Don Juan jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille

de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient

été créés; il songeait aux tremblements de terre et à la guerre, au

nombre de milles que pouvait former la circonférence de la lune;

aux ballons; aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance

exacte des cieux, et, après tout cela, il en revenait aux yeux de Doña

Julia.

Il oubliait son chemin et, quand il interrogeait sa montre, il

s'apercevait que le vieux Satan avait beaucoup gagné, et que, lui, il

avait perdu son dîner.

Il revenait parfois à ses livres, mais comme le vent fait trembler

les pages, l'imagination agitait son âme au milieu de ses lectures

mystiques. Que lui manquait-il donc? Il l'ignorait. Non, les tendres

rêveries, les chants des poètes ne pouvaient lui offrir ce dont il

avait réellement besoin: un sein pour reposer sa tête, un coeur qui

battît d'amour contre le sien, et d'autres caresses encore...

Inès n'était point sans deviner le trouble de son fils et quelle

en était la cause. Mais elle fermait les yeux... Pour quel motif?

peut-être voulait-elle ainsi couronner son éducation, ou bien ouvrir

les yeux de Don Alfonso dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa

femme une opinion exagérée.

* * * * *

Un jour d'été, vers six heures et demie, Julia s'assit dans un joli

berceau digne des houris du ciel profane de Mahomet. Elle n'était pas

seule. Juan se trouvait auprès d'elle.

Qu'elle était belle quand il la regardait! L'émotion avait coloré ses

joues. O Amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton

art? Il donne aux faibles la force, et il foule aux pieds le fort.

Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense, mais la

confiance que lui donnait sa vertu l'était également.

Elle songeait à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule

de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et

alors aux cinquante ans de Don Alfonso. Cette dernière idée n'était

pas, à la vérité, propre à lui donner du coeur.

Cependant l'une de ses mains s'était appuyée languissamment sur celle

de Don Juan, mais par erreur... Elle ne croyait toucher que la sienne

propre.

Insensiblement elle se laissa aller sur l'autre main de Don Juan qui

jouait dans les tresses de ses cheveux... La main qui tenait encore

celle de Juan confirma en même temps d'une pression douce, mais

sensible, la pression qu'elle recevait. Elle semblait dire:

«Retenez-moi, si vous voulez.»

Les jeunes lèvres de Juan remercièrent la main par un reconnaissant

baiser, mais aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta avec l'air

du désespoir comme s'il eût commis un crime. Que l'amour est timide

une première fois! Julia cherchait à parler, mais elle n'y réussit

point, tant sa langue était affaiblie.

Il y a du danger, au printemps, dans le silence de cette heure... La

lumière argentée qui inonde les arbres et cette tour les couvre d'une

beauté, d'un charme si profond qu'elle pénètre aussi notre coeur et le

jette dans une tendre langueur qui n'est pas le repos.

Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et écartant à

demi ses bras amoureux qui tremblaient comme le sein sur lequel ils

reposaient. Elle pensait qu'il était certes facile de se débarrasser

la taille, mais combien cette position avait de charmes!...

La voix de Julia s'éteignit et se perdit en soupirs, jusqu'au moment

où tous les discours devinrent inutiles... Alors ses beaux yeux se

noyèrent de larmes. Pourquoi coulaient-elles sans cause? Qui peut

aimer et conserver la sagesse? Le remords luttait contre ses désirs;

elle résistait encore un peu, elle se repentait beaucoup... «Jamais,

jamais», répétait-elle... Et elle consentit à tout...

* * * * *

Cinq mois plus tard, dans le froid novembre, il était minuit. Doña

Julia dans son lit dormait profondément. Soudain s'éleva un bruit

capable de réveiller les morts. La porte était fermée, mais une voix

et des doigts donnèrent la première alarme. On entendit: «Madame!

Madame! Madame!

--Chut!

--Au nom de Dieu, Madame. Voici mon maître, avec la moitié de la ville

à sa suite... Ce n'est pas ma faute, je faisais bonne garde... Ils

montent maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici. Il

pourrait peut-être s'échapper. La fenêtre n'est certainement pas si

haute!»

Et en effet arrivait Don Alfonso avec des torches, des amis et des

valets en grand nombre. La plupart, depuis longtemps mariés, étaient

ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui avait voulu

outrager à la dérobée le front d'un époux. Une pareille conduite était

contagieuse. Si l'on n'en punissait pas une, toutes suivraient bientôt

son exemple.

De quel genre étaient les soupçons de Don Alfonso? Pour un cavalier de

son rang il y avait quelque grossièreté à lever ainsi une armée autour

du lit nuptial et à prendre des laquais pour attester l'affront qu'il

craignait le plus de recevoir.

La pauvre Julia, comme sortant d'un profond sommeil, se mit en même

temps à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia,

qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du

lit en monceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir.

Pourquoi donc se donnait-elle tant de peine à prouver que sa maîtresse

n'avait pas couché seule?

La dame et sa suivante étaient sans doute deux pauvres petites femmes

tremblantes qui, par crainte des farfadets et plus encore des hommes,

avaient cru pouvoir mieux résister à deux. Elles s'étaient donc

innocemment couchées côte à côte, attendant que les heures d'absence

fussent écoulées et que l'infâme mari eût reparu disant: «Ma chère

amie, c'est moi qui le premier ai pensé à m'en aller!»

Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don

Alfonso, que prétendez-vous faire? Êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne

suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre pareil! Quelle est,

dites-moi, le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le

spleen? Pouvez-vous me soupçonner d'une conduite dont l'idée seule me

ferait mourir? Cherchez donc dans cette chambre.

--C'est bien mon intention, répondit Alfonso.

Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinets, garde-robes,

armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et

de dentelle, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes,

des nécessaires et autres articles à l'usage des jolies femmes,

propres à conserver la beauté. Ils percèrent de leurs épées les

rideaux et les tapisseries, ils arrachèrent les volets, ils brisèrent

les tables.

Ils cherchèrent sous le lit et y trouvèrent--peu importe!--ce n'était

pas ce qu'ils désiraient. Ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si

la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle; la terre était

muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. Nui d'entre eux,

à la vérité, par un étrange oubli, ne songea à examiner l'intérieur du

lit.

La voix de Doña Julia ne demeurait pas inactive pendant cette

perquisition.

«O Don Alfonso, qui n'êtes désormais plus mon époux, pouvez-vous bien

agir ainsi à votre âge? Car vous avez atteint la soixantaine. Oh!

cinquante ou soixante, c'est à peu près la même chose. Est-il sage,

est-il convenable de compromettre ainsi sans motifs l'honneur d'une

femme? Ingrat, parjure, barbare Don Alfonso!

«Est-ce pour cela que j'ai dédaigné les prérogatives de mon sexe, que

j'ai pris un confesseur si vieux que nulle autre que moi n'eût pu le

supporter? Mon innocence l'a plus d'une fois tellement étonné qu'il

doutait que je fusse mariée!

«Est-ce pour cela que je n'ai pas voulu faire choix d'un _cortejo_

parmi les jeunes gens de Séville? pour cela que je n'allais presque

nulle part, si ce n'est aux combats de taureaux, à la messe, au

spectacle, en soirée et au bal? pour cela que j'ai éconduit mes

adorateurs jusqu'à en être incivile?

«J'ai eu à mes pieds des hommes illustres de tous les pays, le

musicien italien Cazzone, des Russes, des Anglais, deux évêques et ce

pair d'Irlande qui, l'an dernier, s'est tué pour l'amour de moi, en

faisant un excès de boisson.

«Est-ce ainsi que l'on traite une épouse fidèle? Je vous sais gré, en

vérité, de ne point me battre, c'est une grande modération de votre

part! Oh! le vaillant homme! Avec vos épées nues et vos carabines

armées, vous faites une jolie figure!

«C'était donc là le motif de ce soudain départ, sous prétexte

d'affaires urgentes, en compagnie de votre procureur, ce fieffé gredin

que je vois là déconcerté, tout honteux de la sottise qu'il a faite!

«S'il est venu pour dresser procès-verbal, au nom du ciel, qu'il

procède! Vous avez là une plume et de l'encre à votre disposition! Que

tout soit relaté avec précision. Je suis enchantée de vous voir bien

gagner vos honoraires. Cependant je vous serais obligée de faire

sortir vos espions: ma femme de chambre n'est pas habillée.

--Oh! s'écria Antonia en sanglotant, je serais capable de leur

arracher les yeux!

--Continuez encore vos recherches, reprit Julia. Mais j'ai besoin de

dormir. Vous m'obligeriez de ne pas faire tant de bruit, jusqu'à ce

que vous ayez découvert l'antre mystérieux où se cache mon amant, ce

trésor. Quand vous l'aurez découvert, que j'aie, du moins, le plaisir

de le voir!

«Au fait, hidalgo, soyez aimable pour me dire quel est ce personnage?

Est-il de haut lignage? J'espère qu'il est jeune et beau... Puisque

vous vous êtes avisé de ternir ainsi mon honneur, ce n'aura pas été

pour rien, je l'espère.

«Peut-être n'a-t-il pas soixante ans; à cet âge il serait trop vieux

pour valoir la peine qu'on le tuât et pour éveiller la jalousie

d'un époux si jeune... Antonia, donne-moi un verre d'eau, j'ai

véritablement honte d'avoir répandu ces larmes. Elles sont indignes de

la fille de mon père. Ma mère ne prévoyait pas, en me donnant le jour,

que je tomberais au pouvoir d'un monstre!

«Et maintenant, monsieur, j'ai fini, je n'ajoute plus rien. Le peu que

j'ai dit pourra montrer qu'un coeur ingénu sait souffrir en silence

des torts qu'il lui répugne de dévoiler. Je vous livre à votre

conscience. Elle vous demandera un jour pourquoi vous m'avez infligé

ce traitement. Dieu veuille que vous n'en ressentiez pas alors le plus

amer chagrin. Antonia! Où est mon mouchoir?»

Elle dit et se rejeta sur son oreiller. Ses yeux noirs flamboient à

travers les larmes comme les éclairs à travers la pluie. Ses longs

cheveux épais ombragent comme d'un voile la pâleur de ses joues. Leurs

boucles noires ne peuvent cacher ses éblouissantes épaules. Ses lèvres

charmantes demeurent entr'ouvertes, et son coeur bat plus haut que ne

respire sa poitrine demi nue.

Le señor Don Alfonso était, à la vérité, confus. Nul des mirmidons

ne s'amusait. Seul le procureur semblait se distraire du spectacle.

Fidèle jusqu'à la mort, pourvu qu'il y eut discussion, peu lui

importait la cause. La décision du débat appartiendrait toujours aux

tribunaux!

Alfonso se préparait à balbutier quelque excuse. Mais la prudente

Antonia l'interrompit.

«Je vous prie, monsieur, de quitter la chambre si vous ne voulez faire

mourir madame.»

Alfonso murmura: «Le diable l'emporte!» puis il fit, sans trop savoir

pourquoi, ce qu'on lui demandait.

Avec lui sortit toute, l'escouade. Le procureur se retira le dernier,

avec répugnance, grandement étonné et contrarié de cet imprévu

_hiatus_ dans les _faits_ de la cause, faits qui, tout à l'heure

encore, avaient une si équivoque apparence. Pendant qu'il ruminait le

cas, on boucla brusquement la porte à sa face légale.

O honte! O crime! O douleur! O race féminine! À peine eut-on tiré le

verrou que le jeune Juan sortit du lit à demi suffoqué.

Fluet et facile à pelotonner, on l'avait caché dans le grand lit,

entre Julia et sa servante. Non, il n'eût pas été à plaindre, quand

même ce joli couple l'eût étouffé.

Il est écrit dans la chronique des Hébreux que les médecins, laissant

là pilules et potions, avaient ordonné au vieux roi David, dont le

sang coulait avec trop de lenteur, l'application d'une jeune fille

nue par manière de vésicatoire. L'on prétend que ce remède lui réussit

complètement. Sans doute fut-il administré d'une façon différente, car

David lui dut la vie, mais Juan faillit en mourir.

Que faire? Antonia se mettait l'imagination à la torture. Alfonso

n'allait-il pas revenir dès qu'il aurait congédié ces imbéciles? Et le

jour allait bientôt paraître!

Pendant qu'Antonia cherchait, Julia, silencieuse, imprimait ses lèvres

pâles encore sur les joues de Juan.

Ses lèvres, à lui, allèrent au-devant des siennes, ses mains

s'occupaient de rechercher les tresses de ses longs cheveux épais.

Même à ce moment critique, les deux amants ne pouvaient maîtriser leur

amour, ils oubliaient tout le désespoir et le danger.

«Ce n'est pas l'heure de rire, fit Antonia avec colère. Il faut que

je dépose ce joli monsieur dans le cabinet. Veuillez, je vous en prie,

garder vos folies pour une nuit plus opportune.

«Cet enfant a le diable au corps! Il ne songe qu'à batifoler! Vous

perdrez la vie, moi, ma place, ma maîtresse, tout!

«Encore si c'était un vigoureux cavalier de vingt-cinq ans! Mais pour

ce visage de demoiselle! Vraiment, madame, votre choix m'étonne!

«Allons, monsieur, allons, entrez là. Bien, le voilà sous clef. Pourvu

que nous ayons jusqu'à demain pour nous retourner. Eh! Juan, n'allez

pas dormir au moins!»

L'arrivée de Don Alfonso, qui, cette fois, était seul, interrompit la

harangue de l'honnête camériste. Ayant jeté sur les deux époux un long

regard oblique, elle moucha la chandelle, salua et sortit.

Après quelques minutes de silence, Alfonso entreprit de bizarres

excuses sur ce qui venait d'arriver. Mais il laissa entendre qu'il

avait eu d'amples raisons pour agir ainsi.

Julia eût eu un moyen immédiat de lui clore le bec, c'eût été à son

tour de lui reprocher ses maîtresses et notamment Inès dont la liaison

avec lui n'était pas un mystère.

Elle ne le fit pas, peut-être pour ne point offenser l'oreille de Don

Juan qui avait fort à coeur la réputation de sa mère, peut-être aussi

pour ne pas reporter sur ce même Don Juan les idées d'Alfonso.

Du reste, quand on fait subir aux dames un interrogatoire de ce genre,

elles ont un tact qui leur permet de se maintenir sans cesse à quelque

distance de la question: ces charmantes créatures mentent avec tant de

grâce! le mensonge leur sied à ravir!

Elles rougissent, et on les croit. Essayer de leur répondre est à peu

près inutile, car leur éloquence est trop prodigue de paroles. Quand

enfin elles sont hors d'haleine, elles soupirent, baissent les yeux,

laissent échapper une larme ou deux. Et la paix est faite et ensuite,

et ensuite, et ensuite... on s'assied... et on soupe...

Alfonso implora en fin de compte son pardon qui lui fut à moitié

refusé et à moitié accordé. On y mit des conditions qu'il trouva très

dures, on repoussa certaines petites requêtes qu'il présentait...

Tourmenté et poursuivi par d'inutiles repentirs, il était là comme

Adam aux portes du Paradis... Il suppliait de ne plus rien lui refuser

quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une paire de souliers.

Une paire de souliers! Ceux-ci étaient, à n'en pas douter, de taille

masculine. Les voir, s'en emparer fut l'affaire d'un instant:

«Ah! bonté divine! Je sens claquer mes dents! mon sang se glacer!»

Et Alfonso entra à nouveau dans un violent accès de fureur.

Il sortit pour aller chercher son épée, et sur-le-champ Julia courut

au cabinet:

«Fuyez, Juan, au nom du ciel! Pas un mot de réplique! La porte est

ouverte! Vous pourrez vous échapper par le corridor que vous avez

traversé si souvent. Voici la clef du jardin. Fuyez! Fuyez! Adieu!

Dépêchez-vous... J'entends la marche précipitée d'Alfonso. Il ne fait

point encore jour. Il n'y a personne dans la rue.»

En un moment Juan gagna la porte de la chambre et bientôt celle du

jardin. Mais il se heurta à Alfonso en robe de chambre qui menaçait de

le tuer. Alors, d'un coup de poing, il l'étendit à terre.

Ce fût une lutte terrible. La lumière s'éteignit. Antonia criait:

«Au viol!» et Julia: «Au feu!» Mais pas un domestique ne bougea pour

prendre part à la mêlée. Alfonso, étrillé à souhait, jurait ses grands

dieux qu'il serait vengé cette nuit même. Juan, le sang bouillonnant,

blasphémait une octave plus haut.

L'épée d'Alfonso était tombée à terre avant qu'il pût en faire usage,

et ils continuèrent à lutter corps à corps. Si Juan eût vu l'épée,

c'en était fait des jours d'Alfonso.

Le sang commença à couler: heureusement que c'était par le nez. Enfin,

Juan réussit à se dégager par un coup adroitement porté, mais il y

perdit son unique vêtement. Il prit la fuite en l'abandonnant, comme

Joseph. Là s'arrête la comparaison entre les deux personnages.

Enfin on apporta de la lumière. Laquais et servantes survinrent, et un

étrange spectacle s'offrit à leur vue: Antonia livrée à une attaque

de nerfs; Julia évanouie; Alfonso appuyé contre la porte et pouvant à

peine respirer; des débris de vêtements épars sur le parquet, du sang,

des traces de pas d'hommes...

[Illustration: PLANCHE VIII

_Moreau le Jeune._--LE FESTIN DE PIERRE]

Juan avait gagné la porte extérieure du jardin, tourné la clef dans la

serrure et refermé du dehors, sans se soucier de ceux qui étaient en

dedans.

Complètement nu, il trouva son chemin et rentra chez lui sous la seule

protection d'une nuit assez obscure.

* * * * *

Il s'ensuivit un scandale charmant et une demande en divorce.

Doña Inès, pour donner le change sur l'éclat le plus violent qui,

depuis des siècles, eut fait l'entretien de l'Espagne, fit voeu de

brûler en l'honneur de la Vierge plusieurs livres de bougies, puis,

sur l'avis de quelques vieilles matrones, elle envoya son fils

s'embarquer à Cadix. Elle voulait qu'afin de réformer sa morale

antérieure et de s'en créer une nouvelle il voyageât par terre et par

mer dans tous les pays d'Europe, surtout en France et en Italie.

Julia fut mise au couvent. Sa douleur fut grande, mais on jugea mieux

de ses sentiments par la lettre qu'elle écrivit à Don Juan:

«On m'annonce que c'est une chose résolue. Vous partez. Ce parti est

sage et convenable. Il ne m'en est pas moins pénible. Désormais je

n'ai plus de droits sur votre jeune coeur: c'est le mien qui est la

victime... Je vous écris à la hâte, et la tache qui est sur ce papier

ne vient point de ce que vous pourriez croire. Mes yeux sont brûlants

et endoloris, mais ils n'ont point de larmes.

«Je vous ai aimé et je vous aime encore... À cet amour, j'ai tout

sacrifié, ma fortune, mon rang, le ciel, l'estime du monde et la

mienne. Et cependant je ne regrette point ce que ce rêve m'a coûté,

tant son souvenir m'est cher.

«Je n'ai rien à vous reprocher, rien à vous demander.

«Dans la vie de l'homme, l'amour est un épisode; pour la femme, c'est

toute l'existence. La cour, les camps, l'église, les voyages, le

commerce occupent l'activité de l'homme; l'épée, la robe, le gain, la

gloire lui offrent en échange, pour remplir son coeur, l'orgueil,

la renommée, l'ambition. Il en est peu dont l'affection résiste à de

telles diversions. Nous n'en avons qu'une: aimer de nouveau et nous

perdre encore.

«Vous avancerez, brillant de plaisir et d'orgueil. Vous en aimerez

beaucoup; beaucoup vous aimeront. Sur terre tout est fini pour moi.

Il ne me reste plus qu'à enfermer au fond de mon coeur ma honte et ma

profonde douleur. Adieu donc, pardonnez-moi, _aimez-moi_...

«Mot inutile! Je le laisse cependant...

«Aurai-je la force de calmer mon esprit? Mon sang se précipite encore

là où ma pensée est fixée, comme roulent les vagues dans le sens que

le vent leur imprime... J'ai un coeur de femme, je ne peux oublier.

«Je n'ai plus rien à dire et ne peux me résoudre à quitter la plume...

Je n'ose poser mon cachet sur ce papier... Et pourtant je le pourrais

sans inconvénient. Mon malheur ne saurait s'accroître. Je ne vivrais

déjà plus si l'on mourait de douleur. La mort dédaigne de frapper

l'infortunée qui s'offre à ses coups... Il me faut survivre à ce

dernier adieu... Il me faut supporter la vie pour vous aimer et prier

pour vous!»

Elle écrivit ce billet avec une jolie petite plume de corbeau toute

neuve sur du papier doré sur tranches. Sa frêle main blanche tremblait

quand elle approcha la cire de la lumière, et pourtant il ne lui

échappa pas une larme. Le cachet portait un héliotrope sur une

cornaline blanche avec la devise «_Elle vous suit partout._» La cire

était superfine et d'un beau vermillon.

Telle fut la première aventure périlleuse de Don Juan.

CHAPITRE II

LE NAUFRAGE

Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mélancolie de Don Juan.--Le mal

de mer.--La tempête.--Le grog.--Tristesse du licencié Pedrillo.--Dans

les canots.--Le navire sombre.--La chaloupe s'éloigne.--La faim.--Le

tirage au sort.--Pedrillo mis à mort et mangé.--Le châtiment.--Le

dénuement.--La terre!--Vers le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don

Juan atteint le rivage et s'évanouit.

Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant que le Pérou eût

appris à se révolter, l'entrepôt du commerce colonial. Et puis on y

trouvait de si jolies filles, des dames si gracieuses! Le coeur

se gonfle à les regarder marcher. C'est quelque chose de divin,

d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? le cheval barbe

nouvellement dompté? le caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas

cela. Et puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs petits

pieds, et le tour de leurs jambes!

Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard irrésistible,

qui vous rend pâle de bonheur, vous brûle jusqu'au fond du coeur.

Terre de soleil et d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de

dire ses prières.

C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné: comme si un

vaisseau espagnol était une arche de Noé qui lui devait offrir asile

contre la perversité de la terre, et d'où il prendrait son vol un jour

ainsi que la colombe de promission!

Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de l'argent. Son

voyage devait durer quatre printemps.

Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait; elle, lui remit

une lettre toute pleine de sages conseils et quelques autres de

crédit.

* * * * *

Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par bon vent et mer

passablement houleuse. Sur le tillac il adressa son adieu à l'Espagne.

Les premières séparations sont toujours pénibles. Lors même que

l'on quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on ne peut

s'empêcher de tourner les yeux vers son clocher.

Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri: une mère, une

maîtresse et point d'épouse. Ainsi il pleurait comme les Hébreux

captifs, aux bords des fleuves de Babylone, sur les souvenirs de

Sion. Et en même temps il réfléchissait et prenait la résolution de se

corriger.

«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être ne te

reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné à périr comme l'exilé, par

la seule soif qu'il avait de ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne

l'eau du Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est fini entre

nous, adieu aussi, ma chère Julia!»

Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière.

«Que si jamais je t'oublie, je jure...--mais non, cela est impossible,

cela ne saurait être--cet océan azuré se convertira en air, la terre

elle-même en mer avant que ton image ne disparaisse de mon coeur, ô

ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de la tienne. Ah! quand

l'âme est malade, rien ne la peut guérir...»

Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit les premières

atteintes du mal de mer.

«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah!

que ce navire fait de vilains soubresauts! Julia, que sont tes maux

comparés à ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre, portez-moi

un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous? O Julia, ma Julia

bien-aimée, entends mes supplications.»

Ici le vomissement lui coupa la parole.

L'amour fait bonne contenance devant les maladies nobles, mais il

répugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un éternuement

vienne interrompre ses soupirs.

L'amour de Don Juan était parfait, mais comment, au milieu des

mugissements des vagues, eût-il résisté à l'état d'un estomac qui en

était à son premier voyage en mer?

* * * * *

Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que la famille

de Moncada s'était fixée avant la naissance de Don Juan. Les deux

familles étaient alliées, et il avait pour les Moncada une lettre

d'introduction.

Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre · 第 8 / 14 段