amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit généralement. Il donna
des festins où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas
de se montrer nues, festins dignes de la décadence romaine. Il semait
l'or à pleines mains. Il avait par l'excès étouffé le scandale.
* * * * *
Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa
convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes
qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne
fut pas sans peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, il
constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la
société, toutes les professions étaient représentées sur la liste.
En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. Le nom de ce
pontife figurait en tête, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de
bouts de cigares dont la femme était l'une des plus jolies cigarières
de Séville.
«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit remarquer son ami
Torribio.
--Et lequel?
--Dieu!
--C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de
m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard à combler cette lacune.
D'ici un mois je t'invite à souper avec une nonne!»
* * * * *
Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles des couvents et, peu
de temps après, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'années
dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une
admirable beauté.
«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit,
elle est bien l'épouse de Dieu. Si jamais je l'ai fréquentée, elle
n'hésitera pas à revenir à moi!»
Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille du comte de
Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. Il la reconnut bientôt. Il se
fit reconnaître d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plongé
dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.
Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son
amour. Il n'avait jamais aimé qu'elle, et de retour à Séville il
s'était décidé à remuer terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut
la lettre suivante:
_C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point
oubliée? J'étais bien malheureuse, mais je commençais à m'habituer
à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je
devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon père... Mais,
hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi.
Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu,
adieu, je suis morte au monde._
TERESA.
«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta de lui faire parvenir
le mot suivant:
_Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec une échelle de corde
à la porte du jardin du couvent._
Il reçut la réponse suivante:
_Je viendrai._
[Illustration: PLANCHE VII
(Photo J. Lacoste, Madrid).
_F. Goya._--LA STATUE DU COMMANDEUR]
CHAPITRE VII
LA CONVERSION DE DON JUAN
Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un singulier
office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La conversion.--Mort
de Teresa.--Le dernier duel.--La pénitence.
Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don Juan les passa au
château de Maraña. C'était là qu'il avait grandi. Depuis son retour à
Séville, perdu dans les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de
revenir dans l'austère château de ses pères.
Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper se mit au lit.
Il parcourut quelques pages d'un livre de contes libertins, puis se
souleva pour éteindre sa chandelle.
... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau des _Supplices
du Purgatoire_ que sa mère lui expliquait en son enfance. Il revit
l'homme dont le feu brûlait les membres et dont un serpent dévorait
les entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine Gomare...
Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes le tourmentèrent.
Les âmes du purgatoire, allongées, émaciées, continuaient de se tordre
devant lui.
Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée à rôder dans
le vieux château dont chaque salle, chaque meuble lui rappelaient un
souvenir de sa paisible enfance. Et il songea, pour la première fois
peut-être, à la mort de ses vieux parents...
* * * * *
Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit au couvent.
La nuit était tombée; en passant devant la chapelle, il aperçut
des lumières. «L'office dure encore à cette heure, se dit-il. C'est
bizarre.» Et il entra pour passer le temps.
Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une procession
faisait lentement le tour du choeur. Deux longues files de pénitents
en capuchon se rangeaient autour d'une bière couverte de velours noir
et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe
blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait lentement et gravement.
On n'entendait pas le bruit des pas sur le carreau de l'église. On eût
dit que chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis
longs et roides des robes et des manteaux paraissaient aussi immobiles
que les vêtements de marbre des statues.
Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait dans ces couvents
un caractère particulièrement lugubre. Il voulut s'en aller, quoique
les nonnes fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs
grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la manche un des
pénitents qui portaient des cierges et lui demanda poliment quel était
le personnage qu'on enterrait.
Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et décharnée
comme celle d'un homme très malade. Il répondit d'une voix lointaine
et blanche:
«C'est le comte Juan de Maraña!»
Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il crut avoir mal
entendu, mais se décida à demeurer à l'office.
Un _De Profundis_, d'une tristesse sépulcrale, s'éleva bientôt. Don
Juan avisa un second pénitent qui passait près de lui:
«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.
--Juan de Maraña!» répondit une voix non moins effrayante que la
première.
Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit encore et,
comme un prêtre s'approchait de lui, il lui prit la main. Elle était
froide comme du marbre.
«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous?
--Nous prions pour le comte Juan de Maraña...
--Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage douloureux du prêtre
glaçait de plus en plus de crainte.
--Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous payons la dette que nous
avons contractée envers sa mère, dont les prières ont jadis adouci nos
peines... Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est la
dernière!»
À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la salle d'un angle
obscur:
«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles, les temps sont
venus! L'enfer l'appelle! Le comte de Maraña est-il à nous?»
Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut des hommes, pâles
et sanglants, qui s'avançaient vers la bière en répétant avec une joie
qui faisait grimacer leurs bouches décharnées:
«Il est à nous! Il est enfin à nous!».
Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient Garcia Navarro
et le capitaine Gomare; et il tomba évanoui.
* * * * *
Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut, inanimé, un homme
étendu au seuil de la chapelle du couvent. On le releva et on reconnut
Don Juan.
«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient les soldats qui
connaissaient sa réputation, comme tout habitant de Séville.
Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses sens. Mais au lieu
de blasphémer comme à son ordinaire, il demanda qu'on fît venir sans
tarder un prêtre, afin qu'il se confessât...
La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques, croyant à
une mystification, refusèrent leurs services.
Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura plusieurs heures
enfermé avec lui. Après quoi il déclara à tous qu'il allait se retirer
dans un couvent pour y faire pénitence.
Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant des sommes
suffisantes pour faire bâtir un hôpital et pour fonder des messes pour
les âmes du purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de
bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la pénitence et ses
mortifications.
* * * * *
Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal
convenu. Elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive
agitation. Le lendemain, elle recevait, portée par le dominicain,
une lettre de Don Juan, où il lui expliquait son intention de se
consacrer, à son exemple, à la vie monastique.
Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et rouge tour à
tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut prise d'une crise terrible,
que ni la mère supérieure ni le dominicain ne pouvaient calmer.
«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin à lui»,
disaient-ils.
Mais Teresa se tordait en proie au désespoir.
«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a jamais aimée!»
Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les secours de l'art et
de la religion lui furent-ils prodigués. Elle repoussa dédaigneusement
les uns et les autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa
dernière parole fut:
«Il ne m'a jamais aimée!»
* * * * *
Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan. Un jour que
le frère Ambroise--c'était en religion le nom du comte de
Maraña--travaillait au jardin à creuser sa propre tombe, sous les
rayons d'un soleil brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger
revêtu d'un grand manteau.
«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. Eh bien! je me
trouvais dans la compagnie du capitaine Saqui-Guitra, votre compagnie,
au siège de Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi qui ai
tué votre camarade Garcia.
--Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié de lui, fit le
moine.
--Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais mon nom est tout autre.
Je me nomme Don Pedro de Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que
vous avez tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña Teresa que
vous avez tuée... comte de Maraña.
--Je ne suis plus le comte de Maraña.
--Qui que vous soyez, votre heure a sonné.
--Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon frère, je
m'agenouille devant vous. C'est pour expier tous les crimes que vous
avez énumérés que j'ai revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la
plus rude pénitence, mais ne me maudissez pas.
--Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore le respect de mon
nom. Don Juan, voici deux épées, nous allons combattre.
--Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un pauvre moine. Tuez-moi.
--Non, non, tu serais trop heureux de mourir ainsi, il faut combattre!
--Je ne combattrai pas!
--Don Juan, tu n'es qu'un lâche...
--Je suis un lâche, reprit lentement le moine, dont le visage avait
blêmi.
--Et les lâches, voici comment on les traite!»
Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un violent soufflet sur la
joue de dom Ambroise.
Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière, relevé ses
manches et saisi une épée:
«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il.
Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas long. En quelques
instants, Pedro fut étendu à terre, la poitrine percée de part en
part.
* * * * *
Les souffrances que s'imposa Don Juan pour expier le nouveau crime qui
avait fait périr le dernier membre de l'infortunée famille de
Ojedo sont parmi les plus terribles que l'histoire monastique ait
enregistrées. La moindre de ses pénitences, c'est que, chaque matin
notamment, il devait se présenter au frère cuisinier qui le gratifiait
d'un vigoureux soufflet.
Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan de Maraña repose
aujourd'hui dans le choeur de l'église de la Charité, à Séville, et
sur la pierre a été gravée, selon son désir formel, l'inscription
suivante:
CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!
III
DON JUAN D'ANGLETERRE OU LE SONGE DE LORD BYRON
CHAPITRE I
JULIA
La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un turbulent
marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation morale de Juan.--Sa
précocité.--Son adolescence.--Julia, la belle sang-mêlé.--Son
vieux mari.--Amours d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don Juan:
premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse de Don Juan.--Dans
le berceau fleuri.--Dangers du crépuscule.--Initiation de Don
Juan.--Dans le lit de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de
Julia.--Confession d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans le
cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers révélateurs.--Fuite de
Don Juan.--Combat à l'épée et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le
scandale.--Don Juan s'embarque.--La lettre de Julia.
Don Juan était né à Séville, cité agréable, célèbre par ses oranges et
ses femmes. Il faut plaindre celui qui ne l'a point vue: Cadix seule
peut lui être comparée. Ses parents habitaient sur les bords du noble
fleuve qui a nom Guadalquivir.
Son père était Don José, véritable hidalgo, sans une goutte de sang
israélite ou maure dans les veines; son origine remontait aux plus
gothiques gentilshommes de l'Espagne; il passait pour un cavalier
accompli.
Sa mère possédait une merveilleuse instruction. Toutes les sciences
qui ont un nom dans la chrétienté, elle les possédait; ses vertus
n'avaient d'égal que son esprit.
Elle savait par coeur tout Calderon et la plus grande partie de Lope,
et si un acteur venait à oublier son rôle, elle pouvait lui servir de
souffleur. Une mémoire incomparable ornait le cerveau de Doña Inès.
Les mathématiques étaient sa science préférée; la magnanimité, sa
vertu la plus noble; son esprit, de l'attique pur; dans ses discours
sérieux elle portait l'obscurité jusqu'au sublime. Enfin elle était
en toutes choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin elle se
vêtait d'une robe de basin, de soie le soir, de mousseline l'hiver, et
d'autres étoffes qu'il serait trop long d'énumérer.
Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale; en fait
de grec, elle connaissait l'alphabet; elle lisait de-ci de-là quelques
romans français... En général sa parole s'environnait de mystère,
comme si le mystère eût dû l'ennoblir.
Elle avait encore quelque goût pour l'anglais et l'hébreu et trouvait
de l'analogie entre ces deux langues: elle le prouvait par certaines
citations des textes sacrés. Elle était un cours académique vivant;
dans ses yeux il y avait un sermon, sur son front une homélie; elle
était pour elle-même sur tous cas un directeur expert.
C'était enfin une arithmétique ambulante et la morale personnifiée.
Elle laissait aux autres femmes les défauts de son sexe; elle n'en
avait pas un seul. N'est-ce point le pire de tous?
Elle était tellement supérieure à toutes les tentations de l'esprit
malin que son ange gardien avait fini par abandonner son poste.
Ses moindres mouvements étaient aussi réguliers que ceux d'une
pendule.
Elle était, somme toute, parfaite, mais, hélas! la perfection est
insipide dans ce monde pervers, puisque nos parents ne durent leur
premier baiser qu'à la perte du paradis de paix, d'innocence et de
félicité (à quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de la
journée?). Pour ce motif, Don José allait cueillant des fruits divers
sans la permission de sa moitié.
C'était un mortel d'un caractère insouciant, sans goût pour les
sciences et les savants; il prenait souvent cependant querelle avec sa
femme. À ce moment, ils avaient l'un et l'autre le diable au corps.
Et celui qui fût intervenu eût risqué de recevoir à l'improviste, dans
l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures ménagères sur la tête.
C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa venue au monde,
véritable singe malfaisant. Ses parents raffolaient de ce turbulent
marmot. C'était le seul point sur lequel ils fussent d'accord.
N'eussent-ils pas mieux fait de l'envoyer à l'école ou de le fouetter
d'importance à la maison, afin de lui apprendre à vivre?
* * * * *
Don José et Doña Inès, qui gardaient le souci des convenances, se
souhaitaient la mort plutôt que le divorce. Cependant il vint un jour
où le feu cessa de couver.
Inès tenta sans succès de faire passer son digne époux pour fou, puis
elle tint un journal de ses fautes, surveilla ses actes, ouvrit sa
correspondance. Leurs parents cherchèrent à les réconcilier, mais,
ainsi qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer l'affaire.
Les avocats se multipliaient afin d'obtenir le divorce, mais à peine
avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José
vint à mourir.
Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas plaidée. Sa maison
fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit une de ses maîtresses,
un prêtre l'autre. Il mourut, laissant sa femme en proie à la haine la
plus violente.
Il était mort _intestat_. Don Juan fut donc l'unique héritier d'un
procès, de plusieurs fermes et terres. Inès devint sa tutrice.
Elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de
sa très noble race (son père était de Castille et sa mère d'Aragon),
et pour qu'il se montrât un chevalier accompli dans le cas où le roi
aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval,
celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, d'escalader une
forteresse... ou un couvent.
La plus stricte morale présida à son éducation. Aucune branche dans
les arts ou les sciences ne lui fut dérobée. Il était profondément
versé dans les langues, surtout les mortes; dans les sciences, de
préférence les plus abstraites; dans les arts, ceux du moins dont on
ne faisait pas communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire
une page d'un livre licencieux ou qui traitât de la reproduction des
espèces: on eût craint de le rendre vicieux.
Ses études classiques donnaient quelque inquiétude à cause des
indécentes amours des dieux et des déesses, lesquels ne mirent jamais
de corsets ni de pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions
expurgées par des hommes instruits qui judicieusement avaient placé
hors de la vue des écoliers les passages empreints de libertinage.
Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus; charmant à six
ans, il promettait de montrer à onze les plus beaux traits que pût
avoir un adolescent. Il semblait être sur le chemin du paradis, car il
passait la moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses maîtres,
son confesseur et sa mère.
À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte, mais bien neuf. Il
paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde
le prenait pour un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir dans
sa précocité quelque chose d'atroce.
* * * * *
Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur
modestie et leur dévotion, se trouvait Doña Julia. De dire qu'elle
était jolie, cela n'offrait qu'une très faible idée d'une foule de
charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel
à l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon.
Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque. Son sang
n'était pas purement espagnol: dans ce pays c'est une espèce de crime.
Quand tomba la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé
de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique,
d'autres restèrent en Espagne, et son archigrand'mère préféra ce
dernier parti.
Alors elle épousa un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble
sang qu'il transmit à ses enfants. Cette païenne conjonction eut pour
effet de renouveler une vie usée et d'embellir les traits de ceux
dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide des Espagnes
sortit tout à coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur.
Les fils cessèrent d'être rabougris, les filles plates. Cependant la
rumeur publique assure que la grand'mère de Doña Julia dut à l'amour
plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari.
Cette race alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se
concentrât en un seul fils qui laissa une fille unique, Julia. Elle
était mariée, chaste, charmante et âgée de vingt-trois ans.
Ses yeux étaient grands et noirs. On devinait sous ses paupières un
sentiment qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu
si son âme, en se peignant dans ce regard, ne l'eût rendu le siège de
la chasteté.
Ses cheveux lustrés étaient rassemblés sur un front brillant de génie,
de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur
celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse,
avaient parfois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût
circulé un fluide lumineux.
Elle était mariée à un homme de cinquante ans: de tels maris, il y en
a à foison. Au lieu d'un semblable il serait mieux d'en avoir deux de
vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil. Il
est bien déplorable, en effet, dans ces régions que la chair soit si
fragile en dépit des jeûnes et des prières.
Dans le moral septentrion tout est vertu, et les juges peuvent avec
équité fixer l'amende de l'adultère.
Alfonso était un homme encore de bonne mine, et sans être chéri de
Julia il n'en était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme
le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs défauts et
n'étant exactement ni un ni deux. Cependant Alfonso était jaloux, mais
il se gardait de le laisser paraître: la jalousie tremble toujours
qu'on la reconnaisse.
Julia était l'amie intime de Doña Inès, on ne sait trop pourquoi.
Aucuns prétendent, sans doute par méchanceté, qu'Inès, avant le
mariage de Don Alfonso, avait oublié avec lui quelque chose de sa
vertu habituelle. Conservant cette ancienne connaissance dont le temps
avait bien purifié les sentiments, elle témoignait la même affection à
l'épouse d'Alfonso.
* * * * *
Julia vit Don Juan et, comme un bel enfant, elle le caressait
doucement. C'était chose naturelle quand elle avait vingt ans et lui
treize, mais quand elle en eut vingt-trois et lui seize, il s'opéra
dans leurs relations un certain changement.
La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était
devenu timide. Leurs regards demeuraient baissés et lourds d'embarras.
Sans doute Julia devinait-elle ce qui causait tout cela, mais pour
Juan il n'en avait pas plus idée que de l'Océan ceux qui ne l'ont
jamais vu.
Il y avait cependant encore quelque chose de tendre dans la froideur
de Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan,
elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger
que l'esprit hésitait à y croire. Il n'est cependant pas de magicien
qui ait pu opérer, avec sa baguette magique, un changement comparable
à celui que cet imperceptible toucher produisait sur le coeur de Juan.
C'est en vain que la passion s'entoure d'obscurités, elle finit par se
trahir. La froideur, la colère, le dédain et la haine sont des masques
dont elle se couvre bien souvent, mais trop tard...
Ils en vinrent bientôt aux soupirs, aux oeillades plus délicieuses
parce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se coloraient.
À l'arrivée on éprouvait de l'émotion, au départ de l'inquiétude.
Préludes charmants de la possession!
Pauvre Julia! Elle sentit que son coeur s'en allait. Elle résolut de
faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux,
pour son honneur, sa gloire, la religion et la vertu. En conséquence,
elle fit voeu éternel de ne plus voir Juan. Mais le jour suivant elle
rendit une visite à sa mère. Ses regards se portèrent vivement sur
la porte quand elle s'ouvrit. Grâce à la Vierge, c'était quelqu'un
d'autre qui entrait. Elle en éprouva cependant de la tristesse... On
ouvrit encore la porte; sans doute était-ce lui, mais non...
Il lui parut dès lors plus convenable, pour une femme vertueuse, de
lutter face à la tentation: la fuite était un expédient honteux et
inutile. «Et puis, se disait-elle, il existe un amour platonique,
parfait, tel que le mien. Un tel amour est innocent, il peut unir
un jeune couple sans danger. Ne peut-on baiser une main, même une
lèvre...»
Quant à Don Juan, il ne pouvait deviner la cause de ce qu'il
éprouvait. Il n'imaginait pas que son sentiment pût, avec un peu de
patience, se préciser et s'exprimer.
Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait
sa demeure pour la solitude des bois. Tourmenté d'une flamme qu'il
n'apercevait pas, il recherchait les noires solitudes. Mais il n'est
qu'une solitude qui soit consolante, celle d'un sultan dans son harem.