vous garde du Moine noir!

Parfois, marmottant sa prière,

Quand la nuit descend sur la terre

Il rôde autour de ce manoir.

Depuis que Lord Amundeville

Chassa les moines de ces tours

Un moine refusa toujours

De quitter cet antique asile.

La torche et le fer à la main,

Les soldats des biens de l'Église

Réclament la prompte remise

Par l'ordre de leur souverain:

Un moine à demeurer s'obstine.

Son aspect n'est pas d'un mortel;

Sous le porche auprès de l'autel

Ce n'est que la nuit qu'il chemine.

Plein d'un bon ou mauvais vouloir

(Lequel? Réponde un plus habile!)

Nuit et jour des Amundeville

Le Moine habite le Manoir.

Leur première nuit conjugale

Près de leur lit le voit errer;

Il revient, est-ce pour pleurer?

Le jour où leur souffle s'exhale.

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 13 / 14 段