pirates qui, à heure fixe, venaient inviter les captifs à rentrer au
cabanon.
* * * * *
Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent que, par mesure de
précaution, ils seraient enchaînés deux par deux, homme à homme, femme
à femme, en attendant la vente au marché de Constantinople.
On avait d'abord hésité à considérer le soprano comme du sexe masculin
ou féminin, mais après délibération il avait été rangé du côté des
dames. Chaque sexe se trouvait ainsi être représenté en nombre impair.
Il fallut donc appareiller un homme avec une femme. Cet homme, par
la fatalité, se trouva être Don Juan, et sa compagne une bacchante au
visage frais et brillant.
Elle avait des yeux de charbon à travers lesquels on lisait un grand
désir de plaire.
Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient Don Juan
indifférent. Il la considérait d'un oeil terne et mort.
Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres parties de son
corps charmant qui frôlaient sans cesse le sien, puisqu'ils étaient
étroitement enchaînés, ne pouvaient seulement faire battre son pouls
plus vite.
L'épreuve était difficile, mais Don Juan en sortit victorieux.
* * * * *
Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du sérail. Sa cargaison
fut débarquée et amenée au marché. Des Géorgiens, des Russes, des
Circassiens s'y trouvaient déjà.
Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu'à quinze cents dollars
d'une jeune Circassienne, fille charmante et d'une virginité garantie.
Sa vente désappointa plus d'un des enchérisseurs à onze et douze cents
dollars. Mais chacun se tut quand on sut que c'était pour le compte du
sultan.
Un lot de douze négresses de Nubie fut vendu à un prix qu'elles
n'auraient certes point obtenu sur un marché des Indes occidentales.
Quant à notre troupe, elle fut achetée au détail, les uns par des
pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci pour les fardeaux, ceux-là,
renégats, pour de meilleures fonctions. Les femmes qui avaient été
groupées ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir une
maîtresse, celle-là une quatrième épouse, cette autre une victime...,
etc...
* * * * *
Juan était jeune et plein d'espoir et de santé, comme on l'est à son
âge. De temps à autre une larme furtive sillonnait sa joue. Le sang
qui avait coulé de ses blessures l'avait un peu déprimé. Et
puis perdre une grande fortune, une maîtresse et une position si
confortable pour être mis en vente parmi les Turcs!
Au total, son attitude était néanmoins calme. La splendeur de son
vêtement, dont il avait conservé quelques restes, attirait les regards
sur lui. On devinait à sa mine qu'il était au-dessus du vulgaire. Et
puis, malgré sa pâleur, Don Juan était si beau!
Parmi tous les hommes à vendre se trouvait non loin de lui un
personnage robuste et bien taillé, avec des yeux d'un gris foncé où se
peignait la résolution.
Une écharpe tachée de sang soutenait l'un de ses bras.
«Mon enfant, dit-il à Don Juan, parmi tout cet assemblage de pauvres
diables avec lesquels le sort nous a confondus, il n'y a de gens comme
il faut que vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance. De
quelle nation êtes-vous donc? je vous prie.
--Je suis Espagnol.
--Je pensais en effet que vous ne pouviez être Grec. Ces chiens
serviles n'ont pas tant de fierté dans le regard. La fortune nous a
joué un vilain tour, mais c'est sa manière d'en user avec les hommes
pour les éprouver. Tenez, moi, faisant dernièrement le siège d'une
ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre Widdin, j'ai été pris.
--Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse... J'aimais
une jeune fille...»
Il s'arrêta, et son regard était rempli de tristesse.
«Je me doutais, reprit l'étranger, qu'il y avait une femme dans votre
affaire. Ce sont là des choses qui demandent une larme. J'ai pleuré
le jour où ma première femme est morte; j'en ai fait autant quand ma
seconde a pris la fuite; ma troisième...
--Votre troisième! Vous pouvez à peine avoir trente ans, et vous avez
déjà trois femmes.
--Je n'en ai que deux vivantes...
--Et votre troisième? que fit-elle? vous a-t-elle quitté aussi,
monsieur?
--Non, c'est moi qui l'ai quittée...
--Vous prenez froidement les choses.
--Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament; tous les
miens ont disparu. Le temps décolore peu à peu les illusions... En
attendant, je ne serais pas fâché que quelqu'un nous achetât.»
En ce moment un personnage noir du genre neutre et du troisième sexe
s'avança et parut examiner les captifs, leurs âges et leurs mérites
avec un soin minutieux.
Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant. Ils
débattirent les prix, contestèrent, jurèrent comme s'il se fût agi
d'un âne ou d'un veau.
Enfin ils tirèrent leurs bourses en rechignant, comptèrent les sequins
et paras, puis le marchand donna son reçu et s'en fut dîner.
* * * * *
L'acquéreur de Juan et de sa nouvelle connaissance les conduisit vers
une barque dorée. La traversée fut brève. Ils s'arrêtèrent bientôt
dans une petite anse, au pied d'un mur ombragé de hauts cyprès.
Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancèrent à travers un
taillis flanqué de chaque côté de grands arbres, puis des bosquets
d'orangers et de jasmins.
«Assommer ce vieux noir et puis décamper serait vite fait, dit soudain
Juan à son compagnon.
--Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle tanière nous réfugier?»
Un vaste édifice à ce moment s'offrit à leur vue. Cela leur donna du
réconfort. Ils avaient faim, ils sentaient déjà un agréable fumet de
sauce, de rôtis, de pilafs.
«Au nom du ciel, reprit l'étranger, tâchons d'avoir à manger
maintenant et puis, s'il faut faire du tapage, je suis votre homme!»
Leur guide frappa à la porte. Ils se trouvèrent dans une salle vaste
et magnifique où se déployait toute la pompe d'un luxe asiatique.
Ils la traversèrent, puis une suite d'appartements silencieux où ne
résonnait que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre. Parfois
cependant une porte s'ouvrait, et une tête de femme jetait un coup
d'oeil furtif et curieux.
Enfin ils arrivèrent dans une partie retirée du palais où l'écho
se réveillait comme d'un long sommeil. L'oeil était émerveillé de
l'opulence de cette salle fastueuse, du nombre immense d'objets
inutiles qui s'y trouvaient. Les sofas étaient si précieux que c'était
vraiment un péché que de s'y asseoir; les tapis d'un travail si rare
que l'on eût souhaité pouvoir glisser dessus comme un poisson doré.
* * * * *
Le noir, peu étonné de ce qui faisait la stupeur des deux esclaves,
ouvrit un meuble et en tira un grand nombre de vêtements propres à
habiller un musulman du plus haut parage.
Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon pas tout à fait
assez étroit pour crever au plus corpulent des deux compagnons. Il
compléta cet attirail de dandy turc par un châle de cachemire, des
pantoufles jaunes et un joli poignard.
En même temps Baba, c'était le nom du noir, leur faisait ressortir
les immenses avantages qu'ils finiraient par obtenir pourvu qu'ils
suivissent la voie que la fortune semblait leur montrer si clairement;
il ne leur cacha pas toutefois qu'ils amélioreraient beaucoup leur
condition s'ils consentaient à se faire circoncire.
«Monsieur, répondit poliment l'étranger, aussitôt que j'aurai eu
l'avantage de souper, j'examinerai si votre proposition est de nature
à être acceptée...»
Mais Juan paraissait fort vexé qu'une pareille invite lui eût été
faite:
«Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais mieux me
faire circoncire la tête!»
Baba regarda Juan et lui dit:
«Ayez la bonté de vous habiller.»
En même temps il lui montrait un délicieux costume féminin, costume
qu'une princesse eût peut-être été charmée de revêtir, mais Juan, qui
ne se sentait pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du bout
de son pied de chrétien.
«Mon vieux monsieur, répondit-il au nègre, je ne suis pas une dame.
--J'ignore ce que vous êtes et ne me soucie pas de le savoir, reprit
Baba, mais veuillez faire ce que je vous prescris. Si vous vous avisez
d'insister sur votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait
de ne vous en laisser aucun!»
Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon de soie couleur
de chair; puis on lui attacha une ceinture virginale recouvrant une
fine chemise aussi blanche que du lait. Il trébucha dans son jupon,
mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les manches d'une
robe.
Sur l'invitation de Baba il avait peigné sa tête et l'avait parfumée
d'huile. On la couvrit de fausses tresses entremêlées de bijoux selon
la mode. Sa toilette fut complétée par quelques coups de ciseaux, du
fard et des frisures.
* * * * *
Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se présentèrent.
«Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de Don Juan, vous allez
accompagner ces messieurs à table, et vous, la digne nonne chrétienne,
vous allez me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plaît.
Croyez-vous être dans la tanière d'un lion? Vous êtes dans un palais
où le vrai sage peut prendre un avant-goût du paradis du Prophète.
--Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais bientôt rompu le
charme si quelqu'un s'avisait de me prendre pour ce que je parais.
J'espère, dans l'intérêt de vos gens, que ce déguisement ne donnera
lieu à aucune méprise.
--Adieu, dit à Juan son compagnon. Nous voici transformés, moi en
musulman, vous en jeune fille, par la puissance de ce vieux magicien
nègre. Conservez votre honneur intact, bien qu'Ève elle-même ait
succombé.
--Soyez tranquille, le Sultan lui-même ne m'enlèvera pas, à moins que
Sa Hautesse ne promette de m'épouser. Bon appétit!»
Ainsi ils se séparèrent, et chacun sortit par une porte différente.
Baba conduisit Juan de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'ils fussent
en face d'un portail gigantesque qui élevait de loin, dans l'ombre, sa
masse hardie et colossale. L'air était embaumé de parfums délicieux.
On eût dit qu'ils approchaient d'un lieu saint, car tout était vaste,
calme, odorant et divin.
* * * * *
Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment d'entrer, Baba
crut pouvoir donner encore à Juan quelques légers avis:
«Si vous pouviez modifier un peu cette démarche mâle et majestueuse,
vous feriez tout aussi bien. Balancez-vous légèrement. Enfin tâchez de
prendre un air un peu modeste. Les yeux des _muets_ sont ici comme
des aiguilles et peuvent pénétrer à travers ces jupons. Le Bosphore
profond n'est pas loin; que si votre déguisement venait à être
découvert, nous pourrions bien, vous et moi, avant le lever de
l'aurore, effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau
et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se pratique fort
couramment par ici...»
Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans une pièce plus
magnifique encore que la dernière. C'était une confusion d'or et de
pierreries.
* * * * *
Dans ce salon impérial, à quelque distance, à demi couchée sous un
dais, avec l'assurance d'une reine, reposait une femme. Baba s'arrêta
et s'agenouilla devant elle, tout en invitant Juan à en faire autant.
Le cérémonial accompli, elle se leva, de l'air de Vénus sortant des
flots. Son regard éclipsait l'éclat de toutes les pierreries. Elle
fit signe de son bras nu à Baba d'approcher et s'entretint quelques
instants avec lui, montrant Juan.
C'était une femme altière et magnifique qui pouvait être dans sa
vingt-sixième année.
Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un choeur de
dix à douze jeunes filles, toutes vêtues de la même manière que Juan.
Les charmantes nymphes firent leur révérence et s'éloignèrent.
Alors Baba fit signe à Juan d'approcher et lui ordonna pour la
deuxième fois de se mettre à genoux et de baiser le pied de la dame.
À cet ordre, Juan se leva de toute sa hauteur et déclara qu'il était
fâché, mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que celle du
pape!
Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances. Il se laissa même
aller à de claires allusions au fatal lacet. Mais Don Juan n'était pas
homme à s'humilier.
Voyant qu'il était inutile d'insister, Baba lui proposa de baiser la
main de ta dame.
Quoique de mauvaise grâce, Juan accepta ce compromis diplomatique. Et
jamais cependant sa lèvre ne s'était posée sur des doigts _mieux nés_
ou plus beaux.
La dame, ayant longuement considéré Juan de la tête aux pieds,
intima à Baba l'ordre de se retirer, ordre que le nègre exécuta à la
perfection. Il était homme habitué à battre en retraite, à comprendre
à demi-mot. Il souffla à Juan de ne rien craindre, lui jeta un sourire
et prit congé d'un air satisfait comme s'il venait d'accomplir une
bonne action.
* * * * *
Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain dans la
physionomie de la dame. Son front brillant rayonna d'une émotion
étrange. Le sang colora ses joues d'un rouge vif, et dans ses grands
yeux se peignit un mélange de volupté et d'orgueil.
Sa taille avait une merveilleuse élégance souple, ses traits la
douceur de ceux du Diable quand il s'avisa de tenter Ève... Son
sourire était hautain; une volonté despotique perçait jusque dans ses
petits pieds; on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang
et qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées. Enfin, pour
compléter son air imposant, un poignard brillait à sa ceinture... Tout
annonçait en elle l'épouse du Sultan.
En se rendant au marché elle avait aperçu Juan. C'était le dernier
de ses caprices. Elle avait sur-le-champ donné ordre de l'acheter, et
Baba avait été chargé de le lui conduire avec toutes les précautions.
«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant à l'esclave
devenu sa propriété.
Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île, sentit le sang
généreux qui colorait son visage refluer à son coeur. Ces paroles le
percèrent jusqu'au fond de l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en
larmes.
Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle eût bien voulu le
consoler, mais ne savait comment... Elle attendit que la tristesse de
Juan se fût dissipée...
Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa main sur la sienne,
et, fixant sur lui ses yeux, elle chercha dans les siens un amour
qu'elle n'y trouva pas. Son front se rembrunit... Elle se leva
néanmoins, et après un moment de chaste hésitation se jeta dans ses
bras et y demeura immobile.
L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il était cuirassé
par la douleur, la colère et l'orgueil. Il dégagea doucement les
beaux bras nus qui le pressaient et fit asseoir Gulbeyaz, faible et
languissante, à son côté. Puis il se leva et s'écria:
«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne veux pas servir
les caprices sensuels d'une sultane. Tu me demandes si je sais aimer.
Juge à quel point j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche
déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent seuls me convenir...
Ton pouvoir est grand. Mais c'est en vain que les fronts s'inclinent
autour d'un trône, en vain que les genoux fléchissent, en vain que les
yeux veillent, que les membres obéissent, nos coeurs demeurent à nous
seuls.»
La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura qu'une minute, et cela
fut heureux. Un moment de plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup
d'oeil jeté sur l'enfer.
Sa première pensée avait été de couper la tête à Juan; la seconde,
de se borner à couper court à sa connaissance; la troisième, de lui
demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance
par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre
au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba
à la bastonnade... Mais sa dernière ressource fut de se rasseoir et de
pleurer, cela va sans dire.
Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être empalé ou coupé par
morceaux pour servir de nourriture aux chiens, jeté aux lions ou donné
en amorce aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes, comment
il avait pu être si cruel et se mit à bégayer quelques excuses.
Mais au moment où un languissant sourire le prévenait qu'il avait
obtenu sa grâce, le vieux Baba fit une brusque irruption.
«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il, impératrice de la
terre, vous dont un froncement de sourcils dérange l'harmonie des
sphères et dont un sourire fait danser de joie toutes les planètes,
votre esclave vous apporte un message qui mérite peut-être votre
sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, comme un rayon,
vous annoncer qu'il va venir ici.
--Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. Plût au Ciel que le
Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui! Prévenez donc mes femmes qu'elles
viennent sans tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète,
avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles comme tu
pourras, et si tu veux que je te pardonne tes mépris passés...»
Elle fut interrompue par un murmure confus de voix:
«Le Sultan arrive!»
* * * * *
Le cortège était imposant. D'abord venaient les femmes de Gulbeyaz en
file respectueuse; puis les eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse.
Sa Majesté avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite à
l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus récente des quatre
épouses de l'empereur était, comme il est juste, la favorite.
Sa Hautesse était un homme d'un port grave, coiffé jusqu'au nez et
barbu jusqu'aux yeux. Sorti de prison pour monter sur le trône, il
avait depuis peu succédé à son frère étranglé.
Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils. Dès que les
filles étaient grandes, on les confinait dans un palais où elles
vivaient comme des nonnes jusqu'à ce qu'un pacha fût investi de
quelque fonction lointaine; alors celle dont c'était le tour était
mariée sur-le-champ, quelquefois à l'âge de six ans.
Ses fils étaient retenus en prison jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de
remplir un lacet ou un trône. Le destin savait lequel des deux! Dans
l'intervalle, on leur donnait une éducation de prince.
* * * * *
Sa Majesté salua sa quatrième épouse avec tout le cérémonial de son
rang. Celle-ci éclaircit ses yeux brillants et adoucit son regard
comme il convient à une épouse qui vient de jouer un tour à son mari.
Sa Hautesse, arrêtant son regard sur les jeunes filles, aperçut Don
Juan déguisé au milieu d'elles, ce qui ne lui causa ni surprise ni
mécontentement.
«Je vois que vous avez acheté une esclave nouvelle, dit-il à Gulbeyaz.
C'est grand dommage qu'une simple chrétienne soit si jolie.»
Ce compliment, qui attira tous les regards sur la vierge récemment
achetée, la fit rougir et trembler. Il se fit parmi les autres un
chuchotement général, mais l'étiquette ne permettait pas de ricaner.
[Illustration: PLANCHE X
(Photo Braun et Cie).
_Eugène Delacroix._--LE NAUFRAGE DE DON JUAN]
CHAPITRE V
DANS LE FOND DU SÉRAIL
Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah, Katinkah et
Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans le lit de Dondon.--Le
sommeil des vierges.--Un cri dans la nuit.--L'étrange rêve de
Dondon.--Brèves amours.--Le réveil de Gulbeyaz.--Juan et Dondon
condamnés à mort.--La fuite.
Gulbeyaz et son maître s'en étaient allés reposer. Ah! que la nuit est
longue aux épouses coupables qui brûlent pour un jeune bachelier! Sur
leur couche douloureuse, elles appellent la clarté de l'aube grisâtre,
tremblant que leur trop légitime compagnon de lit ne s'éveille.
Don Juan, sous son déguisement de femme, s'était, avec le long cortège
des demoiselles, incliné devant le regard impérial. Elles reprirent
le chemin de leurs chambres, les chambres luxueuses où ces dames
reposaient leurs membres délicats, soupirant après l'amour comme
l'oiseau prisonnier après les campagnes de l'air.
Don Juan ne pouvait s'empêcher, tout en marchant, de jeter de-ci de-là
un coup d'oeil furtif sur leurs charmes, leur gorge blanche, leur
taille simple. Néanmoins, il se montrait docile à la matrone, la
«mère des vierges», qui surveillait leurs évolutions. Cette vénérable
personne était préposée à distribuer les punitions.
* * * * *
Dès qu'elles furent arrivées dans leurs appartements, toutes les
jeunes filles se mirent à danser, à babiller, à rire et à folâtrer.
Elles examinèrent la nouvelle arrivée, ses formes, ses cheveux, son
air, enfin toute sa personne. Quelques-unes étaient d'avis que sa
robe ne lui allait pas bien. On s'étonnait qu'elle ne portât point
de boucles d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop
masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le fût tout à
fait.
Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne une sympathie
involontaire, une bizarre attirance.
Parmi les mieux disposées à cette amitié sentimentale, il y en avait
trois surtout: Lolah, Katinkah et Dondon.
Lolah était brune comme l'Inde et aussi ardente; Kalinkah était une
Géorgienne au teint de lis et de rose avec de grands yeux bleus, de
beaux bras, une jolie main et des pieds si mignons qu'on les eût dits
faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon avait un certain
embonpoint d'indolence et de langueur, mais elle était d'une beauté à
faire tourner la tête.
Dondon semblait une Vénus endormie, quoique propre à tuer le sommeil
de ceux qui la regardaient. Ses formes n'offraient pas d'angles.
Cependant ses seins, sa croupe potelée étaient parfaitement
proportionnés.
«Comment vous nommez-vous? dit Lolah à la nouvelle venue.
--Juana.
--Fort bien, c'est un joli nom.
--D'où venez-vous? dit Kalinkah.
--D'Espagne.
--Où est l'Espagne? fit tendrement Dondon.
--Ne montrez donc pas votre ignorance géorgienne, reprit Lolah.
L'Espagne est une île, près du Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»
Dondon ne dit rien, mais elle s'assit près de Juana et, jouant avec
son voile et ses cheveux, elle la caressait doucement.
* * * * *
La «mère des vierges» s'approcha sur ces entrefaites:
«Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma chère enfant, je ne
sais trop que faire de vous, dit-elle à la nouvelle odalisque. Tous
les lits sont occupés. Si vous voulez, vous partagerez le mien.»
Ici Lolah intervint:
«Maman, vous savez que vous ne dormez pas bien. Je prendrai donc Juana
avec moi. Nous sommes minces toutes deux, et chacune de nous tiendra
moins de place que vous.»
Mais ici Katinkah l'interrompit et déclara qu'elle avait aussi de la
compassion et un lit.
«D'ailleurs, ajouta-t-elle, je déteste coucher seule.»
La matrone fronça les sourcils.
«Et pourquoi donc?»
--Je crains les revenants, répondit Katinkah, il me semble voir des
fantômes aux quatre coins de mon lit. Puis j'ai des rêves affreux: je
ne vois que guèbres, giaours, gins et goules...
--Entre vous et vos rêves, répliqua la matrone, je craindrais que
Juana n'eût pas le plaisir d'en faire. Vous, Lolah, vous continuerez
à dormir seule pour raisons à moi connues; vous de même, Katinkah,
jusqu'à nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon, qui est une fille
tranquille, inoffensive, silencieuse, modeste, et qui ne passera pas
la nuit à remuer et à babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?»
Dondon ne dit rien, car ses qualités étaient de l'espèce la plus
silencieuse.
Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah et Kalinkah
sur les joues, puis elle prit Juana par la main pour la conduire au
dortoir, laissant ses deux compagnes à leur dépit.
* * * * *
Dondon donna à Juana un chaste baiser. Elle aimait beaucoup à donner
des baisers. Entre femmes cela n'engage à rien.
Puis elle se déshabilla, ce qui fut bientôt fait, car elle était vêtue
sans art, comme une enfant de la nature. Un à un tombèrent tous ses
légers vêtements.
Ce ne fut pas sans avoir offert son aide à Juana, qui refusa par
un excès de modestie. Mais la nouvelle odalisque paya cher cette
politesse, car elle se piqua avec ces maudites épingles inventées sans
doute pour les péchés des hommes et qui font d'une femme une sorte de
porc-épic.
* * * * *
Un silence profond régnait dans le dortoir; les lampes placées à
distance l'une de l'autre jetaient une lumière incertaine. Le sommeil
planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés.
L'une, avec sa chevelure châtain nouée négligemment et son beau front
doucement incliné, sommeillait, la respiration calme, et ses lèvres
entr'ouvertes laissaient voir un double rang de perles.