Sa suite se composait de trois domestiques et d'un précepteur, le

licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce

moment, étendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de

tous ses voeux.

La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commença à

carguer les voiles...

À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jeté en

travers de la lame qui le frappa sur l'arrière et lui fit une brèche

effrayante. L'étambot sauta, et le gouvernail fut arraché. On se

précipita aux pompes.

Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des

pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers

le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le

navire sur le flanc.

On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le

beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence.

* * * * *

Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre

probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les

meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient

des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas

faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.

Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la

chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans

chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant

de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de

s'abandonner définitivement à l'ivresse.

«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si

la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!»

Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas

anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur,

qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum.

Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne

quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don

Juan comme un autre Sancho Pança.

* * * * *

Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent

s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de

fortune.

La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer

mugissante.

Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés.

Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues.

Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus

rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer

orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais

parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.

* * * * *

Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se

remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres

se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs

plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le

jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda

l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.

* * * * *

Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un

canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.

Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On

s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que

la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.

Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne

devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si

tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et

insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu.

À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors,

cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les

vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé

de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées

de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement

brusque et plongea la tête la première.

Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent

au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la

vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte

avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.

Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le

brisement des vagues inexorables.

* * * * *

Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf dans le cutter et

trente dans la chaloupe.

Tous les autres, de l'équipage et des passagers, avaient péri: deux

cents âmes avaient pris congé de leurs corps.

Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer

Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort pour avoir bu trop

d'eau-de-vie. Quant à Pedro, étant ivre également, il fit un faux

pas, tomba à l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son

épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.

Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo.

Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut

avec ses neuf passagers.

Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au

lendemain matin se lever un soleil rouge et enflammé, pronostic

certain de la continuation de la tempête. Ils se partagèrent avec

parcimonie les rations de biscuit et d'eau.

Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de

ces malheureux. Et ils résistaient comme des rocs aux assauts de la

tempête.

* * * * *

Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord

leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils

s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais

quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et

se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils

avaient prudemment ménagées.

* * * * *

Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils

faire avec leur unique aviron?

Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la

rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan,

son épagneul fut tué et distribué par rations.

Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher

à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant

maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta

avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de

son épagneul et la partagea avec Pedrillo.

* * * * *

Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau.

Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient

d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient

les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau,

vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups

des désirs de cannibales.

L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à

l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un

sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son

voisin, chacun avait reconnu la sienne.

On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de

souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient

autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en

sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on

prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.

Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.

* * * * *

Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât jusqu'à la mort, ce

qui fut fait, le chirurgien ayant gardé ses instruments. Il expira si

tranquillement qu'il eût été difficile de déterminer le moment où

il avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, dans la foi

catholique.

Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau,

mais, ayant soif, il commença par boire une gorgée de sang qui coulait

de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée,

l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle servirent de

régal à deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se

partagèrent les restes.

Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du

nombre. Il avait déjà refusé de goûter à son épagneul. Ses compagnons

ne devaient pas s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât

avec eux son pasteur et maître.

Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne

peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montré le plus de voracité

tombèrent dans un délire furieux. Ils blasphémaient! et on les vit

écumer et se rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, boire

l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, hurler, et puis

soudain mourir avec un rire d'hyène.

* * * * *

Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... Combien ils

étaient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres

méditaient une dissection nouvelle.

Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme étant le plus gras;

mais outre l'extrême répugnance que ce personnage éprouvait pour une

mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en

exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que

lui avaient fait les dames de Cadix...

On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns

n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouchée. Don

Juan s'en abstint complètement et se contenta de mâcher du plomb et un

morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent

cesser de manger de la chair humaine.

La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de

toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lèvres desséchées, crevassées

et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. Non,

ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté de boire!

* * * * *

Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon

augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour

de la chaloupe.

La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence;

les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les

naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère

où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la

terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards

trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants,

ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde

partagea cette dernière illusion.

Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart

s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec

les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi

les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie

et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu

à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel!

Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore,

jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient...

Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis

longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller,

mais on s'aperçut qu'ils étaient morts.

* * * * *

Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se

perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna;

ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres

îles.

Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à

celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants

et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient

faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord.

Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la

soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce

qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils

avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs

intestins!

Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues

l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la

terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants,

ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait.

Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent

cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut

submergée...

* * * * *

Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était

un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit

courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse

de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager...

Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il

s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la

grève...

Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer

mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un

vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour

de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant

encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil

à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes

sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de

l'argile...

CHAPITRE III

HAYDÉE

Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans la

grotte.--Haydée et son père.--Sommeil profond de Juan et troublé

d'Haydée.--Premier entretien, premier repas.--Les visites à la

grotte.--Le bain.--Promenades sentimentales.--Départ du vieux

pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits du pirate.--Le

retour impromptu.--La fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas

d'Haydée et de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les

rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance du

pirate.--Maladie et mort d'Haydée.

Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent et

s'ouvrirent de nouveau... Il croyait être encore dans la chaloupe

et sortir d'un sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il

regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment

lui revint, ses faibles yeux errèrent lentement autour de lui et

s'arrêtèrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans.

Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de

la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu à peu le doux

frottement de sa main chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits

glacés...

Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa

d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tête

languissante, et elle appuya ce front mourant et pâle sur sa joue

colorée d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude chaque

mouvement convulsif qui arrachait un soupir à la poitrine oppressée du

naufragé, en même temps qu'à la sienne.

* * * * *

Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son aînée, l'aimable fille

le transporta avec précaution dans la grotte voisine. Alors elles

allumèrent du feu et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se

dessina un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et belle.

Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur sa chevelure

brune dont les flots retombaient en tresses derrière elle presque

jusqu'aux pieds... Il y avait sur sa personne un air de distinction

qui annonçait une femme de qualité.

Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs cils ombrageaient

tout son visage. Son front était blanc et petit; sa lèvre supérieure

eût pu servir de modèle à un statuaire.

Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées; l'or et les

pierreries étaient entremêlés à profusion dans sa chevelure; sa

ceinture étincelait; la plus riche dentelle ornait son voile, et plus

d'une pierre précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de

petites chaussures souples et pas de bas.

Le costume de l'autre femme était à peu près semblable, mais d'étoffes

plus grossières.

* * * * *

Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard qui vivait

sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa jeunesse, mais il avait

rattaché à ses excursions maritimes quelques autres spéculations

d'une nature peut-être moins honorable: un peu de contrebande et la

piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de mains dans les

siennes un million de piastres environ.

Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux marchands égarés;

il confisquait la cargaison et l'équipage. Le marché aux esclaves lui

valait aussi d'honnêtes bénéfices.

Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites et sauvages

des Cyclades, il avait, du produit de ses méfaits, construit une

très belle maison où il vivait fort à son aise. Dieu sait combien

de brigandages il avait accomplis, combien de sang il avait versé:

c'était, somme toute, un personnage peu moral. Sa maison n'en était

pas moins spacieuse, pleine de belles sculptures, peintures et dorures

dans le goût barbaresque.

Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus riche héritière

des Iles orientales. Elle était si belle que sa dot n'était rien

auprès de ses sourires. Comme un arbre charmant, elle croissait dans

sa beauté de femme.

* * * * *

Ce jour-là même elle se promenait le long de la grève, au pied des

rochers, quand elle avait trouvé Don Juan insensible, pas tout à fait

mort, mais presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue

la blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un abri à cet

étranger qui se mourait et qui avait la peau si blanche.

Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément le moyen de le

sauver. Le vieillard, en effet, ne se serait pas fait scrupule de le

vendre comme esclave dès qu'il eût été rétabli.

Avec les débris du naufrage, les deux femmes avaient pu allumer du feu

sans peine.

Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de quelques-uns de leurs

vêtements pour faire un lit au naufragé afin qu'il fût plus à l'aise

quand il s'éveillerait, car il s'était à nouveau profondément endormi.

Puis elles partirent, se promettant de revenir à la pointe du jour

avec un plat d'oeufs, du café, du pain et du poisson.

* * * * *

Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans rêves.

Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence le plus absolu à

sa suivante Zoë. Elle dormit, elle, d'un sommeil agité; elle ne cessa

de se retourner sur sa couche, rêvant de naufrages et de charmants

cadavres étendus sur la grève.

* * * * *

Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci en murmura.

Les vieux esclaves de son père, réveillés à leur tour, jurèrent en

diverses langues, arménien, turc ou grec, ne sachant que penser de

cette lubie.

La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que l'aurore qui la

baisait de ses lèvres humides, descendit au rocher.

Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant au berceau. Elle le

couvrit de nouveau, car l'air du matin était vif, puis se pencha sur

lui, silencieuse; ses lèvres muettes buvaient la respiration à peine

perceptible de Juan.

Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du panier et faisait cuire

le repas.

Elle prépara les oeufs, les fruits, le café, le pain, le poisson, le

miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne voulut pas qu'elle éveillât le

naufragé, et les deux femmes attendirent...

* * * * *

Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient amaigri et jauni,

mais c'était encore un fort joli garçon.

Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le charmant visage

ne lui fût apparu à nouveau. Il n'avait jamais été indifférent aux

traits féminins: même dans ses prières, il détournait les yeux des

saints renfrognés pour les reporter sur la tendre image de la Vierge

Marie.

La dame fit un effort et timidement, avec l'accent grave et doux de

l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne devait pas parler, mais

manger.

Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage, mais il avait de

l'oreille, et la voix de la jeune fille était le gazouillement d'un

oiseau, si suave, si pur, que jamais il n'avait entendu musique plus

simple et plus belle.

Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son odorat, contribuait

également, à la vérité, à le rappeler à la vie. Il éprouva un grand

besoin de manger, surtout un beefsteak.

Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. Il commença de

dévorer comme un affamé qu'il était. Zoë dut calmer son ardeur, car

elle savait qu'il est très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa

faim. Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, pour

le moment, suffisamment restauré.

Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une guenille, elles le

vêtirent des vêtements qu'elles avaient apportés. Cela lui fit un

costume mi-turc, mi-grec.

Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut qu'il ne

comprenait rien. Alors elle joignit les gestes au langage. Juan

faisait plus attention à ses regards qu'à ses paroles.

Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère des lèvres et des yeux

d'une femme aimée!

* * * * *

Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour Juan qui aimait à

dormir, Haydée se rendait à la grotte. Elle l'éveillait en caressant

les boucles de ses cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue

et sa bouche.

Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il s'éveillait, il

trouvait de bonnes choses devant lui, un bain, un déjeuner et les plus

beaux yeux qui aient jamais fait battre un coeur de jeune homme.

L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait rien qui les fît

rougir. Haydée voyait en Don Juan l'être dont elle avait rêvé chaque

nuit depuis deux ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui

donnerait à elle le bonheur.

Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux débris que

lui avaient jeté les vagues, son premier et dernier amour.

* * * * *

Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait chaque jour son

jeune ami. Enfin son père reprit la mer pour aller à la rencontre de

certains navires marchands, trois vaisseaux ragusains à destination de

Scio.

Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle n'avait plus sa

mère. Elle prolongea ses visites et ses causeries, et avec Juan elle

se promenait sur la côte. C'était une falaise battue de brisants:

en haut des rocs escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès

était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le mugissement des

vagues menaçantes, excepté ces longs jours d'été où la surface de

l'océan est unie comme celle d'un lac.

Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à apporter l'eau

chaude, à tresser les longs cheveux d'Haydée et à lui demander de

temps à autre ses robes de rebut.

* * * * *

C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le disque du soleil

s'affaissant derrière la colline. D'un côté, la montagne, de l'autre,

la mer apaisée et sans fin, au-dessus de leur tête le firmament au

milieu duquel brillait une étoile solitaire.

Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et poli, ils

sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les coquillages. Ils

pénétrèrent dans les profondeurs du roc creusées par la tempête et

l'orage. Là, ils s'assirent et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux

charmes du crépuscule à la teinte pourprée.

Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan couleur de rose.

Le large disque de la lune se levait déjà sur la mer. Ils écoutèrent

le clapotement des vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des

flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient l'un à l'autre;

alors leurs lèvres s'approchèrent et s'unirent par un baiser...

Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de beauté et d'amour, un

baiser qui ébranle le coeur.

Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers l'autre, comme si

leurs âmes et leurs lèvres se fussent appelées... Une fois réunies,

elles adhérèrent comme des abeilles qui essaiment... Leurs coeurs

étaient les fleurs d'où provenait le miel.

La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le silence de la

grève et des cavernes, tout cela les faisait se rapprocher davantage

l'un de l'autre, comme s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie

que la leur, et que leur vie ne pût jamais mourir.

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 9 / 14 段