Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un

bras d'albâtre sa joue vivement colorée. Les boucles luxuriantes de

sa belle chevelure étaient épaisses sur son front. Elle souriait à son

rêve, découvrant ses jolis seins fermes, son petit ventre poli,

ses jambes blanches et pleines... On eût dit que ses charmes divins

profitaient de l'heure discrète de la nuit pour se montrer timidement

à la lumière.

Une troisième semblait l'image de la Douleur endormie; on voyait au

soulèvement de sa poitrine qu'elle rêvait d'un rivage adoré, d'une

patrie absente... Des larmes sillonnaient la noire frange de ses yeux,

comme des gouttes de rosée brillent sur les rameaux d'un cyprès.

Une quatrième, nue, immobile et silencieuse, dormait d'un sommeil

profond... Blanche, froide et pure, elle semblait une statue de femme

sculptée sur une tombe.

* * * * *

Soudain, à l'heure où la lumière des lampes commençait à devenir

bleuâtre et vacillante, à l'heure où les fantômes se jouent dans la

salle, Dondon poussa un cri.

Un cri si aigu qu'il éveilla tout le dortoir en sursaut... De tous les

points de la salle, matrone, vierges et celles qui n'étaient ni l'une

ni l'autre accoururent en foule... Inquiètes, elles se poussaient

toutes tremblantes...

Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus, leurs bras

graciles, leurs fines jambes. Elles s'informèrent avidement de

l'effroi de Dondon, qui paraissait en effet fort émue et agitée, les

joues rouges, le regard dilaté.

Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil est vraiment une

chose salutaire, Juana dormait profondément. Jamais époux ne ronfla

d'aussi bon coeur auprès de celle qui lui est unie par les liens

sacrés du mariage. Les clameurs même ne réussirent point à la tirer de

cet état fortuné. Il fallut l'éveiller, et elle ouvrit de grands yeux

et bâilla d'un air modeste et surpris.

Dondon eut beaucoup de peine à s'expliquer. Elle dit que, dormant d'un

profond sommeil, elle avait rêvé qu'elle se promenait dans une «forêt

obscure». Cette forêt était pleine de fruits agréables, d'arbres à

vastes racines et à végétation vigoureuse.

Au milieu croissait une pomme d'or d'une énorme grosseur... mais à une

hauteur trop grande pour qu'on pût la cueillir... Elle la contemplait

d'un oeil avide, puis se mit à jeter des pierres pour faire tomber ce

fruit qui continuait méchamment à adhérer à son rameau... Mais il se

balançait toujours à ses yeux, à une hauteur désespérante.

Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il tomba de lui-même

à ses pieds... Son premier mouvement fut de se baisser, afin de le

ramasser et d'y mordre à pleines dents... Mais au moment où ses jeunes

lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de son rêve, il en sortit

une abeille qui s'élança sur elle et la perça de son dard jusqu'au

fond du coeur... Alors elle s'était éveillée en sursaut et avait

poussé un grand cri.

Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un grand embarras...

Les demoiselles, qui avaient redouté quelque grand malheur,

commencèrent à gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur

sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son lit chaud,

réprimanda vertement la pauvre Dondon, qui soupirait, protestant

qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.

«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un coq et d'un

taureau; mais, pour un rêve où il n'est question que d'une pomme et

d'une abeille, interrompre notre sommeil à toutes, certes, il y a de

quoi nous faire penser que la lune est dans son plein! Quelque chose

qui ne va pas bien chez vous, mon enfant. Nous verrons demain ce que

pense de cette vision hystérique le médecin de Sa Hautesse.

«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché! La première nuit qu'elle

passe parmi nous, voir ainsi son repos troublé par une telle clameur!

J'avais pensé qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit

paisible. Je vais maintenant la confier aux soins de Lolah, bien que

son lit soit plus étroit que le vôtre.»

À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent, mais la pauvre

Dondon, avec de grosses larmes, demanda en grâce qu'on lui pardonnât

sa faute... qu'on voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à l'avenir,

elle garderait ses rêves pour elle seule!

C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir ainsi crié,

c'était une aberration nerveuse, une folle hallucination... Ses

compagnes avaient bien raison de se moquer d'elle!... Mais elle se

sentait abattue, elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans

quelques heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait

complètement rétablie...

Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle se trouvait fort

bien... Elle avait merveilleusement dormi... Elle ne se sentait pas le

moins du monde disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui

n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à propos.

Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna et cacha son visage

dans le sein de Juana. On ne voyait plus que sa gorge qui avait la

couleur d'un bouton de rose...

* * * * *

Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa couche d'insomnie, pâle,

le coeur dévoré d'inquiétude. Elle mit son manteau, ses pierreries,

ses voiles. Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus

efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter le pli d'une

feuille de rose. Elle surgit si belle que l'art ne pouvait presque

plus rien pour elle. Elle ne se soucia même pas de donner un coup

d'oeil au miroir.

En même temps s'était levé son illustre époux, sublime possesseur de

trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré. Il n'en prenait

pas à l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main une

jolie femme, comme un autre un éventail. C'est pourquoi il avait une

abondante provision de Circassiennes pour s'amuser au sortir du divan.

Cependant il s'était épris des beautés de son épouse.

Après les ablutions ordinaires, les prières et autres évolutions

pieuses, il but six tasses de café pour le moins, puis se retira pour

savoir des nouvelles des Russes dont les victoires s'étaient récemment

multipliées sous le règne de Catherine, cette femme proclamée à

l'unisson la plus grande des souveraines et des catins.

* * * * *

Gulbeyaz soupira de son départ, puis se retira dans son boudoir, lieu

propice au déjeuner et à l'amour. La nacre de perles, le porphyre et

le marbre décoraient à l'envi ce somptueux séjour. Des vitraux peints

coloraient de diverses nuances les rayons du jour.

C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger sur ce

qu'il était advenu de Don Juan, où et comment il avait passé la nuit.

Baba répondit péniblement à ce long catéchisme. Il se grattait

l'oreille, signe d'un embarras certain.

Gulbeyaz n'était pas un modèle de patience. Quand elle vit Baba

hésiter dans ses réponses, elle l'embarrassa par des questions plus

pressées. Les paroles de Baba devinrent de plus en plus décousues;

alors son visage commença à s'enflammer, ses yeux à étinceler, et les

veines d'azur de son front superbe se gonflèrent de courroux.

Baba expliqua comment la «mère des vierges» avait pris soin de tout et

ne cacha point dans quel lit Juana avait couché. Il évita simplement

de parler du rêve de Dondon.

Mais c'est en vain qu'il laissa discrètement ce fait derrière la

toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une teinte cendrée, ses oreilles

bourdonnèrent, elle se sentit entrer en une petite agonie.

À la longue, elle se ressaisit:

«Esclave, dit-elle à Baba, amène les deux esclaves.»

Le nègre feignit de ne pas avoir bien compris et supplia sa maîtresse

de lui préciser de quels esclaves il s'agissait, dans la crainte d'une

erreur.

«La Géorgienne et son amant! répondit l'impériale épouse. Et que le

bateau soit prêt du côté de la porte secrète du sérail! Tu sais le

reste.»

Elle parut prononcer ces dernières paroles avec effort, en dépit de

son farouche orgueil. Baba ne fut point sans le remarquer et crut

pouvoir la conjurer, par tous les poils de la barbe de Mahomet, de

révoquer l'ordre qu'il venait d'entendre.

«Entendu, c'est obéi, dit-il; néanmoins, sultane, daignez songer aux

conséquences. Tant de précipitation peut avoir des suites funestes,

même aux dépens de Votre Majesté. Je ne veux point parler ici de

votre position critique, de votre ruine au cas d'une découverte

prématurée...

«Mais de vos propres sentiments. Lors même que ce secret resterait

enfoui sous ces flots qui gardent déjà un certain nombre de coeurs

palpitants d'amour, si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous

guérirez pas, excusez la liberté, en lui ôtant la vie...

--Que connais-tu de l'amour et des sentiments? Misérable! Va-t'en!

s'écria-t-elle les yeux enflammés de colère. Va-t'en et exécute mes

ordres!»

Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances. Il tenait à la

tête des autres, mais beaucoup plus à la sienne propre.

Il grommela simplement contre les femmes de toutes conditions, mais

surtout les sultanes et leur manière d'agir, leur obstination, leur

orgueil, leur indécision, leur manie de changer d'opinion, leur

immoralité, toutes choses qui lui faisaient chaque jour bénir sa

neutralité.

Puis il fit prévenir le jeune couple de se parer sans délai, de se

peigner avec le plus grand soin et de se préparer à paraître devant

l'impératrice qui désirait leur prouver sa sollicitude.

Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il fallait obéir...

* * * * *

Comment ils réussirent à éviter le courroux de Gulbeyaz et, par une

barque, à quitter le sérail en compagnie de Baba, de Johnson et de sa

maîtresse d'une nuit, sultane de deuxième classe, l'histoire n'en a

point conservé les détails.

CHAPITRE VI

LEÏLAH

Don Juan dans l'armée de Souvarow.--L'accueil du grand

général.--L'assaut d'Ismaïlia.--Don Juan sauve la petite Leïlah.--Le

pillage, le viol.--Récompense de Don Juan.

Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes, en dépit de leur

courage, n'avaient pas réussi à s'emparer de la forteresse turque.

Enfin Souvarow, cet homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut

envoyé pour prendre le commandement de l'armée. De suite tout changea,

et la résistance turque faiblit.

La veille du grand assaut, quelques Cosaques rôdant à la tombée de

la nuit rencontrèrent une troupe d'individus dont l'un parlait assez

correctement leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent, lui et ses

camarades, au quartier général. Leurs costumes étaient musulmans, mais

il était facile de voir que ce n'était là que déguisement.

Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en manches de chemise,

sur l'art sublime de tuer, les interrogea lui-même:

«D'où venez-vous?

--De Constantinople. Nous sommes des captifs échappés.

--Qui êtes-vous?

--Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, Juan; les deux autres

sont des femmes; le troisième n'est ni homme ni femme...»

Le général jeta sur la troupe un coup d'oeil rapide:

«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau pour moi; il

est absurde d'avoir amené ici ces trois personnes, mais qu'importe!

N'étiez-vous pas dans le régiment de Nicolaïew?

--Précisément.

--Vous avez servi à Widdin?

--Oui.

--Vous conduisiez l'attaque?

--C'est vrai.

--Qu'êtes-vous devenu depuis?

--Je le sais à peine...

--Vous étiez le premier sur la brèche?

--Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui pouvaient y être.

--Ensuite?

[Illustration: PLANCHE XI

_A. Colin._--DON JUAN et HAYDÉE]

--Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit prisonnier.

--Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons est deux fois

aussi forte que celle où vous avez été blessé. Où voulez-vous servir?

--Où vous voudrez.

--Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux vêtements déchirés, de

quoi est-il capable?

--Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en amour, c'est lui

qui devrait monter le premier à l'assaut.

--Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. J'ai promis

à divers saints que sous peu la charrue passera sur ce qui fut

Ismaïlia...

--Et quels seront nos postes?

--Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le jeune étranger restera

auprès de moi: c'est un beau garçon. On peut envoyer les femmes aux

bagages ou à l'ambulance.»

Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à pleurer.

«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, en service, Johnson?

--N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les femmes d'autrui et

non les nôtres. Ces deux dames turques favorisèrent notre fuite. Nous

désirons qu'elles soient traitées avec tous les égards.»

Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et soupirs, se

retirèrent loin des avant-postes, tandis que leurs chers amis allaient

s'armer pour brûler une ville qui ne leur avait jamais fait de mal.

* * * * *

Le lendemain, quand fut donné le grand assaut, Juan et Johnson

combattirent de leur mieux. Ils avançaient, marchant sur les cadavres,

taillant d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois

un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu qui tombait sur eux

comme une pluie.

Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne prit pas la fuite. Il

monta vaillamment à l'escalade des murailles.

La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea longtemps.

Le carnage s'ensuivit. On vit se commettre tous les genres possibles

de crimes.

Sur un bastion où gisaient des milliers de morts, on ne pouvait voir

sans frissonner un groupe encore chaud de femmes massacrées... Belle

comme le plus beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se

baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant au milieu de

ces corps endormis dans leur sanglant repos.

Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. Comparé à

ces hommes, l'animal le plus sauvage des déserts de Sibérie a des

sentiments purs et polis, l'ours est civilisé, le loup plein de

douceur...

Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite tête dont les blonds

cheveux se hérissaient d'épouvante. Quand Juan aperçut ce douloureux

spectacle, il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques.

Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, les mit

en fuite, puis releva la petite fille du monceau de cadavres où elle

s'était cachée et qui, un moment plus tard, fût devenu sa tombe.

Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait sur son visage,

mais ce n'était qu'une petite blessure, et, ouvrant ses grands yeux,

elle regardait Don Juan avec une surprise effarée.

Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent. Dans celui de Juan

brillaient le plaisir, la douleur, l'espérance, la crainte... Les yeux

de l'enfant peignaient sa terreur et son angoisse.

Sur ces entrefaites passa Johnson:

«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de gloire. Là, au

bastion de pierre, entouré de ses dernières batteries, le vieux

pacha est assis, fumant sa pipe... Avec quelques hommes nous pouvons

l'enlever...

--Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne puis

l'abandonner...

--Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est une bien jolie

enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais il vous faut choisir

entre votre réputation et votre sensibilité, votre gloire et votre

compassion...

Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit parmi ses hommes ceux

qui lui parurent les moins propres à l'assaut final et au pillage

et leur confia l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le

lendemain. Juan consentit à l'accompagner.

Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent à avoir raison du

vieux pacha, auquel ses cinq fils servirent de dernier rempart. Les

uns et les autres s'en furent au pays des houris parfumées.

Quand la soldatesque envahit les maisons qui demeuraient debout, il

y eut un certain nombre de filles qui perdirent leur virginité...

Cependant, la fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La

précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans le désordre, six

vieilles filles, ayant chacune soixante-dix ans, furent assaillies par

les grenadiers.

En général, la continence fut cependant assez grande. Il y eut même

du désappointement parmi certaines prudes sur le déclin qui s'étaient,

d'ores et déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit des

commères demander d'un ton aigre-doux si «_le viol n'allait pas

bientôt commencer_».

Bref, Souvarow put écrire sur son premier message: «Gloire à Dieu et à

l'Impératrice. Ismaïlia est à nous.»

On applaudit fort Juan de son courage et de son humanité. On le

félicita d'avoir sauvé la petite musulmane. Pour sa récompense,

Souvarow le chargea de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin

qu'il venait de rédiger.

L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était désormais sans

foyer, sans parents, sans appui... Tous les siens avaient péri sur

le champ de bataille ou sur les remparts. Don Juan fit voeu de la

protéger et tint sa promesse.

CHAPITRE VII

CATHERINE DE RUSSIE

Le voyage.--Don Juan reçu à la Cour.--Catherine amoureuse.--Éclatante

situation de Don Juan.--Il pense à sa famille.--Épître

maternelle.--Maladie de Don Juan.--Son départ en mission.--Catherine

se console.--L'amour de Leïlah.--À travers l'Europe.--Débarquement à

Douvres.

Juan voyageait dans un _kibitka_, maudite voiture sans ressorts qui,

sur les routes raboteuses, ne laisse pas un os intact. À chaque cahot,

il portait ses regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrachée à la

mort, souhaitant qu'elle ne souffrît pas trop.

Ainsi il parvint à Saint-Pétersbourg et, de suite, fut reçu à la Cour

par l'Impératrice Catherine.

L'épée au côté, le chapeau à la main, beau des avantages qu'il tenait

de la jeunesse, de la gloire et du tailleur du régiment, Don Juan

entra, et sa vue fit sensation. Il était svelte et fluet, pudibond

et imberbe, mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et plus

encore dans ses yeux, qui semblait dire que, sous l'enveloppe du

séraphin, il y avait un homme.

Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les dames chuchotèrent, et le

favori régnant fronça le sourcil.

Quant à Catherine, elle sourit, bien aise de voir le beau messager sur

le panache duquel planait la victoire, et quand, fléchissant le genou,

il lui présenta la dépêche, occupée à le regarder, elle oublia d'en

rompre le sceau.

Enfin, revenant à son rôle de reine, elle ouvrit la lettre. Tous les

regards épiaient avec inquiétude les mouvements du visage. Enfin, un

royal sourire annonça le beau temps pour le reste du jour.

Une ville prise! Trente mille hommes tués! Grande fut sa joie. Sa soif

d'ambition était étanchée pour quelque temps.

Divers pensers se jouèrent sur son front, puis elle laissa tomber un

regard bienveillant sur le beau jeune homme à genoux devant elle, et

tout le monde fut dans l'attente.

Un peu corpulente, elle était cependant encore une beauté, beauté

fraîche et appétissante. Elle savait rendre avec usure un amoureux

regard et exigeait le payement à vue et intégral des créances de

Cupidon sans permettre la plus petite réduction.

* * * * *

Sa Majesté baissa les yeux, le jeune homme leva les siens. Et de suite

ils s'éprirent d'amour. Elle, pour sa figure, sa grâce, Dieu sait

quoi encore. Lui se sentit touché d'une passion qui ressemblait, à

la vérité, plutôt à l'amour-propre. Le fait d'avoir été distingué lui

donna de lui-même une haute opinion.

Il était, du reste, dans ce premier printemps de la vie où toutes les

femmes ont presque le même âge. Et la puissante Impératrice de Russie

se conduisait en pareil cas comme une simple grisette.

Il y eut dans la Cour un chuchotement général. Des larmes de jalousie

parurent dans les yeux attristés de tous les assistants. Et les

ambassadeurs s'informèrent de ce jeune homme qui promettait d'être

grand d'ici quelques heures.

Cependant on se pressait autour de lui, et on le félicitait. Les robes

de soie de maintes gentes dames l'effleurèrent même. Juan s'inclina.

Il parlait peu, mais toujours à propos, et les grâces de ses manières

flottaient autour de lui comme les plis d'une bannière.

Puis avec _elle_, derrière _elle_, ainsi que l'étiquette l'exigeait,

Juan se retira.

* * * * *

Il devint peu à peu un Russe très policé. La faveur de l'Impératrice

était agréable et, bien que la tâche fût un peu rude, un jeune homme

tel que Don Juan s'en tirait avec honneur.

Il vivait dans un tourbillon de prodigalités, de tumulte, de

splendeur, de pompe chatoyante, courtisé des uns et des autres.

Il écrivit alors en Espagne. Tous ses proches parents, voyant qu'il

était en voie de succès, lui répondirent le même jour. Plusieurs

se préparèrent à émigrer et, tout en dégustant des sorbets, on les

entendit déclarer qu'avec l'addition d'une légère pelisse le climat de

Madrid et celui de Moscou étaient absolument les mêmes.

Sa mère, Doña Inez, lui écrivit une lettre pleine de recommandations

précautionneuses. Elle l'avertissait de se tenir en garde contre le

culte grec, qui devait paraître singulier à des yeux catholiques; mais

en même temps lui disait d'étouffer toute manifestation _extérieure_

de répugnance, cela pouvant être mal vu à l'étranger. Elle l'informait

qu'il avait un petit frère, né d'un second lit. Elle louait encore et

surtout l'amour _maternel_ de l'Impératrice.

* * * * *

Cependant, l'aimable Juan éprouvait parfois ce qu'éprouvent d'autres

plantes appelées _sensitives_, que trouble le toucher. Peut-être,

sous un ciel rigoureux, sentait-il le besoin d'un climat où la Néva

n'attendît pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-être ses

devoirs lui pesaient-ils. Peut-être, dans les bras de la royauté,

soupirait-il après la beauté.

Il tomba malade. L'impératrice prit alarme, les médecins prescrivirent

des médications compliquées.

Certains chuchotèrent que Juan avait été empoisonné par Potemkine.

Juan se rétablit cependant, mais les hommes de science déclarèrent

qu'il devait faire un voyage.

Le climat était trop froid pour que cet enfant du Midi pût y fleurir,

disaient-ils. Catherine, d'abord, goûta peu l'idée de perdre son

mignon, mais quand elle le vit si abattu, elle résolut de l'envoyer en

mission.

* * * * *

Il y avait alors, au sujet d'un traité, des négociations engagées

entre les cabinets anglais et russe. C'était à propos de la navigation

de la Baltique, des fourrures, des huiles de baleine et du suif.

Juan fut chargé de propositions confidentielles. Il quitta la Russie

comblé de présents et d'honneurs.

Catherine se consola du départ de Juan. Les soupirants à sa couche

étaient nombreux. Elle demeura vide un jour ou deux, le temps de faire

un choix.

Dans son excellente calèche, Don Juan emporta un bouledogue, un

bouvreuil et une hermine, ses animaux favoris. Jamais vierge de

soixante ans ne montra plus de passion que lui pour les chats et les

oiseaux, et cependant il n'était ni vieux ni vierge.

À côté de Juan était assise la petite Leïlah qu'il avait arrachée au

sabre des Cosaques dans l'immense carnage d'Ismaïlia.

Pauvre enfant! elle était aussi belle que docile. Don Juan l'aimait,

et il en était aimé comme n'aima jamais frère, père, soeur ou fille.

Il n'était pas tout à fait assez vieux pour éprouver le sentiment

paternel; et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse

fraternelle ne pouvait pas non plus émouvoir son coeur, car il n'avait

jamais eu de soeur.

Encore moins était-ce un amour sensuel. Il n'était pas de ces vieux

débauchés qui recherchent le fruit vert pour fouetter le sang

engourdi de leurs veines. Il y avait au fond de tous ses sentiments le

platonisme le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier.

La petite Turque refusait obstinément de se convertir. Elle ne

montrait aucun goût pour la confession et persistait à croire que

Mahomet était prophète.

Ils traversèrent la Pologne, puis la Courlande, la vieille Prusse. Ils

s'arrêtèrent à Berlin, à Dresde, à Cologne, cette ville qui présente

les ossements de onze mille vierges, le plus grand nombre que la chair

ait jamais connu.

Dans un port de Hollande, ils s'embarquèrent. Le bateau faisait le

service de Douvres. Les hôtels de cette ville sont hors de prix. Juan

ne put obtenir aucune réduction sur le mémoire fabuleux qu'on lui

présenta dans cette première cité de la grande Angleterre.

CHAPITRE VIII

ADELINE, AURORA ET LADY FITZ-FULKE

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 12 / 14 段