licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce
moment, étendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de
tous ses voeux.
La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commença à
carguer les voiles...
À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jeté en
travers de la lame qui le frappa sur l'arrière et lui fit une brèche
effrayante. L'étambot sauta, et le gouvernail fut arraché. On se
précipita aux pompes.
Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des
pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers
le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le
navire sur le flanc.
On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le
beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence.
* * * * *
Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre
probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les
meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient
des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas
faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.
Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la
chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans
chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant
de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de
s'abandonner définitivement à l'ivresse.
«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si
la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!»
Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas
anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur,
qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum.
Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne
quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don
Juan comme un autre Sancho Pança.
* * * * *
Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent
s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de
fortune.
La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer
mugissante.
Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés.
Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues.
Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus
rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer
orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais
parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.
* * * * *
Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se
remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres
se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs
plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le
jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda
l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.
* * * * *
Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un
canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.
Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On
s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que
la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.
Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne
devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si
tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et
insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu.
À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors,
cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les
vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé
de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées
de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement
brusque et plongea la tête la première.
Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent
au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la
vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte
avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.
Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le
brisement des vagues inexorables.
* * * * *
Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf dans le cutter et
trente dans la chaloupe.
Tous les autres, de l'équipage et des passagers, avaient péri: deux
cents âmes avaient pris congé de leurs corps.
Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer
Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort pour avoir bu trop
d'eau-de-vie. Quant à Pedro, étant ivre également, il fit un faux
pas, tomba à l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son
épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.
Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo.
Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut
avec ses neuf passagers.
Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au
lendemain matin se lever un soleil rouge et enflammé, pronostic
certain de la continuation de la tempête. Ils se partagèrent avec
parcimonie les rations de biscuit et d'eau.
Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de
ces malheureux. Et ils résistaient comme des rocs aux assauts de la
tempête.
* * * * *
Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord
leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils
s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais
quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et
se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils
avaient prudemment ménagées.
* * * * *
Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils
faire avec leur unique aviron?
Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la
rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan,
son épagneul fut tué et distribué par rations.
Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher
à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant
maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta
avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de
son épagneul et la partagea avec Pedrillo.
* * * * *
Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau.
Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient
d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient
les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau,
vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups
des désirs de cannibales.
L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à
l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un
sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son
voisin, chacun avait reconnu la sienne.
On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de
souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient
autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en
sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on
prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.
Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.
* * * * *
Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât jusqu'à la mort, ce
qui fut fait, le chirurgien ayant gardé ses instruments. Il expira si
tranquillement qu'il eût été difficile de déterminer le moment où
il avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, dans la foi
catholique.
Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau,
mais, ayant soif, il commença par boire une gorgée de sang qui coulait
de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée,
l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle servirent de
régal à deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se
partagèrent les restes.
Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du
nombre. Il avait déjà refusé de goûter à son épagneul. Ses compagnons
ne devaient pas s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât
avec eux son pasteur et maître.
Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne
peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montré le plus de voracité
tombèrent dans un délire furieux. Ils blasphémaient! et on les vit
écumer et se rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, boire
l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, hurler, et puis
soudain mourir avec un rire d'hyène.
* * * * *
Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... Combien ils
étaient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres
méditaient une dissection nouvelle.
Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme étant le plus gras;
mais outre l'extrême répugnance que ce personnage éprouvait pour une
mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en
exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que
lui avaient fait les dames de Cadix...
On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns
n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouchée. Don
Juan s'en abstint complètement et se contenta de mâcher du plomb et un
morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent
cesser de manger de la chair humaine.
La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de
toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lèvres desséchées, crevassées
et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. Non,
ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté de boire!
* * * * *
Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon
augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour
de la chaloupe.
La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence;
les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les
naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère
où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la
terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards
trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants,
ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde
partagea cette dernière illusion.
Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart
s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec
les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi
les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie
et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu
à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel!
Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore,
jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient...
Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis
longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller,
mais on s'aperçut qu'ils étaient morts.
* * * * *
Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se
perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna;
ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres
îles.
Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à
celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants
et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient
faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord.
Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la
soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce
qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils
avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs
intestins!
Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues
l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la
terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants,
ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait.
Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent
cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut
submergée...
* * * * *
Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était
un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit
courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse
de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager...
Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il
s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la
grève...
Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer
mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un
vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour
de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant
encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil
à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes
sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de
l'argile...
CHAPITRE III
HAYDÉE
Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans la
grotte.--Haydée et son père.--Sommeil profond de Juan et troublé
d'Haydée.--Premier entretien, premier repas.--Les visites à la
grotte.--Le bain.--Promenades sentimentales.--Départ du vieux
pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits du pirate.--Le
retour impromptu.--La fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas
d'Haydée et de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les
rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance du
pirate.--Maladie et mort d'Haydée.
Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent et
s'ouvrirent de nouveau... Il croyait être encore dans la chaloupe
et sortir d'un sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il
regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment
lui revint, ses faibles yeux errèrent lentement autour de lui et
s'arrêtèrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans.
Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de
la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu à peu le doux
frottement de sa main chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits
glacés...
Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa
d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tête
languissante, et elle appuya ce front mourant et pâle sur sa joue
colorée d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude chaque
mouvement convulsif qui arrachait un soupir à la poitrine oppressée du
naufragé, en même temps qu'à la sienne.
* * * * *
Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son aînée, l'aimable fille
le transporta avec précaution dans la grotte voisine. Alors elles
allumèrent du feu et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se
dessina un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et belle.
Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur sa chevelure
brune dont les flots retombaient en tresses derrière elle presque
jusqu'aux pieds... Il y avait sur sa personne un air de distinction
qui annonçait une femme de qualité.
Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs cils ombrageaient
tout son visage. Son front était blanc et petit; sa lèvre supérieure
eût pu servir de modèle à un statuaire.
Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées; l'or et les
pierreries étaient entremêlés à profusion dans sa chevelure; sa
ceinture étincelait; la plus riche dentelle ornait son voile, et plus
d'une pierre précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de
petites chaussures souples et pas de bas.
Le costume de l'autre femme était à peu près semblable, mais d'étoffes
plus grossières.
* * * * *
Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard qui vivait
sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa jeunesse, mais il avait
rattaché à ses excursions maritimes quelques autres spéculations
d'une nature peut-être moins honorable: un peu de contrebande et la
piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de mains dans les
siennes un million de piastres environ.
Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux marchands égarés;
il confisquait la cargaison et l'équipage. Le marché aux esclaves lui
valait aussi d'honnêtes bénéfices.
Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites et sauvages
des Cyclades, il avait, du produit de ses méfaits, construit une
très belle maison où il vivait fort à son aise. Dieu sait combien
de brigandages il avait accomplis, combien de sang il avait versé:
c'était, somme toute, un personnage peu moral. Sa maison n'en était
pas moins spacieuse, pleine de belles sculptures, peintures et dorures
dans le goût barbaresque.
Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus riche héritière
des Iles orientales. Elle était si belle que sa dot n'était rien
auprès de ses sourires. Comme un arbre charmant, elle croissait dans
sa beauté de femme.
* * * * *
Ce jour-là même elle se promenait le long de la grève, au pied des
rochers, quand elle avait trouvé Don Juan insensible, pas tout à fait
mort, mais presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue
la blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un abri à cet
étranger qui se mourait et qui avait la peau si blanche.
Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément le moyen de le
sauver. Le vieillard, en effet, ne se serait pas fait scrupule de le
vendre comme esclave dès qu'il eût été rétabli.
Avec les débris du naufrage, les deux femmes avaient pu allumer du feu
sans peine.
Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de quelques-uns de leurs
vêtements pour faire un lit au naufragé afin qu'il fût plus à l'aise
quand il s'éveillerait, car il s'était à nouveau profondément endormi.
Puis elles partirent, se promettant de revenir à la pointe du jour
avec un plat d'oeufs, du café, du pain et du poisson.
* * * * *
Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans rêves.
Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence le plus absolu à
sa suivante Zoë. Elle dormit, elle, d'un sommeil agité; elle ne cessa
de se retourner sur sa couche, rêvant de naufrages et de charmants
cadavres étendus sur la grève.
* * * * *
Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci en murmura.
Les vieux esclaves de son père, réveillés à leur tour, jurèrent en
diverses langues, arménien, turc ou grec, ne sachant que penser de
cette lubie.
La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que l'aurore qui la
baisait de ses lèvres humides, descendit au rocher.
Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant au berceau. Elle le
couvrit de nouveau, car l'air du matin était vif, puis se pencha sur
lui, silencieuse; ses lèvres muettes buvaient la respiration à peine
perceptible de Juan.
Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du panier et faisait cuire
le repas.
Elle prépara les oeufs, les fruits, le café, le pain, le poisson, le
miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne voulut pas qu'elle éveillât le
naufragé, et les deux femmes attendirent...
* * * * *
Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient amaigri et jauni,
mais c'était encore un fort joli garçon.
Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le charmant visage
ne lui fût apparu à nouveau. Il n'avait jamais été indifférent aux
traits féminins: même dans ses prières, il détournait les yeux des
saints renfrognés pour les reporter sur la tendre image de la Vierge
Marie.
La dame fit un effort et timidement, avec l'accent grave et doux de
l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne devait pas parler, mais
manger.
Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage, mais il avait de
l'oreille, et la voix de la jeune fille était le gazouillement d'un
oiseau, si suave, si pur, que jamais il n'avait entendu musique plus
simple et plus belle.
Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son odorat, contribuait
également, à la vérité, à le rappeler à la vie. Il éprouva un grand
besoin de manger, surtout un beefsteak.
Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. Il commença de
dévorer comme un affamé qu'il était. Zoë dut calmer son ardeur, car
elle savait qu'il est très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa
faim. Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, pour
le moment, suffisamment restauré.
Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une guenille, elles le
vêtirent des vêtements qu'elles avaient apportés. Cela lui fit un
costume mi-turc, mi-grec.
Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut qu'il ne
comprenait rien. Alors elle joignit les gestes au langage. Juan
faisait plus attention à ses regards qu'à ses paroles.
Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère des lèvres et des yeux
d'une femme aimée!
* * * * *
Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour Juan qui aimait à
dormir, Haydée se rendait à la grotte. Elle l'éveillait en caressant
les boucles de ses cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue
et sa bouche.
Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il s'éveillait, il
trouvait de bonnes choses devant lui, un bain, un déjeuner et les plus
beaux yeux qui aient jamais fait battre un coeur de jeune homme.
L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait rien qui les fît
rougir. Haydée voyait en Don Juan l'être dont elle avait rêvé chaque
nuit depuis deux ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui
donnerait à elle le bonheur.
Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux débris que
lui avaient jeté les vagues, son premier et dernier amour.
* * * * *
Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait chaque jour son
jeune ami. Enfin son père reprit la mer pour aller à la rencontre de
certains navires marchands, trois vaisseaux ragusains à destination de
Scio.
Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle n'avait plus sa
mère. Elle prolongea ses visites et ses causeries, et avec Juan elle
se promenait sur la côte. C'était une falaise battue de brisants:
en haut des rocs escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès
était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le mugissement des
vagues menaçantes, excepté ces longs jours d'été où la surface de
l'océan est unie comme celle d'un lac.
Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à apporter l'eau
chaude, à tresser les longs cheveux d'Haydée et à lui demander de
temps à autre ses robes de rebut.
* * * * *
C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le disque du soleil
s'affaissant derrière la colline. D'un côté, la montagne, de l'autre,
la mer apaisée et sans fin, au-dessus de leur tête le firmament au
milieu duquel brillait une étoile solitaire.
Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et poli, ils
sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les coquillages. Ils
pénétrèrent dans les profondeurs du roc creusées par la tempête et
l'orage. Là, ils s'assirent et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux
charmes du crépuscule à la teinte pourprée.
Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan couleur de rose.
Le large disque de la lune se levait déjà sur la mer. Ils écoutèrent
le clapotement des vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des
flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient l'un à l'autre;
alors leurs lèvres s'approchèrent et s'unirent par un baiser...
Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de beauté et d'amour, un
baiser qui ébranle le coeur.
Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers l'autre, comme si
leurs âmes et leurs lèvres se fussent appelées... Une fois réunies,
elles adhérèrent comme des abeilles qui essaiment... Leurs coeurs
étaient les fleurs d'où provenait le miel.
La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le silence de la
grève et des cavernes, tout cela les faisait se rapprocher davantage
l'un de l'autre, comme s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie
que la leur, et que leur vie ne pût jamais mourir.