Leurs discours ne se composaient que de paroles entrecoupées. La nuit

ne leur faisait pas peur; ils étaient en tout l'un à l'autre.

Haydée n'exigea pas de serments; elle volait comme un oiseau à son

jeune ami; l'idée du mensonge lui était inconnue.

Elle aimait, et elle était aimée... Elle adorait, elle était adorée...

Leurs âmes passionnées, absorbées l'une dans l'autre, eussent expiré

dans celle ivresse si des âmes pouvaient mourir... Elle sentit son

coeur battre sur celui de son bien-aimé, et elle comprit que désormais

il ne pouvait plus battre isolément.

Ils étaient si jeunes, si beaux, si aimants et si faibles... C'était

l'heure où le coeur est toujours plein, où il pousse à des actes que

l'éternité ne peut effacer...

Depuis Adam et Ève, jamais couple plus beau n'avait enfreint la

damnation éternelle... Ils avaient entendu parler des eaux du Styx, de

l'enfer et du purgatoire... Mais que leur importait!

Ils se regardèrent, et leurs yeux brillaient à la clarté de la lune.

Le bras de Juan est toujours enlacé à la taille d'Haydée, et le sien

presse la tête de Juan... Elle boit ses soupirs et lui les siens...

Ils ne forment plus qu'un murmure confus et entrecoupé... On les

prendrait ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout à l'amour,

tout à la nature...

* * * * *

... Quand furent passés ces moments d'ivresse brûlante et profonde,

Juan s'abandonna au sommeil dans les bras d'Haydée. Mais elle ne

dormait pas... Sa tendre et énergique étreinte continuait à soutenir

sa tête appuyée sur les trésors de son sein... Par intervalles, elle

tournait ses regards vers le ciel, puis les reportait sur le pâle

visage qu'elle réchauffait sur son coeur, son coeur débordant de joie

de tout ce qu'elle avait accordé, de tout ce qu'elle accordait encore.

Quel bonheur possède celui qui voit dormir l'être qu'il aime!

Haydée, seule avec la nuit, l'océan et son amour, contemplait sans fin

le sommeil de son amant. Ces étoiles innombrables qui scintillaient

maintenant au ciel n'éclairaient nulle part une félicité comparable à

la sienne.

Elle était l'enfant de la passion, née sous ce ciel qui rend brûlants

les baisers des filles aux doux yeux de gazelle; elle n'était faite

que pour aimer, tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était

rien pour elle. Là battait son coeur... Elle n'avait rien d'autre à

souhaiter, à espérer ni à craindre.

C'en est donc fait. Juan et Haydée ont engagé leur coeur sur ce rivage

solitaire; les étoiles ont versé leur lumière sur tant de beauté;

l'océan fut leur témoin, la caverne leur couche nuptiale... La

solitude a été leur prêtre. Et voilà qu'ils sont époux, et qu'ils sont

heureux...

* * * * *

Redoublant d'imprudence à chaque visite nouvelle, Haydée oubliait que

l'île appartenait à son père, le pirate.

Ce bon vieux gentilhomme avait été retenu par les vents et les vagues,

ainsi que par quelques captures importantes... Une tempête avait

tempéré sa joie en faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait

enchaîné ses captifs, les avait divisés en lots et numérotés comme des

chapitres d'un livre. Chacun valait de dix à cent dollars par tête.

Il disposa des uns à la hauteur du cap Matapan, parmi ses amis les

Méinotes; il en vendit d'autres à ses correspondants de Tunis,

à l'exception d'un homme qui, étant vieux et ne trouvant point

d'acquéreur, fut jeté à la mer. Quelques-uns des plus riches furent

mis à la cale pour être échangés plus tard contre une rançon.

Il disposa de la même manière des marchandises; il s'en défit dans

certains marchés du Levant. Toutefois il réserva un grand nombre

d'objets de goût féminin: étoffes de France, dentelles, des pinces,

une théière, des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous

articles volés pour sa fille par le meilleur des pères.

Il réserva aussi un singe, un mâtin de Hollande, une guenon, deux

perroquets, une chatte de Perse, ainsi qu'un chien terrier qui avait

appartenu à un Anglais. Il fit enfermer toute cette ménagerie dans une

cage d'osier.

[Illustration: PLANCHE IX

_Horace Vernet._--DON JUAN FOUDROYÉ]

* * * * *

Ayant besoin de réparer son navire, il revint enfin dans son île et

débarqua dans le havre, situé au côté opposé de la grève aux écueils.

Il gravit la colline et apercevant la fumée de son toit se sentit

joyeux. Lambro, c'était son nom, aimait fort son enfant.

Comme il approchait, il distingua à travers les feuillages

qui ombrageaient sa maison des figures en mouvement, des armes

étincelantes et des vêtements aux couleurs variées.

Étonné de ces indices d'oisiveté, il entendit encore les sons d'un

violon. Il reconnut aussi un flageolet et un tambour, puis des éclats

de rire.

Sur la pelouse, il aperçut alors ses domestiques dansant ainsi que des

derviches qui tournent sur un pivot.

Plus loin, c'étaient des troupes de jeunes Grecques, dont la plus

grande agitait en l'air un mouchoir blanc; les autres se tenaient

par la main, et leurs longs cheveux châtains flottaient sur leur cou

d'albâtre... Elles chantaient et bondissaient en cadence...

Ici des groupes joyeux commençaient à dîner; on voyait des pilafs et

des mets de toutes sortes, des flacons de vins de Samos et de Scio et

des sorbets rafraîchis dans des vases poreux...

Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes vénérables d'un

vieux bouc blanc.

Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards, racontait

des histoires merveilleuses.

Lambro vit tout cela avec une certaine aversion. Pourquoi s'amusait-on

ainsi en son absence? Il redoutait fort l'enflure de ses comptes de

dépenses hebdomadaires.

Néanmoins il évita d'entrer en fureur, il s'avança et frappa sur

l'épaule du premier convive qui lui tomba sur la main--avec un certain

sourire qui n'annonçait, à la vérité, rien de bon--et lui demanda ce

que voulaient dire ces réjouissances.

Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la tête, le lui

présenta par-dessus l'épaule.

«On s'altère à parler, fit-il, je n'ai pas de temps à perdre.»

Un second ajouta:

«On dit que notre vieux maître est mort. Adressez-vous à notre

maîtresse, qui est héritière.»

«Notre maîtresse, reprit un troisième, vous voulez dire notre maître,

pas l'ancien, le nouveau!»

* * * * *

Ces coquins, étant nouveau venus, ne savaient pas à qui ils parlaient.

Une ombre passa dans les yeux de Lambro; mais, se ressaisissant,

il demanda à l'un d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les

qualités de son nouveau patron, qui, suivant les apparences, avait

fait passer Haydée à l'état d'épouse.

«J'ignore, dit le drôle, qui il est et d'où il vient, et ne me

soucie guère de le savoir. Mais je sais que voici un chapon rôti,

merveilleusement gras... Si cela ne vous suffit pas, adressez-vous à

mon voisin... C'est un bavard émérite.»

Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avança vers la maison par

un chemin dérobé. Nul ne faisait attention à lui. Il entra inaperçu

par une porte secrète.

* * * * *

Don Juan et Haydée étaient à table dans toute leur beauté et leur

splendeur; devant eux un meuble incrusté d'ivoire, splendidement

servi, et, autour de la salle, se tenaient rangées de belles esclaves.

La vaisselle était d'or et d'argent, incrustée de pierreries. La

partie la moins précieuse du service se composait de nacre, de perles

et de corail.

Le dîner comprenait une centaine de plats. On y voyait des mets de

toutes sortes, des soupes au safran et des ris de veau, de l'agneau et

des noix de pistache; des poissons gigantesques. La boisson consistait

en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de grenade exprimé à

travers l'écorce.

Des fruits et des gâteaux de dattes terminèrent le repas, puis fut

servie la fève de Moka en de petites tasses de porcelaine de Chine.

Dans le café on avait fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle

et du safran.

Haydée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi,

bordé de bleu pâle; les coussins du sofa étaient de velours écarlate

rehaussé au centre d'un soleil d'or.

Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine étalaient partout leur

splendeur; des nattes indiennes et des tapis de Perse couvraient le

carreau; des gazelles et des chats, des nains et des nègres et encore

d'autres créatures qui gagnaient leur vie en qualité de ministres et

de favoris gisaient çà et là, aussi nombreux qu'à la foire.

Haydée portait deux jelicks. Sous sa chemise légère nuancée d'azur, de

rose et de blanc, son sein se soulevait comme une légère vague...

La gaze blanche rayée qui formait sa ceinture flottait autour d'elle

comme un nuage diaphane autour de la lune.

Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun de ses bras

charmants; le métal en était si fin que la main l'élargissait sans

effort et qu'il s'adaptait de lui-même au bras qui lui servait de

moule. Il adhérait à ces contours ravissants comme s'il eût craint de

s'en séparer, et jamais on ne vit métal plus pur ceindre une peau plus

blanche.

Une semblable ceinture d'or, fixée autour de son cou-de-pied,

annonçait sa dignité de souveraine du territoire. Douze anneaux

brillaient à ses doigts. Des pierreries étoilaient sa chevelure. La

soie orange de son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville

du monde.

Les vagues de ses longs cheveux châtains ondoyaient jusqu'à ses

talons.

Haydée créait autour d'elle une atmosphère de vie. L'air était plus

léger, éclairé par ses yeux suaves et purs. En sa présence, on sentait

pouvoir s'agenouiller sans idolâtrie.

Juan portait un châle noir et or, un turban roulé en plis gracieux

ceignait sa tête; une aigrette d'émeraude entremêlée des cheveux

d'Haydée surmontait un croissant mobile qui jetait une lumière

resplendissante.

Leur cour les divertissait: c'étaient des nains, des eunuques noirs,

des jeunes danseuses demi-nues et un certain poète. Ce dernier, payé

pour satiriser ou aduler, jouissait de quelque célébrité. Caméléon

fieffé, il était, en compagnie, un drôle assez agréable.

* * * * *

Quand tout ce monde eut été congédié, Haydée et Juan se retrouvèrent

seuls en la douce société de leurs coeurs.

Être seuls, pour eux, c'était un autre éden. Ils ne s'ennuyaient que

lorsqu'ils n'étaient point ensemble. Chacun d'eux était le miroir de

l'autre.

Ils étaient encore enfants, et enfants ils auraient toujours été. Ils

n'étaient pas faits pour remplir un rôle agité sur l'ennuyeuse scène

du monde réel, mais comme deux êtres nés du même ruisseau, la nymphe

et son bien-aimé, pour passer, invisibles, leur vie charmante dans les

eaux et parmi les fleurs, sans connaître jamais le poids des heures

humaines...

Plusieurs lunes s'étaient succédé et avaient retrouvé ces mêmes amants

dont elles avaient éclairé les premières joies. Cet écueil de l'amour,

la possession, était pour eux un charme qui ajoutait chaque jour à

leur tendresse... Aimer était leur nature et leur destinée.

Ce soir-là, pendant qu'ils considéraient le crépuscule, un tremblement

leur vint et traversa la félicité de leur coeur... Un secret

pressentiment les saisit tous deux... Les grands yeux noirs et

prophétiques d'Haydée semblèrent se dilater et suivre le départ du

soleil lointain, comme si son disque allait emporter dans sa fuite

leur dernier jour de bonheur... Juan regardait Haydée comme pour

l'interroger sur le destin...

Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...

Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils pas à cet

instant? Ils étaient nés pour vivre ensemble au fond des bois; ils

n'étaient pas faits pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la

société, habitacles de la haine, du vice et des soucis.

Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, Haydée et Juan

reposaient donc. De moment en moment quelque chose faisait tressaillir

Don Juan, un frémissement parcourait tous ses membres; parfois les

douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme un ruisseau, une musique

sans paroles, et ses traits charmants étaient agités par ses rêves,

comme des feuilles de rose par le souffle de la brise.

Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la mer, enchaînée à

un rocher; elle ne pouvait se détacher de ce lieu, et le mouvement des

flots augmentait, et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles,

menaçantes et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien qu'elle ne

pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent, écumantes, au-dessus de

sa tête. Chacune d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle

ne pouvait pas mourir.

Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle marcha sur

la pointe des rocs, les pieds couverts de sang. Mais elle tombait à

chaque pas... Devant elle roulait, enveloppé d'un linceul, quelque

chose qu'elle se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi,

quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle

cherchait à le prendre et à l'étreindre, mais cela lui échappait

toujours...

La scène changea. Elle se trouva dans une caverne dont les parois

étaient tapissées de stalactites, vaste salle taillée par les siècles

que venaient laver les vagues et que visitaient les veaux marins. Sa

chevelure ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient fondues

en larmes qui, tombant sur les pointes des rochers, se cristallisaient

soudain...

Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume qui couvrait son

front livide, Juan gisait, et rien ne pouvait ranimer le battement de

son coeur éteint...

Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits s'évanouir et

faire place à d'autres qui lui rappelaient ceux de son père... Peu à

peu la ressemblance avec Lambro devint frappante. Oui, c'était

bien son regard perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit...

Puissance du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et son

amant!

* * * * *

Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et la reçut dans ses

bras. Puis il saisit son sabre suspendu à la muraille pour exercer

à l'instant sa vengeance contre celui qui causait tout ce désordre.

Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence, sourit avec mépris

et dit:

«Je n'ai qu'un mot à prononcer pour que paraissent mille cimeterres

prêts à frapper. Remets, jeune homme, dans le fourreau ton épée

impuissante.»

Haydée s'élança dans ses bras.

«Juan, c'est Lambro, c'est mon père! Fléchis le genou avec moi. Il

nous pardonnera, j'en ai la certitude. O mon père bien-aimé! Dans

cette angoisse de joie et de douleur, je baise avec transport le bord

de ton vêtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais épargne ce

jeune homme!»

Le vieillard demeura calme et altier.

«Jeune homme, ton épée? dit-il encore une fois à Don Juan.

--Jamais! Tant que ce bras sera libre!»

Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte et, tirant un

pistolet de sa ceinture, il reprit:

«Que ton sang retombe sur sa tête!»

Puis il examina attentivement la pierre, comme pour s'assurer si

elle était en bon état--il en avait depuis peu fait usage--et se mit

tranquillement à armer son pistolet.

Enfin il ajusta.

Mais Haydée se jeta au-devant de son amant, et non moins résolue que

son père:

«Que la mort descende sur moi! s'écria-t-elle. La faute est à moi

seule. La mer l'avait porté sur ce fatal rivage. Il ne le cherchait

pas. Je lui ai engagé ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je

connais votre caractère inflexible; connaissez celui de votre fille!»

Ils se regardèrent, et dans leur regard brillait la même expression.

Vrai lion, vraie lionne, ils étaient l'un et l'autre capables de se

venger.

Le père, après une hésitation, remit le pistolet à sa ceinture. Puis

il resta immobile, les yeux fixés sur sa fille, comme s'il eût voulu

lire au fond de son âme:

«Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la perte de

cet étranger... Bien peu supporteraient un pareil outrage et

s'abstiendraient de verser le sang... Mais il faut que je fasse mon

devoir... Par la manière dont tu as rempli le tien, le présent est

garant du passé... Qu'il dépose son arme, ou, par la tête de mon père,

la sienne va rouler devant toi comme une boule!»

En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira un son aigu.

Un autre sifflet lui répondit et, au même instant, s'élancèrent en

désordre une vingtaine d'hommes.

«Arrêtez ou tuez ce Franc!» leur cria-t-il.

En même temps, par un mouvement brusque, il écarta sa fille et,

pendant qu'il la retenait, ses gens s'interposèrent entre elle et Don

Juan.

La bande des pirates s'élança sur sa proie, mais le premier tomba

l'épaule droite à demi séparée du tronc. Le second eut le visage fendu

en deux, mais le troisième, vieux sabreur plein de sang-froid, para

les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en un clin d'oeil

il étendit Don Juan à ses pieds, perdant un ruisseau de sang par deux

blessures profondes, l'une au bras, l'autre à la tête.

Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors de l'appartement.

Le vieux Lambro donna ordre qu'il fût conduit au rivage, où deux

navires devaient mettre à la voile à neuf heures.

On le jeta dans une chaloupe, puis on le déposa à bord de l'une des

deux galiotes, sous une méchante écoutille.

* * * * *

Haydée n'était pas de ces femmes qui pleurent, se désolent,

s'emportent, puis se calment et se laissent dompter par ceux qui les

entourent. Sa mère était une Maure de Fez, cet éden du désert: elle

avait eu pour douaire la beauté et l'amour, et la passion dormait

dans ses grands yeux noirs comme un lion auprès d'une source. Sa fille

était formée d'un rayon plus doux, mais exaltée par le désespoir, elle

sentit bouillonner dans ses veines le feu de son sang numide.

Sa dernière vision était celle de Juan couvert de blessures et écrasé

par ses ennemis... Elle poussa un gémissement convulsif, après quoi

ses mouvements cessèrent, et elle tomba dans les bras de son père.

Une veine s'était rompue dans sa poitrine; ses lèvres charmantes

s'étaient teintées de sang; sa tête se penchait comme un lis surchargé

de pluie. On appela ses femmes qui, les yeux baignés de pleurs,

transportèrent leur maîtresse sur sa couche. Elles essayèrent toute

leur provision d'herbes et de cordiaux, mais tous les soins furent

inutiles: on eût dit que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la

détruire.

Elle resta des jours entiers dans le même état. Elle était froide,

et son coeur ne battait pas, mais ses lèvres avaient conservé leur

vermillon, et ses traits si doux n'avaient pas cessé de refléter son

âme.

L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage, mais comme dans le

marbre taillé par un habile ciseau: la _Vénus éternelle_, le _Laocoon_

ou l'_Agonie du Gladiateur_.

Elle s'éveilla à la fin. On eût dit le réveil d'une morte, car la

vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation inconnue éprouvée

malgré elle. Les objets frappaient sa vue sans réveiller aucun

souvenir en elle. Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur

son coeur!

Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait qu'elle avait

quitté la tombe.

Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler aux pensées

d'autrefois s'animèrent d'une effrayante expression.

Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste vint et

accorda son instrument. Aux premières vibrations irrégulières et

aiguës, elle fixa un instant sur lui ses yeux étincelants, puis

se retourna vers la muraille comme pour écarter des souvenirs trop

douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, avait commencé

un chant insulaire, un chant des anciens Grecs, avant que la tyrannie

n'eût tout étouffé.

Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure contre le mur. Alors

le musicien changea de sujet et chanta l'amour. À ce nom redoutable,

tous ses souvenirs s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce

qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce qu'elle était

devenue... Les nuages qui avaient assombri sa conscience se fondirent

en un torrent de larmes.

La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son cerveau jusqu'au

délire. Elle se leva comme si elle n'avait jamais été malade, et elle

regardait comme des ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on

ne l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien ne put

lui faire reconnaître la figure de son père.

Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les moyens employés

à cet égard avaient été inutiles. Ni le temps, ni le changement de

lieux, ni les soins, ni les secours de l'art ne pouvaient procurer le

sommeil à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la faculté

de dormir.

... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. Enfin, sans un

gémissement, sans un soupir, sans un regard d'agonie, elle rendit

l'âme. Ceux qui veillaient près d'elle ne s'en aperçurent que quand

l'ombre qui couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue sur

ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir brillé d'une telle

splendeur et puis s'éteindre!

CHAPITRE IV

LA SULTANE GULBEYAZ

Esclave.--Récit du bouffon.--Enchaîné à la jolie Romagnole.--La vente

au marché des esclaves.--Rencontre de Johnson.--L'achat.--Au palais

du sultan.--Juan habillé en femme.--Au sérail.--La sultane

amoureuse.--Vaines avances.--Arrivée du Sultan.--Gulbeyaz se retire.

Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs jours avant que

Don Juan pût se rappeler le passé. Quand la mémoire lui revint, il se

vit en pleine mer, courant sous le vent, filant six noeuds à l'heure,

et devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il eût éprouvé

du plaisir à les considérer.

On avait permis à Don Juan de sortir de son étroite prison, mais il

comprit qu'il était esclave. Ses yeux parcoururent tristement le vaste

azur des flots. Affaibli par la perte de son sang, c'est à peine s'il

put articuler quelques questions. Les réponses qu'on lui fit ne lui

procurèrent pas de renseignements sur sa situation passée ou présente.

Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de captivité, des Italiens.

C'était une troupe de chanteurs qui se rendaient en Sicile pour y

jouer l'opéra. Ayant fait voile de Livourne, ils avaient été, non

pas attaqués par un pirate, mais vendus par leur imprésario à un prix

exorbitant.

* * * * *

«Notre machiavélique imprésario, raconta le bouffon de la troupe qui

avait conservé toute sa bonne humeur, fit à la hauteur de je ne

sais quel promontoire des signaux à un brick inconnu. _Corpo di Caio

Mario!_ Nous fûmes sans autre forme de procès transférés à son bord.

Il est vrai que si le Sultan a du goût pour le chant nous aurons

bientôt rétabli nos affaires.

«La _prima donna_, bien que prématurément enlaidie par une vie

dissipée et sujette au rhume quand la salle est clairsemée, a encore

quelques bonnes notes; la femme du ténor, dépourvue de voix, présente

un aspect agréable. Le dernier carnaval, elle fit à Bologne un certain

bruit: n'enleva-t-elle pas le comte César Cigogna à une vieille

princesse romaine?

«Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui a plusieurs cordes à

son arc, toutes lucratives; cette petite rieuse de Pelegrini qui eut

aussi son succès au carnaval, mais elle a tout mangé des cinq cents

_zecchini_ qu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-là,

partout où les hommes ont de l'âme et du corps, elle est sûre de faire

son chemin: quelle danseuse!

«Quant aux figurantes, elles ressemblent à toutes celles de la clique:

par-ci par-là une jolie personne dont la vue peut séduire; le reste

est tout au plus bon pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine

sentimentale, qui pourrait faire quelque chose, mais elle danse roide

comme une pique!

«Pour les hommes, le _musico_ n'est qu'une vieille casserole fêlée.

Possédant une qualification spéciale, il pourra montrer sa face

au sérail et y obtenir une place de domestique. Je n'ai pas grande

confiance dans son chant. Parmi tous ces individus de troisième sexe

que fait le Pape chaque année, on aurait de la peine à trouver trois

gosiers parfaits.

«La voix du ténor est gâtée par une affectation déplorable et quant

à la basse c'est une brute qui ne fait que beugler. À l'entendre vous

diriez un âne qui s'exerce au récitatif.

«Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-même. Quoique jeune, je

distingue, monsieur, que vous avez voyagé. Avez-vous entendu parler de

Raucocanti? C'est moi-même. Peut-être un jour m'entendrez-vous.

«J'oubliais le baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé

d'amour-propre. À peine ferait-il un bon chanteur de rues. Dans les

rôles d'amoureux, au lieu de coeur, il montre ses dents.»

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 10 / 14 段